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S2.V57 : « Ensuite, Nous vous ombrageâmes de nuages, fîmes descendre sur vous la Manne et la Caille : « Mangez des bonnes choses de ce que Nous vous avons attribué. » Et ils ne Nous lésèrent point, mais eux-mêmes se lésèrent ! »

Ce verset est initié par la préposition thumma/ensuite, le récit coranique est donc linéaire et, si l’on compare avec S7.V160 où le même rappel est associé au miracle des douze sources, cet épisode ne correspond vraisemblablement pas à ce que l’on nomme dans la Bible « l’Errance au désert ».[1] Ainsi, les trois bienfaits cités évoquent-ils présentement un séjour difficile dans le désert, et la première de ces grâces et l’ombre bienfaitrice : « Nous vous ombrageâmes de nuages ».[2] De manière pragmatique, il semble que les Fils d’Israël ayant quitté l’Égypte dans des circonstances délicates n’étaient pas suffisamment préparés à ce périple d’où le don de la « Manne » et de la « Caille ». Concernant l’origine de ces deux produits comestibles, il est recouru au verbe anzala/faire descendre connu pour signifier révéler, mais qui dans le Coran prend aussi, s’agissant de Dieu en tant que sujet, le sens de attribuer, donner, octroyer, allouer.[3] Le terme manne/manna est un générique, et le mot salwâ/caille est en réalité un singulier, ce dont notre traduction rend compte. Il n’est donc guère possible d’entendre le segment « Nous fîmes descendre sur vous la Manne et la Caille »[4] au sens figuré : nous vous donnâmes le bienfait et la consolation.[5] D’autant plus qu’il est précisé à ce sujet : « mangez des bonnes choses de ce que Nous vous avons attribué », locution coranique toujours donnée à contexte similaire au sens propre.[6] Si le texte coranique indique qu’il s’agit là de nourritures réelles et si les cailles sont de petits oiseaux migrateurs, il a été pourtant beaucoup spéculé sur la nature de la manne.[7] En l’état du texte coranique, aucune indication n’est fournie, l’idée ainsi mise en avant est l’intervention divine en faveur des Fils d’Israël et, de manière plus générale, l’ingratitude que les hommes manifestent envers les bienfaits de Dieu. La conclusion « et ils ne Nous lésèrent point » signifie que Dieu est indépendant de Sa création et de Sa créature, le sens de : « mais eux-mêmes se lésèrent » nous est donné par le segment synonyme « n’en soyez pas rebelles »,[8] ce qui dans le contexte suppose une contestation contre la monotonie du don de Dieu : « Ô Moïse ! Nous ne pourrons plus supporter une nourriture unique ! », stade avancé de l’ingratitude comme l’explicitera par la suite le v61.

Dr al Ajamî

 

[1] Dans la Thora il est dit qu’ils « mangèrent la manne pendant quarante ans », c’est-à-dire jusqu’à leur arrivée aux portes du pays de Canaan, cf. Exode ; XVI, v35. Le Coran propose donc une autre chronologie pour une autre version.

[2] Sous la pression exégétique biblique, certaines traductions rendent le pluriel ghamâm par le singulier nuée, ou Nuée, créant ainsi un lien infondé avec la Nuée mentionnée en la Thora comme étant le Signe de la présence de Dieu, ex. : Exode ; XIII, v21.

[3] Ex. : S39.V6 ; S7.V26, etc.

[4] Les trois occurrences coraniques associent toujours les deux termes : « la Manne et la Caille », sans plus de précisions, cf. S7.V160 ; S20.V80.

[5] Cette interprétation fréquente s’appuie sur le rattachement artificiel de ces deux termes à des racines arabes établi par les lexicologues. Or, le mot manna est fort probablement d’origine syriaque, salwâ est sans conteste hébreu, ceci explique leur forme figée. Pour autant, l’on relia le mot salwâ à la racine salâ, ce qui a pour conséquence que salwâ, caille en hébreu, puise alors signifier consolation en arabe. Idem pour le mot manna, profit en syriaque, qui intégré à la racine arabe homonyme manna prend ainsi le sens de bienfait, don, faveur.

[6] Ex. : S2.V172 ; S5.V87 ; S16.V72 ; S23.V51.

[7] D’aucuns, sans l’ombre d’un argument, mais à la suite des Midrashim, ont affirmé qu’il s’agissait de sève ou gomme d’arbustes, d’autres d’une substance légère comme la neige mais sucrée comme le miel,  à moins que ce ne fussent des truffes du désert du genre terfeziae, etc.

[8] S20.V81 : « Mangez des bonnes choses de ce que Nous vous avons attribué, n’en soyez pas rebelles [fa-lâ tatghaw fî-hi] que ne s’éploie sur vous Mon courroux… »