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 S.V78-79 : « Il est parmi eux de sottes gens qui ne connaissent du Livre que passions, ne faisant que conjecturer. [78] Malheur à ceux qui réécrivent le Livre de leurs propres mains puis disent : « Cela vient de Dieu » pour un négoce à vil prix ! Malheur à eux pour ce que leurs mains ont écrit ! Malheur à eux pour ce qu’ils se sont acquis ! [79] »

Le segment « il y a parmi eux de sottes gens » vise certains de ceux que le Coran entendait par « une partie d’entre eux » au v75, laquelle partie selon vs76-77 désignait globalement les théologiens. En l’expression : « sottes gens qui ne connaissent du Livre que passions », le mot-clef ummiyyûn que nous avons traduit par « sottes gens » est source de bien des difficultés et discussions en ses six occurrences coraniques.[1] En fonction de sa double étymologie[2] et des contextes coraniques, il revêt plusieurs sens. S’agissant du pluriel dérivé de amma il peut signifier : maternels, naïfs, sots, imbéciles, incultes, parlant peu, gens à l’élocution difficile, bègues. En tant qu’emprunt à l’hébreu ummam,[3] nations, il prend le sens de Gentils.[4] Probablement est-ce à partir de cette origine que par extension ummiyyûn, pris pour ceux qui n’ont pas de Livres sacrés,[5] en vint à caractériser en arabe ceux qui sont illettrés ou analphabètes. Ainsi, puisque l’appellation ummiyyûn ne concerne ici que certains théologiens des Gens du Livre, l’on ne peut retenir pour sens possible que le premier champ lexical évoqué ci-dessus : naïfs, sots, imbéciles, etc., d’où nôtre : « sottes gens ». L’expression « sottes gens » est donc à comprendre au second degré, elle a pour fonction de fustiger les “doctes” qui n’étudient pas leurs Écritures pour en rechercher les enseignements véritables, v75, mais pour y trouver des indices en faveur de leurs propres thèses, leurs « passions » théologiques. Il est dit de ces intellectuels qu’ils « ne font que conjecturer »[6] et c’est en ce sens qu’ils ne sont que de « sottes gens ». Le Coran s’oppose fondamentalement à ces spéculations qui n’ont d’autres objectifs que de séparer les croyants au nom d’une religion au détriment des autres : « Il n’en est point selon vos désirs ni selon les désirs des Gens du Livre, mais qui commettra un mal en sera payé, et il ne trouvera contre Dieu ni allié ni secoureur. [123] Mais qui aura œuvré en bien, homme ou femme, en tant que croyant, ceux-là entreront au Paradis, et ils ne seront point lésés d’un iota. [124] »,[7] du reste, les vs81-82 tiennent exactement le même propos. En ce contexte, le mot kitâb/Livre est un collectif désignant par métonymie l’ensemble des Écritures saintes reconnues par les religions monothéistes.[8] Nous ferons observer qu’en « malheur à ceux qui réécrivent de leurs propres mains », si le verbe kataba avait signifié écrire cela aurait indiqué que Dieu condamnait ceux qui écrivent la Thora ou les Évangiles à la main, c’est-à-dire les scribes ! S’agissant de stigmatiser la poursuite des passions et des conjectures théologiques, le verbe kataba doit donc se comprendre, comme le français réécrire, au sens figuré : donner une vision personnelle, une interprétation de quelque chose. Ainsi, par : « malheur à ceux qui réécrivent le Livre de leurs propres mains » sont mis en garde les lettrés qui interprètent sciemment les Écritures dont ils sont les dépositaires dans le but d’en fausser le sens au nom de Dieu en disant « cela vient de Dieu », et ce, au profit d’une cause partisane : « pour un négoce à vil prix », il en sera fourni un exemple au v80. C’est en ce sens que l’on doit comprendre l’imprécation : « malheur à eux pour ce que leurs mains ont écrit ! » Notons que la mention « ce que leurs mains ont écrit » n’est pas une répétition du segment « malheur à ceux qui réécrivent le Livre de leurs propres mains » puisqu’elle peut s’entendre cette fois-ci au sens propre : « ce qu’ils ont rédigé comme propos ou avis théologiques à partir de l’exposé de leurs opinions personnelles non objectives ». Le Coran condamne cette activité : « malheur à eux pour ce qu’ils se sont acquis ! » c’est-à-dire quant à leur rétribution au Jour du Jugement.

