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S2.V53 : « Et, lorsque Nous donnâmes à Moïse l’Écrit et le Critère, afin que vous puissiez vous bien-guider. » 

Une version plus détaillée et linéaire[1]  permet de comprendre que cet évènement eut lieu lors de la retraite de 40 jours évoquée au verset précédent. La formulation du verset pourrait laisser à penser qu’il a été remis à ce moment-là deux choses à Moïse : « l’Écrit » et le « Critère ». Mais les règles syntaxiqueas de l’arabe autorisent d’énumérer ainsi deux aspects d’une même chose, nous trouvons confirmation de cette option en un verset de contexte équivalent : « Et Nous lui prescrivîmes sur les tablettes/alwâḥ de toute chose exhortation et exposé pour toutes choses… »[2] En ce verset, la prescription est qualifiée, d’une part, de recommandation générale : « de toute chose exhortation » et, d’autre part, d’exposé détaillé : « pour toutes choses ». La symétrie de propos et de construction permet de conclure que par « Critère »[3] il faut entendre « exposé pour toutes choses ».[4] Pour autant, parce qu’il est dit : « Nous donnâmes à Moïse l’Écrit » bien des commentateurs classiques virent en cet épisode la remise de la Thora à Moïse en tant que livre physique. Or, nous lisons par ailleurs : « Nous avons révélé la Thora qui recèle guidée et lumière… »,[5] donner est donc en cas précis un équivalent sémantique de révéler, et c’est ainsi que Moïse reçu « l’Écrit » sur la montagne, ce n’est donc point Dieu qui l’écrivit pour lui.[6] Il serait anachronique le terme kitâb signifiât ici un livre, un codex,[7] il doit donc être compris comme signifiant l’écrit qui, particularisé par l’article « al » portera majuscule : « l’Écrit ». Le Coran ne dit pas non plus qu’il s’agit là des « Tables de la Loi » et des « Dix commandements », ni même de la Thora telle qu’elle est connue. Nous déduisons ce constat du fait que le Coran utilise toujours le pluriel alwâḥ/tablettes, ce qui implique qu’il y ait plus de deux éléments, alors que la Bible mentionne « deux tables ». Par ailleurs, la formulation « de toute chose exhortation et exposé pour toutes choses »[8] laisse à penser que ce qui fut consigné dépassait ce que pourrait supposer une application extensive des dix commandements. Par ailleurs, cet « Écrit » devait pouvoir constituer une base suffisante aux Fils d’Israël puisqu’il est explicitement précisé qu’il était destiné à fournir une guidée : « afin que vous puissiez vous bien-guider ».[9] L’on peut donc supposer qu’il s’agissait là de la “Thora” initiale.[10]  Notons qu’il en est de même du Coran qui, dès l’ouverture, se présente comme étant « un guide pour les craignants-Dieu », S2.V2, mais, en son cas, selon une perspective universelle.

Dr al Ajamî

[1] S7.V142-145.

[2] S7.V145. En ce verset « Nous lui prescrivîmes » traduit katabnâ la-hu, car le verbe kataba lorsqu’il est employé avec la préposition « li », ici incluse en « la-hu/ à lui », ne signifie pas écrire, mais destiner, nommer, prescrire. Les traductions portant « Nous avons inscrit pour lui » ou « Nous avons écrit pour lui » ne font en réalité que suivre le récit selon la Thora : « Dieu lui donna les deux tables, tables du témoignage, tables de pierre écrites du doigt de Dieu. » Exode ; XXXI, v18. Le Coran est fort éloigné de cette iconographie anthropomorphique.

[3] « le critère » traduit ici al–furqân et par « exposé » nous rendons tafṣîl. Confirmant le rapport de sens, il y a en arabe une proximité de signification entre faraqa/furqân et faṣṣala/tafṣîl les deux évoquant l’idée de séparation, de démembrement, de distinction, le français « Critère » fait la conjonction avec comme sens premier : discerner le vrai du faux.

[4] Noter qu’exposé pour toutes choses/li kulli shay’ ne signifie pas exposé de toutes choses/min kulli shay’. De même en S6.V154. Les révélations ne sont donc pas des codes de lois complets et immuables, des catalogues exhaustifs de prescriptions prétendant gérer tous les aspects de la vie.

[5] S5.V44.

[6] La version actuelle de la Thora soutient irrationnellement le contraire, cf. note 2.

[7] De nombreux traducteurs, à la suite des commentateurs, traduisent pourtant notre v53 par : « …Nous avons donné à Moïse le Livre… », ce qui de plus laisserait à penser que Dieu l’aurait fait en mains propres.

[8] S7.V145.

[9] Les notions de texte fondamental et de guidée sont plusieurs fois confirmées, ex. : « Nous avons donné à Moïse l’Écrit, suffisant pour qui veut le bien et exposé pour toutes choses, guidée et miséricorde…   », S6.V154.

[10] Cet « Écrit » initial est selon le Coran uniquement un texte contenant « de toute chose exhortation et exposé pour toutes choses ». À proprement parler, il ne s’agit donc pas de la Thora existante, laquelle ne se nomme ainsi [tawra signifie en hébreu commandements ou Loi] que du fait que l’on y a manifestement inscrit dans le texte les prescriptions religieuses qui bien plus tard ont été celles du judaïsme. Au vu des données coraniques et de l’étude critique, la Thora actuelle est un document maintes fois remanié présentant une surinterprétation historique de « l’Écrit » qui fut donné à Moïse. En l’état, il serait fort délicat de déterminer ce que put être le texte original ou ce qui en demeure en la Thora actuelle. Sous cet aspect-là, lorsque le Coran rappelle des points et notions qu’il attribue à la Thora, retrouvés ou non in texto, il nous fournit du point de vue de la critique textuelle de précieuses indications.