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S2.V220|–: « Et ils t’interrogent quant aux orphelins. Réponds : « Probité à leur égard est mieux et, si vous vous entremêlez, ils sont alors vos frères. Dieu distingue parfaitement le corrompu du scrupuleux. » Si Dieu l’avait voulu, Il aurait pu provoquer votre perte. Certes, Dieu est Tout-puissant, infiniment Sage. |–220] » 

– Comme précédemment, il convient d’identifier la question qui sous-entend cette intervention, sachant que nécessairement il y avait eu auparavant une ou des révélations objet de réticences et de débats. Or, le seul passage coranique traitant de la prise en charge des orphelins, de la gestion de leurs biens et des relations maritales avec les veuves est S4.V1-3.[1] C’est ce lien intratextuel qui nous servira donc de guide principal.

Les razzias, les vendettas et autres violences fauchaient les hommes et la valeur marchande des femmes et des enfants les rendait proies et victimes, ce mode de vie bédouin engendrait une grande instabilité en l’Arabie d’alors. Conséquemment, les « orphelins »[2] de père étaient légion et la solidarité clanique ou familiale élargie jouait à plein, mais, en ce monde de survie, le tuteur préservait aussi ses intérêts personnels avant ceux de l’orphelin et n’hésitait pas à dilapider les biens de ce dernier lorsqu’il en possédait et était “mineur”, c’est-à-dire en tant qu’héritier mâle.[3] En ces conditions, le Coran avait déjà ordonné : « remettez aux orphelins leurs avoirs […] ne consommez pas leurs biens avec les vôtres… », S4.V2, vile attitude moralement condamnée à plusieurs reprises et qui ici explique le rappel : « probité à leur égard est mieux ». Ce type de comportements était rendu possible du fait de l’intégration réelle des orphelins à la famille, ce qui favorisait la captation de leurs ressources au profit du groupe, cf. S4.V1-2. Il est donc précisé à nouveau : « et, si vous vous entremêlez, ils sont alors vos frères », c’est dire que bien que les orphelins que vous prenez en charge vivent sous la même tente que vous, ils ne sont pas pour autant vos enfants, considérez-les seulement comme vos « frères ». Or, vous n’avez aucun droit sur les biens de vos frères et vous devez protéger leurs intérêts, en notre verset référent il y avait déjà eu à ce sujet une mise en garde éthique : « …ne substituez point le détestable [c.-à-d. ce que vous dépensez de leurs biens] au louable[c.-à-d. ce que vous dépensez de vos propres biens pour les orphelins sans toucher aux leurs] », S4.V2, avertissement qui est donc ici renouvelé : « Dieu distingue parfaitement le corrompu du scrupuleux ». Cela ne signifie pas qu’il soit totalement interdit d’utiliser les avoirs de l’orphelin à charge, mais que ceci ne doit avoir lieu que dans son intérêt, cf. S4.V5-6.[4] Le segment « si Dieu l’avait voulu, Il aurait pu provoquer votre perte » a été interprété de diverses manières, mais nous avons vu qu’à la question précédente, v219, Dieu avait offert son Pardon pour tous les écarts de conduite antérieurs et les refus d’obéissance à la Révélation,[5] il est logique qu’il en soit encore ainsi et que Dieu n’ait pas réellement provoqué la perte en ce « bas monde » et « en l’Autre » de ces primo-musulmans en ne leur révélant pas ce complément de guidée. En ce sens, ce segment est aussi l’équivalent du précédent : « c’est ainsi que Dieu explicite pour vous les versets, puissiez-vous méditer sur ce bas-monde et sur l’Autre », v219-220, car Il est « Tout-puissant, infiniment Sage ».

Dr al Ajamî

[1] D’autres passages traitent des orphelins : S6.V152 ; S17.V34 ; S4.V10 ; mais aucun ne réunit ces trois thématiques. L’on notera que S4.V1-6 est en ce cas antérieur à S2.V220, ce qui n’est pas conforme à la chronologie supposée de ces deux sourates.

[2] Le pluriel yatâmâ/orphelins est un collectif et il désigne, comme en français, l’enfant [quel que soit son genre] ayant perdu un ou deux de ses parents. Selon le contexte, l’on pourra définir s’il s’agit d’orphelins de père ou de mère ou des deux. En S2.V220-221, comme en S4.V1-6, la mention contiguë d’épousailles indique que les orphelins en question ont encore leurs mères. En S4.V3, la détermination du genre sera d’une très grande importance exégétique.

[3] L’héritage traditionnel concernait principalement la lignée agnatique.

[4] Ce passage précise en outre que le tuteur pauvre pourra utiliser modérément et raisonnablement des biens de son pupille dans le cas où il ne pourrait pas subvenir à ses propres besoins.

[5] Cette série de questions-réponses : « Ils t’interrogent/réponds » traduit les résistances et les réticences de ces réceptionnaires à la Révélation. Les primo-musulmans n’acceptaient pas aisément les bouleversements sociaux que le Coran voulait leur imposer, il est donc logique qu’ils s’en soient entretenus, plus ou moins rudement sans doute, avec le transmetteur de ces ordres, le Prophète Muhammad. Ceci explique probablement que ce soit le Prophète qui soit chargé par la Révélation de répondre lui-même : « Réponds ».