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S2.V232 : « Et, lorsque vous avez répudié les femmes et qu’elles atteignent leur terme ne les empêchez pas de prendre époux alors qu’ils s’agréent mutuellement de bonne convenance. Voici ce à quoi est exhorté celui d’entre vous qui croit en Dieu et au Jour Dernier, ceci est plus bénéfique et plus pur pour vous. Dieu sait, alors que point vous ne savez. »

– Comme précédemment, il s’agit d’un verset venant dénoncer des contournements de la Révélation mis en œuvre par des primo-musulmans qui n’acceptaient guère que l’on veuille modifier leurs usages en matière de répudiation et que leur pouvoir quasi absolu sur les femmes soit mis à mal. Ce sont plus précisément les dispositions du v230 qui sont visées. Ainsi, il leur est à nouveau dit : « lorsque vous avez répudié les femmes et qu’elles atteignent leur terme », sauf qu’à la différence du v229 il n’est à présent envisagé que le cas d’une répudiation effective, quand donc le répudieur a prononcé pour la deuxième fois la répudiation à la fin de la ‘idda/délai de viduité. Situation que le v230 traitait et pour laquelle il indiquait expressément que la répudiée était alors libre de prendre un autre époux. Il semble que cela ne fut pas du goût de tous, ou bien contrevenait à la coutume, mais, toujours est-il, qu’il fallut que le Coran précisât à ses ex-maris indélicats : « ne les empêchez pas de prendre époux », c’est-à-dire laissez-les contracter librement mariage. Affirmation d’autant plus nécessaire que le v230 avait interdit aux répudieurs de pouvoir reprendre leurs femmes répudiées alors qu’elles étaient déjà remariées. L’on notera que comme au v230 est ici employé le verbe nakaḥa/se marier et non pas la forme IV ankaḥa/donner en mariage.[1] Nous aurons confirmation au v234 de ce que le Coran vise à octroyer aux femmes une autonomie décisionnelle concernant le mariage, elles pourront se marier et non plus seulement être données en mariage, égalité soulignée par la formule « alors qu’ils s’agréent mutuellement et de bonne convenance », révolution anti- patriarcale que le Droit musulman déconstruira systématiquement, cf. – Exégèse infra. Face à l’injustice sociale, aux tares comportementales défendues et transmises par la tradition, il est pour la troisième fois fait appel à la foi, cette nouvelle donne dans le monde figé des habitudes, cette énergie destinée à transcender les us et coutumes et à élever les hommes qui croient « en Dieu et au Jour Dernier » vers ce qui « est plus bénéfique et plus pur » pour eux. La Révélation doit être pour le croyant souveraine, car « Dieu sait » où est le bien pour vous « alors que point vous ne savez » réellement en quoi il réside tant que vous vous conformez aux us et coutumes sans réfléchir. En la matière, la Révélation n’intervient qu’à minima en l’ordonnance de la vie et, lorsqu’elle le fait, ce n’est point pour légiférer, mais pour guider les croyants, leur insuffler de nouvelles directions vers plus d’humanité, plus de justice et d’éthique. En résumé, ce paragraphe 3 propose une réforme de la répudiation destinée à rendre cette pratique équitable. Il mentionne une série de droits de sauvegarde envers les femmes, sans pour autant institutionnaliser la répudiation comme unique modalité de dissolution des liens du mariage. De ce fait, il propose des voies d’évolution vers un divorce et un mariage civil qui seront par la suite indiquées.[2] Pour le Coran, le mariage n’est pas un sacrement, mais un contrat mutuellement consenti qui, lorsque les conditions premières ne sont pas respectées par l’une ou l’autre des parties, peut être par l’un ou l’autre révoqué.

– L’Exégèse, contre l’évidence textuelle, a validé une lecture conçue pour épauler l’étonnante interprétation qu’elle avait donnée de v230, à savoir que le répudieur avait le droit de réépouser la femme qu’il avait répudiée à partir du moment où elle aurait entre-temps épousé un autre homme qui à son tour l’aurait répudiée. Aussi, commentaires et traductions nous proposent-ils un énoncé ainsi libellé : « lorsque pour les femmes que vous avez répudiées expire leur délai, ne les empêchez pas de revenir à leur ex-mari, si tous les deux en conviennent honnêtement… » : traduction standard : « ne les empêchez pas de renouer avec leurs époux ». En l’état, pour que ce type de phrase est un sens, car on ne voit guère comment le répudieur pourrait s’empêcher lui-même d’épouser sa répudiée, il faut inventer un acteur invisible supposé sous-entendu : les tuteurs. Ce serait eux à qui il serait dit : « ne les empêchez pas de revenir à leur ex-mari ». Comme rien dans le texte ne permet de valider cette astucieuse fiction, l’on produisit donc plusieurs “révélations de circonstance”,[3] parfois divergentes, mais mettant en scène des tuteurs s’opposant à ce type de remariage. La plus citée mentionne un dénommé Ma‘qal ibn Yâsar al Muznî qui en tant que tuteur de sa sœur voulait l’empêcher de se remarier à son répudieur, ce qui aurait été cause de la révélation de ce verset.[4] Si l’honneur n’est pas sauf, l’Exégèse l’est, quitte à omettre de noter que précisément en ce verset, comme au demeurant au v230, il est donné aux femmes le droit de se marier d’elle-même,[5] c’est-à-dire sans tuteur matrimonial. De fait, sous faute de contradiction interne, il n’existe aucun verset coranique instituant l’obligation d’un tel tuteur au mariage des femmes.[6] Il ne s’agit en réalité que d’un usage pré-coranique que le Droit musulman a canonisé à l’aide de nombreux hadîths et de ce mode d’exégèse surinterprétative.

Dr al Ajamî

[1] Remarque, lorsque le verbe ankaḥa est utilisé, comme au v221 par exemple, c’est toujours dans le cadre descriptif d’une situation existante et jamais sur un mode prescriptif. À l’inverse, l’emploi de nakaḥa est systématiquement prescriptif. Du fait que la traduction littérale « ne les empêchez pas d’épouser leurs maris » générait en français une ambiguïté, nous l’avons donc rendue univoquement par : « ne les empêchez pas de prendre époux ».

[2] Cf. S4.V21 ; S4.V35 ; S4.V128-130 ; S65.V2.

[3] Voir notre critique méthodologique : Circonstances de révélation ou révélations de circonstances : asbâb an–nuzûl ?

[4] Rapporté par al Bukhârî.

[5] Voir note 1 quant à l’emploi du verbe nakaḥa et non pas celui de ankaḥa.

[6] Nous verrons que l’Exégèse s’évertue à faire réapparaître les « tuteurs » aux vs235 et 237, mais sans plus de raison textuelle.