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S2.V58-59 : « Et, lorsque Nous dîmes : « Emparez-vous de cette cité et jouissez-en à votre guise, aisément. Franchissez-en la porte humblement et dites : « Rémission ! », Nous vous pardonnerons vos fautes et Nous comblerons les bienfaisants. » [58] Mais, ceux qui furent injustes changèrent pour un avis autre que celui qui leur avait été donné, Nous abattîmes alors sur ceux-ci une colère du ciel pour s’être rebellés. [59] »

Cet épisode semble être une succincte et très expurgée évocation contro-hagiographique des tribulations des Fils d’Israël face au pays de Canaan.[1] En une lecture coranique des faits, la mention équivalente en S7. V161 confirme que ce récit suit le don de la Manne, de la Caille et des douze sources. Selon S5.V20-26 ceci se passa avant “l’errance dans le désert”, du moins tel que le Coran la conçoit, c’est-à-dire juste après la sortie d’Égypte, cf. v57. Ce même passage est le seul apport du Coran permettant de comprendre la scène. Il y est dit que l’entrée en la terre sacralisée/al–arḍ al–muqaddasa[2] est conditionnée par la prise d’une cité/qariya contrôlant vraisemblablement l’accès à ce territoire. Il s’agit en apparence d’une petite citadelle puissamment défendue et, au final, les Fils d’Israël se refuseront à en donner l’assaut.[3] Ce contexte indique donc que le verbe dakhala a ici de manière réaliste le sens de s’emparer, d’où notre : « emparez-vous de cette cité », signification moins neutre et décontextualisée que les fréquents entrez ou pénétrez. D’évidence, le segment « jouissez-en à votre guise, aisément » est comparable à ce qui fut dit à Adam et Elle lorsqu’ils entrèrent au Jardin.[4] Ceci rappelle que la prise de possession de ladite cité et, conséquemment de sa région, est une faveur de Dieu. Aussi, n’y a-t-il pas à se comporter en conquérants altiers et exterminateurs comme il est de coutume chez les vainqueurs, mais, au contraire, devez-vous franchir « la porte humblement »[5] et implorer le pardon de Dieu en disant « Rémission ! » La locution coranique « ḥiṭṭa »[6] se comprend donc comme signifiant « Pardon ! », « Rémission ! » mis pour « Je demande pardon à Dieu ! », ce que confirme le segment : « Nous vous pardonnerons vos fautes ». En ces conditions, l’expression « jouissez-en à votre guise, aisément » ne peut concerner les biens de cette cité que les règles de la guerre livrent traditionnellement au pillage, mais s’applique par synecdoque à la jouissance du territoire appartenant à cette cité.

Par suite, S5.V24 nous informe que les Fils d’Israël refuseront d’attaquer la cité, car les Fils d’Israël asservis en Égypte ne pouvaient être un peuple de guerriers, les atermoiements qu’ils expriment en S5.V22 le confirment. Il n’est donc point surprenant qu’ils ne voulussent point donner l’assaut malgré la stratégie qui leur avait été indiquée. Alors, ils « changèrent pour un avis autre que celui qui leur avait été donné », cet autre avis[7] est mentionné en S5.V24 où, s’adressant à Moïse, ils dirent : « va donc, toi et ton seigneur, et combattez. Nous, nous resterons ici ». Ils n’obéirent pas à leur prophète, ils ne firent point confiance à la guidée de Dieu, ils « furent injustes ». Cette mutinerie n’a pas été sans conséquence : Nous abattîmes alors sur ceux-ci [ceux qui furent injustes] une colère du ciel pour s’être rebellés [8] ». Il n’est pas ici précisé ce que « colère du ciel » [9] sous-entend, mais toujours en S5, après que Moïse désespéré par l’attitude de son peuple eut invoqué Dieu, il est dit s’agissant de la terre potentiellement sacralisée : « elle leur sera interdite quarante années, ils erreront sur terre », v26.[10] Il apparaît donc que la terre “sainte” n’est pas un droit divin sur un territoire ni une promesse qu’aurait faite Dieu aux Fils d’Israël, ou à quiconque d’autre, mais un espace qu’ils devaient conquérir,[11] réalisme historique que nous réexaminerons.[12] Il n’y a donc pas de “terre sainte”, bénie de tout temps par Dieu, mais des territoires que les hommes conquièrent et sanctifient ou non selon leurs gestions et comportements.

