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S2.V|–219-220|– : « … Et ils t’interrogent quant à ce qu’ils doivent aumôner. Réponds : « Soyez pardonnés ! » C’est ainsi que Dieu explicite pour vous les versets, puissiez-vous méditer [219] sur ce bas-monde et sur l’Autre ! [220|– »

– L’on aura noté le double découpage auquel nous avons procédé afin de mettre en évidence la cohérence de l’énoncé, lequel ne suit pas la division imposée par la partition des versets en fonction de la rime observée,[1] la césure entre le segment « puissiez-vous méditer » du v219 et son complément « sur ce bas-monde et sur l’Autre » du v220 ne s’explique guère autrement. Classiquement, du fait même que l’on ait respecté la segmentation en vigueur des versets, la phrase « et ils t’interrogent quant à ce qu’ils doivent aumôner » a été comprise comme son proche équivalent du v215 : « Ils t’interrogent quant à ce qu’ils doivent aumôner. Réponds : « Quoi que vous dépensiez en aumônes comme bien, que ce soit pour vos père et mère, les plus proches… » En ce cas, il s’agirait d’une répétition peu contributive dont l’information principale serait : donnez en aumône « l’excédent de vos biens » ou le superflu, sens alors retenu pour le terme al–‘afwa[2] comme en témoigne la traduction standard. Notons que cette proposition est au demeurant moralement plus que critiquable, même si l’on a voulu en faire un modèle de charité équilibrée.

Ceci étant rappelé, puisqu’il n’y a pas de réitération[3] dans le Coran et que nous avons mis en évidence une organisation syntaxique différente, ce passage s’entend préférentiellement dans le contexte immédiat et « ils t’interrogent quant à ce qu’ils doivent aumôner » sous-entend alors la question suivante : « Que devons-nous donner en aumône pour avoir fauté en ne nous abstenant pas de la consommation du vin et des pratiques divinatoires, ou en ayant osé en négocier l’usage auprès du Prophète de Dieu ? »,[4] ce à quoi la réponse est : « soyez pardonnés ! ».[5] Cette autre signification s’explique du fait que nous avons suivi la variante de récitation[6] al–‘afû,[7] le terme ‘afw étant alors au cas sujet, soit : al–‘afû. Ce n’est que le poids de l’Exégèse dominante qui a rendu la variante de lecture al–‘afwa majoritaire. Comme nous l’avons explicité en l’article consacré au sujet du khamr/vin,[8] ce verset est le premier chronologiquement révélé sur cette question et il établit en réalité une interdiction immédiate et définitive, nous en trouvons confirmation au segment conclusif : « c’est ainsi que Dieu explicite pour vous les versets ». Par « soyez pardonnés ! » est donc indiqué que Dieu efface, sens premier du verbe ‘afâ, ce qui avait été fait avant cette révélation et que cette absolution ne réclame donc aucune compensation financière sous forme d’aumônes : Dieu ne juge pas ce qui a été commis par ignorance.  Pour autant, ce pardon divin est assorti d’une invitation précise : « puissiez-vous méditer sur ce bas-monde et sur l’Autre ! » qui, ainsi formulé, ne signifie pas : réfléchissez sur les conséquences de l’usage du « vin et de la divination » ici-bas [en termes de méfaits sociaux et individuels] et en l’au-delà [en termes de châtiments], mais élève la réflexion à un niveau plus métaphysique : la méditation sur les valeurs et sens que le croyant donne à ces deux mondes afin de  se conformer intimement à l’appel de Dieu.

Dr al Ajamî

[1] C’est en effet très souvent le seul critère qui a régi une bonne part de la détermination des versets, ce critère n’est pas en soi intangible de telle sorte que selon les Écoles de lecture ou riwâyât,le nombre de versets du Coran varie. Du reste, Suyûtî rappelait en son ‘itqân que le nombre de versets du Coran variait en fonction des découpages de 6000 à 70000.

[2] Le terme ‘afw est alors lu au cas direct, soit : al–‘afwa.

[3] Du point de vue technique nous distinguons la réitération, qui est répétition rapprochée, de la répétition qui peut être plus espacée dans le corpus coranique.

[4] Sur ce point, voir : L’interdiction du vin/khamr et des boissons alcoolisées selon le Coran et en Islam.

[5] En ce sens, l’emploi de al–‘afwu/pardon est à comparer à celui de ḥiṭṭatun/rémission au v58.

[6] Voir : Variantes de récitation ou qirâ’ât.

[7] Il s’agit de la lecture d’Abû Amr ibn al–A‘lâ [m. 150] le fondateur de l’École dite de Baṣra/Bassora.

[8] Cf. : L’interdiction du vin/khamr et des boissons alcoolisées selon le Coran et en Islam.