– L’Exégèse, apologétiquement, a considéré qu’en ce verset les Gens du Livre étaient qualifiés d’illettrés. Soit que ce qualificatif fut compris au sens figuré et les commentateurs supposèrent alors que cela signifiait qu’ils ne comprenaient pas le sens de leur Livre, lequel est censé selon nos exégète prêcher l’Islam et annoncer le Prophète Muhammad, assertion infondée.[9] Quant à le comprendre au sens propre, ceci est pour le moins un contre-sens historique indubitable. Pour d’autres, la mise en garde divine a été volontairement limitée aux seules prétendues malversations des juifs et, à cette fin, il a été produit à contre-Coran le hadîth suivant : « Ce verset a été révélé au sujet des juifs qui modifiaient la Thora et attribuaient ce texte à Dieu… »[10] L’énoncé coranique est loin de cette vindicte, mais il touche un point sensible : l’action d’une élite lettrée sur le sens des textes révélés. Les exégètes, toutes religions confondues, imposent à ces textes diverses significations en fonction de compréhensions inscrites en différents processus historiques et intellectuels. C’est leur immense responsabilité quant à leurs interprétations, surinterprétations et autres déviations qui est ici visée : « malheur à ceux qui réécrivent le Livre de leurs propres mains ». De cette pression exégétique naissent les boucles herméneutiques qui modifient durablement la perception du sens, le « Livre » ne délivre alors plus son message initial, mais celui des exégèses. Cette altération du contenu de la Révélation est plus subtile et redoutable en ses conséquences que la simple falsification de document.  Si cette dernière peut être assez facilement prouvée par la critique textuelle, il est infiniment plus délicat de déconstruire nos herméneutiques.

Dr al Ajamî

 

[1] Selon trois cas grammaticaux : au singulier et déterminé : S7.V157 et S7.V158 ; au pluriel et indéterminé : S2.V78 ; au pluriel et déterminé : S3.V20, S3.V75, S62.V2.

[2] Voir en : L’Annonce de Muhammad dans la Bible.

[3] Emprunt antérieur au Coran. De fait, le mot dérivé ummatun, au pluriel umam, est classé par défaut à la racine amma.

[4] « les Gentils », avec une majuscule, en deux occurrences : S3.V75 et S62.V2. Ce qualificatif provient du latin gentilis et désignait pour les juifs les non-juifs et, pour les chrétiens, les païens. C’est selon cette approche qu’il est donc prêté en S3.V75 aux Gens du Livre et désigne à leurs yeux les Arabes païens, c’est-à-dire polythéistes, et donc non-juifs et non-chrétiens, et il s’entend de même en S62.V2.

[5] Ceci explique qu’en S3.V20 nous ayons traduit ummyyûn par : « ceux qui sont sans Écritures ». Voir note explicative en ce verset de S3.

[6] Le verbe ẓanna, que nous avons traduit dans ce contexte par conjecturer, connote un champ sémantique relevant de la raison : juger, penser, supposer, s’imaginer, soupçonner, etc.

[7] S4.V123-124. Pour l’analyse littérale de ce verset essentiel et sur le principe théologique capital qu’il exprime, voir : le Salut universel selon le Coran et en Islam.

[8] Cf. S2.V2.

[9] Voir : l’Annonce de Muhammad dans la Bible.

[10] Rapporté par al Bukhârî d’après Ibn ‘Abbâs.