L’Exégèse, après avoir spéculé pour tenter d’identifier la « cité », admettant en cela et sans recul la notion de terre sainte puisque celle-ci était à présent entre leurs mains, s’est plu aussi à quelques jeux de mots à partir du segment « ils changèrent pour un avis autre que celui qui leur avait été donné ». Or, nous venons de montrer que le sens de cette remarque est parfaitement cohérent et contextuellement justifié. Toutefois, les traductions reflètent l’opinion des commentateurs en le rendant par un : « Mais, à cette parole ils en substituèrent une autre », car, en effet, les commentateurs prirent ici le terme qawl/parole au pied de la lettre. Ils imaginèrent alors que les Fils d’Israël, au lieu de passer la porte prosternés, seraient entrés en se traînant sur le derrière et auraient changé la parole « ḥiṭṭa/rémission » par une autre, à savoir : « ḥinṭa/grain de blé ». Ce type de contresens volontaire dévoile un des pans de la construction apologétique de l’Islam pour qui le juif est un invétéré falsificateur. Tout aussi grave est que ce calembour malsain ait été attribué officiellement au Prophète Muhammad ![13]

Dr al Ajamî

 

[1] A comparer par exemple avec Nombres ; XXXI, vs1-20.

[2] Le terme muqadassa signifie sacralisée en fonction du propos de ce verset et non pas sacrée, ce deuxième terre conférant un caractère sacré par édiction divine permanente et définitive à une région donnée alors que le premier traduit l’idée que la notion de sacralité ne dépend que des hommes qui occupent telle ou telle terre.

[3] Cf. S5.V20-26. L’ensemble de ce passage coranique nécessite une analyse rigoureuse afin de discerner les limites littérales de son propos. Précisons qu’il est incorrect de prétendre que le mot qariya signifierait terre et désignerait dans ce contexte la terre sainte. Rappelons que le mot qarya, terme syriaque arabisé, désigne un village ou une cité de petite dimension.

[4] Cf. S2.V35.

[5] Le complément sujjadan est ici régulièrement traduit par « prosternés », mais ce pluriel associé au verbe dakhala/s’emparer de signifie préférentiellement entrer avec humilité. Signalons qu’en S5.V23 il est aussi fait allusion au franchissement d’une porte, mais l’expression employée est différente et a pour sens : « faire irruption », elle indique alors un autre point de récit où il est question d’une porte étant le point faible des remparts par lequel l’on pouvait s’emparer de la cité. La victoire pouvant venir de cette porte, l’on comprend pour ces deux versets le rapport anagogique entre porte et pardon.

[6] Mot d’origine non arabe retrouvé en hébreu avec le sens de « pardon », mais dont on s’interroge encore sur l’origine antérieure. Le terme rémission a le sens de pardon accordé par Dieu à qui se repent, ce qui produit étymologiquement un rapprochement d’avec le sens de la racine arabe ḥaṭṭa : descendre, relâcher, déposer, à laquelle le vocable coranique ḥiṭa a été artificiellement rattaché.

[7] Le mot « avis » est mis pour qawl/parole, sens conforme à la langue arabe et ici plus pertinent.

[8] Le verbe fasaqa signifie s’écarter par esprit de sédition, d’où « prévariquer », mais le contexte très précis de ce verset permet sans difficulté de le rendre par « se rebeller ».

[9] Le mot rijzun peut signifier châtiment, abomination, saleté, fléau, dans le contexte il nous paraît plus juste de le rapprocher de sa très probable origine syriaque et de le traduire par « colère ».

[10] Ceci correspond à « l’errance dans le désert » selon la version coranique évoquée précédemment. Signalons que dans le Coran l’usage du chiffre 40, tout comme celui de 70, n’a pas de valeur numérique précise, mais indique une durée assez longue.

[11] Sur ce sujet, cf. l’analyse de S7.V137 ; S21.V71 ; S21.V81. Ce n’est donc pas le Dieu d’Israël qui combat pour son peuple et extermine les habitants ville après ville, contrairement à ce qu’affirme le Livre de Josué. Le Coran est ici fortement déconstructeur de l’hagiographie biblique.

[12] Notamment lors de l’analyse de S5.V21.

[13] Il existe en effet plusieurs variantes de ce hadîth rapportées par al Bukhârî, Muslim et autres.