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S2.V215 : « Ils t’interrogent quant à ce qu’ils doivent aumôner. Réponds : « Quoi que vous dépensiez en aumônes comme bien, que ce soit pour vos père et mère, les plus proches, les orphelins, les pauvres et les fils de la route. Et, quelque bien que vous fassiez, Dieu, certes, en est parfaitement savant. »

– L’emploi non régulier du pluriel pour le verbe en tête de phrase : « ils t’interrogent » confirme que ladite question fut réellement posée par des primo-musulmans au Prophète Muhammad, ce que l’on peut comparer au v186 où le procédé est par contre uniquement rhétorique. À cette question somme toute simple : « Que pouvons-nous dépenser ? », c’est-à-dire aumôner, l’on notera que la Révélation fournit elle-même la réponse et charge le Prophète de seulement[1] la transmettre : « réponds ».[2] Il s’agit de la deuxième question d’une série de sept,[3] toutes identiquement formulées : « Ils t’interrogent/yas’alûna-ka » et qui vont à présent se succéder.[4] Nous avons à maintes reprises noté que le Coran critiquait, parfois sévèrement, le corpus traditionnel, le code éthique oral et moral des Arabes, la murû’a,[5] et l’ensemble de ces questions reflète bien en la matière les inquiétudes des primo-musulmans. Ceci étant, au pragmatisme de cette interrogation : « ils t’interrogent quant à ce qu’ils doivent aumôner », le Coran ne répond pas concrètement puisque le segment « quoi que vous dépensiez en aumônes » renvoie chacun à sa propre conscience et que la précision « comme bien »[6] est d’ordre moral en rappelant que la charité consiste à donner au nom même de la valeur que l’on attribue à ce que l’on possède,[7] et ce, pour l’amour de Dieu, car « quelque bien que vous fassiez, Dieu, certes, en est parfaitement savant ».[8] Cette double dimension éthique et spirituelle établit ici la différence entre l’ikrâm, la généreuse hospitalité célébrée par la murû’a, et la charité désintéressée prônée par le Coran. Par ailleurs, la Révélation dépasse la question « Quoi donner ? » en stipulant à qui aumôner : « vos père et mère, les plus proches,[9] les orphelins, les pauvres et les fils de la route ». Cette liste ne diffère guère de celle que la tradition bédouine honorait, mais selon la logique du propos coranique elle ne doit plus présenter de connotation clanique, elle concerne et englobe tous les nécessiteux quelles que soient leurs origines. Le rapport critique à la murû’a permet aussi de comprendre que les réponses apportées par le Coran au questionnement[10] émanant de ce tissu socioculturel ne procèdent pas d’une démarche normative et encore moins de l’exposé in extenso des bases canoniques d’une religion. Il faudra un important travail post-coranique rétroactif pour insérer ces notes éthiques et pratiques en un corpus constitutif de l’Islam-religion. Par glissements sémantiques et techniques successifs, l’on passera ainsi de points pratiques à la notion de points de pratique.

Dr al Ajamî

[1] Ce qui confirme que le Prophète ne répondait pas de lui-même aux éventuelles questions que la prédication coranique soulevait auprès de son auditoire. Un tel constat coupe court au fondement même de la fonction Hadîth-Sunna en tant qu’exégèse du Coran attribuée au Prophète par la doctrine sunnite. Voir : La Sunna selon le Coran et en Islam, fonction et mission du Messager.

[2] L’absence de pronom anaphorique : réponds versus réponds-leur, a sans doute pour objectif de décontextualiser la réponse afin de la rendre absolue et permanente, intemporelle.

[3] Cf. v189 ; v215 ; v217 ; v219 x 2 ; v220, v222.

[4] Huit autres questions sont recensées, seule celle de S5.V4 concernera aussi un point pratique. De manière remarquable, les questions posées durant la période médinoise, S2 et S5, ont un caractère pratique, alors que les sept questions posées durant la période mecquoise relèvent de l’eschatologique.

[5] Cf. v177 et notes ; v188 ; v202 ;

[6] Ici le mot khayr/bien, et si le terme bien  qualifie en français ce qui est bien comme le bien possédé, l’arabe nomme la première catégorie khayr et la seconde mâl.

[7] Il ne s’agit donc pas de donner ce que l’on ne voudrait pas pour soi, voire l’excédentaire, cf. v267.

[8] Il ne s’agit donc pas d’être généreux par ostentation ou par assurer son rang social ou clanique, mais par amour pour Dieu, cf. v177.

[9] « les plus proches » » au sens élargi et non pas « les proches parents ». La locution al–aqrabîn/ les plus proches qualifie littéralement ce qui est le plus proche sans plus de précision. Il serait trop réducteur de la traduire par : « proches parents », expression française qui n’inclut pas nécessairement les enfants du défunt. Par ailleurs, nous trouvons en S4.V8 la locution ûlû–l–qurbâ qui correspond selon le contexte de manière évidente aux proches sans précision de liens familiaux. La rigueur sémantique du Coran impose donc que nous retenions l’expression « les plus proches » par laquelle sont alors aussi inclus les enfants et proches parents de la famille.

[10] Ceci reste vrai pour les quinze questions-réponses retrouvées dans le Coran.