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S2.V|–217-218 : « Et ils ne cessent de vous combattre jusqu’à vous éloigner de votre tradition autant qu’ils le peuvent. Qui d’entre vous se détourne de sa tradition et meurt dénégateur… ceux-là leurs œuvres sont vaines en ce monde et en l’Autre et ils seront les hôtes du Feu, ils y demeureront. [217] Certes, ceux qui croient, se tiennent à l’écart et s’évertuent sur le Chemin de Dieu, ceux-là espèrent de la miséricorde de Dieu, et Dieu est Tout de pardon et de miséricorde. [218] »  

– Lorsqu’on tient compte du contexte des évènements de Ḥudaybiyya, comme nous l’avons fait pour les vs216-217–|, le segment composant du point de vue formel la deuxième partie du v217 : « et ils ne cessent de vous combattre jusqu’à vous éloigner de votre tradition autant qu’ils le peuvent » ne fait pas sens, car le but de l’opposition qurayshite n’était pas à ce moment-là d’éradiquer les musulmans ou leurs croyances, mais seulement de leur interdire l’accès à la Kaaba afin d’accomplir leur première Visite/’umra en tant qu’entité religieuse autonome et novatrice. Le Prophète et les musulmans avaient gagné en nombre et en force depuis leur installation à Médine et l’on pouvait craindre que leur présence à La Mecque en période de pèlerinage ne fasse qu’accroître leur prestige dans la région. L’objectif de Quraysh était donc éminemment politique et non pas “religieux”. Aussi, le fait de « combattre » les musulmans afin les « éloigner »[1] de leur « tradition/dîn »[2] ne peut avoir présentement qu’une signification générale, d’où notre nécessaire redécoupage, lequel met au demeurant en évidence le lien intrinsèque avec le v218. Les oppresseurs en question ne sont pas identifiés, ils sont génériques, idem pour le segment « qui d’entre vous » qui représente tous les musulmans et, du fait même de la décontextualisation de ce passage, tous les croyants. Les versets 213 et 214 avaient souligné l’existence fondamentale d’un front permanent,[3] comme ontologique à l’expression des hommes, luttant « autant qu’ils le peuvent »[4] contre la Révélation et toute intrusion de cette dernière dans l’ordre établi de leurs propres traditions religieuses. Il est encore ici à l’œuvre et menace la foi de chacun au point qu’il advient qu’un croyant se « détourne de sa tradition »,[5] non pas en apparence, mais intimement persuadé du bien-fondé de sa position de déni de la Foi, puisqu’il est dit de lui qu’il « meurt dénégateur ». La coercition n’est donc ici qu’une épreuve, une séduction/fitna, un prétexte pour qui veut se détourner de la Foi et s’enfermer dans le déni, car céder sous la contrainte est une probabilité admise, mais sans pour autant qu’il soit nécessaire de renier sa foi, ces deux cas sont conjointement envisagés en un autre verset : « Qui déni Dieu après avoir eu la foi – sauf qui y aura été contraint et dont le cœur sera demeuré affermi en la foi – mais qui ouvre son for intérieur au déni, alors ceux-là encourent la colère de Dieu, les attend un tourment immense. »[6] Il s’agit clairement présentement d’une apostasie de foi et non de religion. Il est alors précisé de ces dénégateurs que « leurs œuvres sont vaines en ce monde et en l’Autre ». Cela ne signifie pas que toutes leurs actions sont invalides de principe du fait de leur apostasie,[7] mais que l’ensemble de ce qu’ils auront œuvré en tant que croyant ne leur aura été « en ce monde » d’aucune utilité puisqu’ils auront malgré elles renié leur foi. Ainsi, connaîtront-ils « en l’Autre » monde le même sort que tous les dénégateurs : « ils seront les hôtes du Feu », non point que les dénégateurs n’aient pas à leur compte du bien accompli, mais, qu’ayant refusé « en ce monde » l’existence seigneuriale, ils « demeureront »[8] hors de Son Existence « en l’Autre ».

C’est donc en cette perspective que s’entend le v218, l’épreuve de la foi suppose que « ceux qui croient » mobilisent toute leur énergie pour se bien-guider et se préserver face à la vindicte de la raison humaine comme l’indiquait le segment « ils ne cessent de vous combattre ». À cette fin, ils « se tiennent à l’écart et s’évertuent sur le Chemin de Dieu ».[9] Le verbe jâhada est la forme III de jahada : faire des efforts, s’efforcer à, s’évertuer à, il peut avoir aussi le sens de forcer à ou tourmenter quelqu’un jusqu’à qu’il cède, comme en S31.V15, mais il ne signifiera faire la guerre sainte ou accomplir le jihâd que lors de sa prise en charge exégético-politique post-coranique. Le verbe hâjara vaut pour s’éloigner, quitter sa tribu, s’exiler, se tenir à l’écart, il ne signifie pas « faire la hijra », sauf postérieurement lors de l’élaboration du vocabulaire technique de l’Islam.[10] Le fait de « se tenir à l’écart » est ici l’expression d’un mouvement volontaire qui répond au mouvement coercitif visant à « éloigner » le croyant de sa foi jusqu’à ce qu’il « s’en détourne ».[11] Tel est le sens qu’ont donné à leur vie « ceux qui croient », par leur foi ils s’efforcent de rester fidèles à leur Seigneur, car ils « espèrent de la miséricorde de Dieu » afin que « leurs œuvres » ne soient point « vaines en ce monde », et « en l’Autre » puisque « Dieu est Tout de pardon et de miséricorde ».

Dr al Ajamî

[1] Le verbe radda employé avec la préposition ‘an signifie repousser, écarter, éloigner, voir remarques note v109.

[2]  Pour les Arabes le mot « dîn » désignait principalement la « tradition » ou voie culturelle et cultuelle du clan, celle transmise par les ancêtres, définition souple et ne correspondant pas au concept de religion tel que nous l’entendons. Pour les différentes significations du terme dîn, voir : Le terme dîn selon le Coran et en Islam.

[3] Ceci justifie que nous n’ayons pas interprété le mode modal de ce verset comme étant un futur, mais l’ayons conservé au présent.

[4] Ce segment est le plus souvent traduit par « s’ils le peuvent », ce qui ne correspond pas réellement à la formulation non hypothétique de cette proposition.

[5] C’est la forme VIII irtadda/se détourner qui est ici employée et non la forme radda/éloigner de comme à la phrase précédente. La valeur réflexive indique bien que l’acte d’apostasie de Foi relève d’une acceptation intime et personnelle et non d’une contrainte physique ou intellectuelle extérieure.

[6] S16.V106.

[7] En effet, le sujet du verbe ḥabiṭa/être vain est ici leurs œuvres/a’mâlu-hum, ce qui n’est donc pas synonyme de « ils auront rendu leurs œuvres vaines ».

[8] Nous renvoyons en note 14 du v162 pour le commentaire de sens de khalada/séjourner.

[9] Pour les divers sens de la locution fî sabîli–llâhi, voir notes v195, v190, v154.

[10] Les significations de ces deux verbes sont donc parfaitement explicites pour une lecture contextuelle telle que celle menée par notre analyse. Mais, l’Exégèse par le recours à des « circonstances de révélation » écrites sur mesure a recontextualisé ce passage et a pu ainsi relier le verbe hâjara à l’Hégire du Prophète et de ses Compagnons et jâhada au jihâd militaire.

[11] Soit en ce verset les verbes radda/éloigner, irtadda/se détourner, hâjara/se tenir à l’écart. L’on notera l’homogénéité du champ lexical et l’on mesura la dissonance à vouloir donner à hâjara le sens de faire la hijra.