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S2.V75 : « Espéreriez-vous qu’ils vous croient alors même qu’une partie d’entre eux a entendu le Propos de Dieu puis l’a rendu trouble après l’avoir compris, et ce, bien qu’ils sachent ? »

Ce v75 introduit un nouveau sous-chapitre consacré à la théologie du Salut. Il est logique de supposer que par « vous » l’on entende le récepteur habituel du discours coranique : les musulmans. Au pronom « ils » correspond le segment « une partie d’entre eux » où le pronom hum/eux, se réfère obligatoirement à l’ensemble des auditeurs potentiels pouvant être présents au moment de l’énonciation coranique, c’est-à-dire ceux qui ont « entendu le Propos de Dieu ».  Il ne s’agit donc plus des Fils d’Israël comme précédemment, ni même des juifs de Médine ou d’une faction d’entre eux, les banû Qurayẓa, comme le supposa l’Exégèse, mais de tous les protagonistes monothéistes au temps de la Révélation. Ils étaient mentionnés au v62, à savoir : « les croyants : les judaïsés, les chrétiens et les sabéens, qui croit en Dieu et au Jour Dernier », ceci se confirmera par la suite. Ceux-là ont entendu le « Propos de Dieu » ou kalâmu–llâh.  Le mot kalâm est un terme générique [ismu jins] exactement comme le sont en français les termes correspondants : discours, propos, langage. Le terme kalâm ne doit pas être confondu avec kalima, pluriel kalimât, signifiant mot, parole. Le syntagme kalâmu–llâh n’est usité qu’à trois reprises dans le Coran[1] et en des contextes similaires, mais il n’a aucune signification théologique contrairement au statut si particulier de « Parole de Dieu » que lui conférera l’Exégèse tardive.[2]  Au moment coranique, la locution kalâmu–llâh est seulement une métonymie désignant le Message de Dieu, à savoir, ce qui a été révélé par Dieu : « [ô Muhammad] si un des polythéistes te demande asile, accorde-le-lui afin qu’il entende le Propos de Dieu [kalâmu–llâh] … »[3] Aussi, dans le contexte de notre verset, le « Propos de Dieu » qualifie-t-il la Révélation et, par voie de conséquence, le Coran. Bien compris, et pour éviter toute spéculation théologique inutile, il convient donc de dire que le Coran est “parole” de Dieu, voire “paroles” de Dieu, et non pas “la Parole de Dieu”.  Il est alors indiqué « qu’une partie » de ces auditeurs contemporains « l’a rendu trouble ». Le verbe ḥarafa signifie retourner une chose et la forme II arrafa le fait de changer les mots, anagrammatiser, mais aussi de perturber, rendre trouble, rendre incertain.[4] Ces derniers sens sont les seuls qui soient compatibles avec le contexte réel du verset qui en sa portée générale s’entend comme suit : la plupart [une partie d’entre eux] des adeptes d’une religion sont en mesure de saisir [après l’avoir compris] le message d’une autre révélation [le Propos de Dieu] mais, du fait de leur attachement à leurs propres croyances religieuses, « après l’avoir compris » ils ne peuvent l’accepter pleinement, aussi l’ont-ils « rendu trouble » à leurs esprits afin de ne pas remettre en cause leurs convictions « et ce, bien qu’ils sachent » que cette révélation du Coran émane du même Dieu qui leur fit précédemment révélation. L’esprit partisan est le principal moteur des oppositions entre les fils d’une même Mère : la Révélation.

L’Exégèse ne semble pas avoir entendu ce message coranique et la traduction standard en sa fidélité aux commentaires types nous propose le segment suivant : « un groupe d’entre eux après avoir entendu et compris la Parole de Dieu la falsifièrent sciemment ». Cette interprétation est censée dénoncer l’activité falsificatrice traditionnellement imputée aux juifs par l’apologétique islamique. [5]Or, qui plus est, en ce verset un tel sens est impossible, car cela reviendrait à accuser les juifs de falsifier le Coran et, par ailleurs, nous avons vu que les allocataires en ce verset ne sont pas que les seuls juifs. Les exégètes ont donc imaginé divers récits dont l’objectif est manifestement de faire grief aux juifs d’avoir manipulé leur Thora afin, principalement, d’en éliminer toute trace de la mention de Muhammad,[6] la naïveté de l’argument le dispute à la vindicte partisane.

Dr al Ajamî

[1] S2.V75 ; S9.V6 ; S48.V15.

[2] Les controverses post-coraniques, notamment avec les théologiens chrétiens, ont amené les exégètes et apologistes musulmans à rapprocher le terme kalâm du paradigmatique logos et à concevoir le concept de « Parole de Dieu incréée » en opposition à l’incarnation du Verbe de Dieu [logos/kalâm] en la personne de Jésus. Selon cette perspective, le Coran serait alors comme une “inlibration” de la parole de Dieu par l’intermédiaire de Muhammad. Les théologies, à se combattre, finissent parfois à se rejoindre dans l’abscons. Il serait donc encore plus aventureux de traduire l’expression coranique kalâmu–llâh par : Verbe de Dieu.

[3] S9.V6. L’expression pourrait désigner ici le Coran, mais sans doute plus précisément le désaveu révélé par Dieu au v1 de cette sourate, cf.

[4] De cette forme II ḥarrafa, l’on tira lors de l’élaboration exégétique le mot taḥrîf avec comme sens : altération d’un texte, falsification, adultération, interpolation. Ce terme, comme ce concept, ne sont donc pas coraniques.

[5] Pour les arguments supposés fonder coraniquement l’accusation de taḥrîf/falsification portée à l’encontre des Gens du Livre, voir plus loin v79 et S3.V71 ; S5.V13.

[6] Pour l’infondé littéral de cette accusation en particulier, cf. S5. V83-85 ; S7.V157 ; S61.V6.