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S2.V216-217|– : « Il vous est prescrit le combat, alors que cela vous répugne. Mais il se peut que vous ayez de l’aversion pour une chose qui s’avérerait être un bien pour vous, tout comme il se peut que vous aimiez une chose qui serait pour vous un mal. Dieu sait ce que point vous ne savez. [216] Ils t’interrogent quant au combat durant le mois sacré. Réponds : Y livrer combat est grave, mais barrer le chemin de Dieu, le dénier, de même pour le Temple sacré et en expulser ses hôtes, cela est plus grave auprès de Dieu, car la persécution est pire encore que de tuer. |–217] »

– De manière remarquable, le trope kutiba ‘alaykum/il vous est prescrit ne se retrouve qu’en cette sourate et concerne systématiquement une notion non préalablement présentée dans le Coran,[1] il est donc logique que cette forme passive soit rendue à l’indicatif présent : « il vous est prescrit le combat ». Par ailleurs, nous avons déjà discuté du caractère peu prescriptif du verbe kataba.[2] Le « combat » dont il est ici question n’est en rien un droit de principe, mais correspond spécifiquement au fait de combattre durant « le mois sacré », v217. L’emploi du singulier au lieu d’un pluriel pour le syntagme : « le mois sacré »[3] confirme le rapport avec la crise de Ḥudaybiyya et la violation de la trêve du mois sacré de dhû–l–qa‘da de l’an VI en lequel le Prophète et les musulmans avaient voulu accomplir une ‘umra.[4] Quraysh s’y était activement opposé et il avait été dit à ces pèlerins : « luttez sur le chemin de Dieu contre ceux qui vous combattent et ne soyez pas les assaillants, Dieu n’aime point les transgresseurs », v190. Qu’il y ait à nouveau interrogation : « ils t’interrogent quant au combat durant le mois sacré » indique que nous sommes là proches du mois de dhû–l–qa‘da de l’an VII au moment de la ‘umra dite de compensation prévue par le traité de Ḥudaybiyya. Combattre durant les mois sacrés n’était pas dans l’ordre des choses, à savoir les règles de la murû’a en usage, et les primo-musulmans furent plus qu’hésitants quant aux mesures à prendre. Or, le Coran avait une première fois insisté : « qui vous agresse, soyez-lui hostiles tout comme il l’a été à votre encontre », v194. Il semble donc que ces primo-musulmans s’inquiétaient encore d’une possible situation de conflit et de ses conséquences en termes de transgression de la sacralité comme en témoigne la remarque : « alors que cela vous répugne », c’est-à-dire de combattre en ce « mois sacré ». Aussi, le Coran insiste-t-il : « y livrer combat est un problème, mais barrer le chemin de Dieu, le dénier, de même pour le Temple sacré et en expulser ses hôtes,[5] cela est plus grave auprès de Dieu, car la persécution est pire encore que de tuer ». Nous retrouvons en cette énumération les évènements qui ont émaillé la prime confrontation de Ḥudaybiyya, et la locution « car la persécution est pire encore que de tuer » employée au v191 du passage équivalent signe ce lien,[6]  nous en avons donné le sens in situ. Rappelons que pour le Coran le sacré/al–ḥarâm a une dimension absolue intransgressible.[7] C’est donc uniquement contextuellement que « la persécution est pire encore que de tuer », fameuse locution passée en proverbe, se comprend : « il se peut que vous ayez de l’aversion pour une chose qui s’avérerait être un bien pour vous, tout comme il se peut que vous aimiez une chose qui serait pour vous un mal ». La « chose qui s’avérerait être un bien pour vous » et pour laquelle « il se peut que vous ayez de l’aversion » est l’éventualité du « combat » durant ce « mois sacré » de dhû–l–qa‘da, et la « chose » qu’il « se peut que vous aimiez » est de respecter la trêve sacrée en ce mois, alors que cette acceptation passive de la transgression hostile de la part de Quraysh « serait pour vous un mal ». En l’absence d’autres marqueurs, ce passage ne peut se comprendre de manière générale et, si tel avait été le cas, avant d’indiquer une philosophie religieuse de l’obéissance aveugle au nom de la foi, il nous signalerait en premier lieu que les premiers musulmans répugnaient de principe à combattre, ce qui serait pour le moins contraire à l’iconographie hagiographique officielle et, surtout, aux mentalités de l’époque. Le fait que le propos coranique soit pleinement circonstancié et de signification limitée permet de mieux saisir la portée du segment conclusif : « Dieu sait ce que vous ne savez pas ».[8]

