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S2.V61–| : « Et, lorsque vous dîtes : « Ô Moïse ! Nous ne pourrons plus supporter une nourriture unique ! Invoque donc pour nous ton seigneur, qu’il fasse sortir pour nous de ce que produit la terre : de ses légumes, de ses concombres, de son ail, de ses lentilles et de ses oignons ! » Il répondit : « Échangeriez-vous le moins bon pour ce qui est meilleur ? Repartez en Égypte ! Vous y trouverez ce que vous réclamez. » Et, sur eux, s’abattirent l’humiliation et l’indigence, et cela leur valut colère de la part de Dieu. »

Comme nous l’avons indiqué au v57, la plainte exprimée par les Fils d’Israël : « Ô Moïse ! Nous ne pourrons plus supporter une nourriture unique » allude au fait de ne se nourrir que de manne et de cailles. Ceci suppose que ce régime restrictif dura un certain temps jusqu’ils en soient excédés et veuillent obtenir de Dieu : « invoque donc pour nous ton seigneur », plus de diversité : « de ses légumes, de ses concombres, de son grain,[1] de ses lentilles et de ses oignons ». Ce faisant, comme tous les exilés, ils sublimaient la nourriture de leur pays d’origine, tous ces légumes étaient effectivement cultivés en Égypte dès l’antiquité. Notons que leur demande ne s’adresse non pas à Dieu, mais à Moïse afin qu’il intercède auprès de son dieu : « invoque donc pour nous ton seigneur ». Nous retrouverons en la sourate 2 la même expression aux vs68-70 quant à la « Génisse », ceci montre que les Fils d’Israël étaient à cette époque encore très attachés à leurs croyances et que, malgré l’alliance contractée, ils n’étaient que superficiellement acquis à ce qu’ils considéraient être essentiellement le dieu de Moïse c’est-à-dire son dieu personnel.[2] Leur relation au divin était de type idolâtre : une adoration rendue à une divinité dont ils espéraient une réciprocité de services.[3] La réponse de Moïse est lapidaire : « Échangeriez-vous le moins bon pour ce qui est meilleur ? » Il paraît logique que Moïse n’ait pas qualifié ces bons comestibles de moins bon/adnâ, l’on entend donc son propos comme signifiant : échangeriez-vous votre liberté présente, ce qui est le « meilleur », contre la servitude que vous connaissiez en Égypte, ce qui était « le moins bon ». Ainsi, il est possible de comprendre sans hésitation qu’il répondit à ceux dont les légumes d’Égypte occupaient l’esprit qu’ils pouvaient en ce cas y retourner : « repartez en Égypte ! Vous y trouverez ce que vous réclamez ». [4] Cependant, bien des commentateurs interprètent les paroles de Moïse comme suit : « Descendez en ville ! Vous y trouverez ce que vous réclamez », ce qui du point de vue du sens représente un net appauvrissement et reste découplé du contexte réel.[5]

La conclusion est concise, par le segment « et, sur eux, s’abattirent l’humiliation » l’on peut entendre que la réplique de Moïse les humilia, ne leur rappelait-il pas qu’ils étaient en train de préférer la servitude à la liberté pour quelques plantes potagères. S’abattit aussi sur eux « l’indigence », ce qui sans doute traduit la réponse négative de Dieu à leurs pauvres désirs et pourrait signifier que du fait de cette coupable insolence Dieu réduisit son aide.[6] Par le signe [61–| nous indiquons que le v61 doit du point de vue du sens être interrompu à ce niveau. En effet, nous allons constater que le segment restant « C’est ainsi, ils dénièrent les miracles de Dieu, assassinèrent les prophètes en dépit de la Vérité. Il en fut ainsi, car ils avaient désobéi et transgressé » est de toute évidence anachronique, c’est-à-dire relatif à des évènements postérieurs à la période initiale de l’histoire des Fils d’Israël à laquelle ce §2 se réfère. Nous constaterons donc que cet énoncé fait sens avec le v62 et introduit un troisième paragraphe.

Dr al Ajamî

 

[1] Le mot fûm désigne tout grain servant à confectionner du pain. La racine fâma : faire du pain, est arabe et le schème nominal de type fûl est régulier pour les verbes dits “concaves”. Dans le contexte, ce pain est opposé à la Manne. Il lui est donné fréquemment en ce verset le sens de thûm/ail, mais ce glissement euphonique semble seulement destiné à accorder le Coran à la Thora qui effectivement emploie le mot ail, plur. aulx, les Nombres ; XI, v5. L’on a même prétendu pour cela à l’existence d’une variante de récitation de Ibn Mas‘ûd portant le mot thûm/ail, affirmation sans support réel, voir : Variantes de récitation ou qirâ’ât.  Comme régulièrement relevé, les lexiques, lesquels fournissent comme sens de fûm grain et ail, témoignent ici de l’emprise exégétique plutôt que d’une réalité linguistique, voir : les réentrées lexicales.

[2] Ceci justifie que nous n’ayons pas écrit « seigneur » avec une majuscule. Pour la notion de seigneur et de dieu personnel, voir S1.V2.

[3] Cf. S1.V5.

[4] Cf. S2.V34-36 où nous avons discuté des différentes significations du verbe habaṭa lequel évoque l’idée de chute, de descente, de baisse, mais qui lorsqu’il est utilisé transitivement peut indiquer le fait d’entrer dans un lieu ou de quitter un lieu pour un autre, soit : sortir vers, partir ou repartir. Même dans le cas où l’on retiendrait pour habaṭa le sens de « descendre », il nous savoir que le Sinaï est d’une altitude moyenne supérieure à celle du delta du Nil.

[5] La transmission du Coran témoigne de ce débat exégétique puisqu’il existe deux variantes de lectures possibles du segment : ihbiṭû miṣran versus ihbiṭû miṣra. La première est celle qui s’est imposée et elle signifie « descendez en ville », car grammaticalement miṣran confère au mot miṣr le sens de ville. La seconde, considérée comme marginale, mais rapportée par al Hasan et al A‘mash, donne miṣr comme mot diptote : miṣra lequel alors désigne l’Égypte. C’est donc cette variante que l’analyse littérale justifie. Sur cette problématique et particulier les variantes de nature exégétique, voir : Variantes de récitation ou qirâ’ât.

[6] Sans doute le mot indigence peut-il aussi s’entendre ici au sens figuré. Cf. S3.V112.