Il ne s’agit donc pas de dire que l’Homme est incapable de discerner de par lui-même ce qui est bien ou mauvais pour lui et qu’il devrait en toute chose s’en remettre à Dieu, c’est-à-dire en l’occurrence à la Révélation.[9] D’une part, cela aurait postulé que l’Homme est fondamentalement insuffisant et, d’autre part, il aurait fallu que le Coran contînt tous les éléments de la vie de tous les hommes pour tous les temps, à moins que cela supposât que le croyant réduise sa propre existence aux quelques points concrets figurant dans le Coran. Ainsi, nous en déduisons que la connaissance dont dispose l’homme pour diriger sa vie et établir ses jugements, bien que suffisante, est relative, alors que concernant ce même champ d’activité humaine la connaissance de Dieu est absolue. Enfin, nous avons détaché du point de vue de l’analyse littérale la deuxième partie du v217 qui, nous le verrons, fait en réalité bloc de sens avec le verset v218.

– L’Exégèse, du fait qu’elle l’avait préalablement ignoré, n’identifia donc pas ici le rapport avec Ḥudaybiyya et a donc imaginé plusieurs circonstances de révélation mettant en scène des combats durant un mois sacré. En dehors du fait qu’ils n’ont aucune authenticité, ces récits égarent le sens. Cette décontextualisation-recontextualisition a ainsi permis d’exploiter indépendamment le segment « il vous est prescrit le combat, alors que cela vous répugne » qui, sous la plume de guerre, devint une obligation au jihâd faite à tous les musulmans. Cet apologétique du jihâd militaire conçu comme un acte de foi a été élaboré après la mort du Prophète et a mis au service du pouvoir califal un formidable instrument d’expansion économique, politique et, “prétexte” divin s’il en est, religieuse. À cette fin, les moines-guerriers sabrèrent, démembrèrent, abrogèrent le Coran à de nombreuses reprises, nous en ferons régulièrement le constat.

Dr al Ajamî

[1] Lorsque cette locution ouvre un verset, elle n’est d’ailleurs de ce fait jamais précédée de la préposition « wa ». Cf. v178 ; v180 ; v183.

[2] Cf. note v178.

[3] Certaines traductions tout comme la traduction standard n’y prêtent pas attention et transcrivent au pluriel : « les mois sacrés », ce qui égare le sens.

[4] Voir vs189-194.

[5] Ce segment pose quelques difficultés de traduction, la notre reste littéralement correcte et opère en fonction du lien avec les évènements de Ḥudaybiyya. Par « ses hôtes », s’agissant contextuellement des pèlerins rendant visite à la Kaaba, nous traduisons ahli-hi/ses gens. D’autres, hors contexte et anachroniquement, ont supposé qu’il s’agissait d’une allusion à l’expulsion des musulmans mecquois hors de La Mecque, ce qui pourtant eut principalement lieu avant l’installation du Prophète à Médine.

[6] Cette locution n’est effectivement présente qu’en ces deux passages, l’on notera une légère différence : « car la persécution est pire [akbaru] encore que de tuer », v217, versus « car la persécution est plus grave [ashaddu] que de tuer », v191.

[7] Sur ce point, voir : 1– Le haram : le sacré selon le Coran ; al–ḥurumât.

[8] Littéralement : « Dieu sait, et vous ne savez pas ».

[9] Ceci ne retire en rien au fait que la Révélation soit un guide pour les croyants, guidée qui s’appuie sur un système de données éthiques fondamentales, les points constitutifs du dogme monothéiste et de la Révélation, quelques lignes de conduite sociale et d’éléments de culte, ce qui laisse un immense champ d’expression à l’Homme.