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S2.V55-56 : « Et, lorsque vous avez demandé : « Ô Moïse ! Nous ne croirons en toi que quand nous aurons vu Dieu distinctement » et qu’alors vous saisit la foudre tandis que vous regardiez, [55] puis que Nous vous ressuscitâmes après votre mort puissiez-vous être remerciant. [56] »

Nous ne retrouvons pas en la Thora de récit équivalent, mais le Coran se comprend par lui-même et la mise en parallèle avec S7.V148-154 permet de confirmer que la déclaration « Ô Moïse ! Nous ne croirons en toi que quand nous aurons vu Dieu distinctement » a lieu suite à l’abandon du culte de substitution voué au Veau et dont les Fils d’Israël se sont repentis. Le Veau détruit,[1] Moïse présente à son peuple le contenu des tablettes : « lorsque le courroux de Moïse s’apaisa, il prit les tablettes sur lesquelles étaient inscrit guidée et miséricorde pour ceux qui leur Seigneur redoutent ».[2] Alors, les Fils d’Israël émirent cette réserve : « Ô Moïse ! Nous ne croirons en toi que quand nous aurons vu Dieu distinctement ». Nous observerons qu’il est dit « Nous ne croirons en toi [ô Moïse]… » et non pas : « nous ne croirons en Dieu que si…». La forme IV âmana signifiant croire quelqu’un, donner crédit à, il s’agit donc de comprendre : « Ô Moïse, nous ne te ferons confiance » quant au fait que tu prétends détenir ces tablettes de la part de Dieu que lorsque « nous aurons vu Dieu distinctement », c’est-à-dire : « si ce que tu dis est vrai, alors fais-nous voir Dieu. » À plusieurs reprises, le Coran évoquera cet argumentaire pseudo rationalisant, mais fallacieux, et seulement destiné en réalité à justifier le déni de la mission prophétique. En notre verset, ce trait de scepticisme fait sans doute écho à la volonté de matérialisation du divin par le Veau. En « lorsque vous avez demandé », il n’est pas précisé qui sont ceux qui prirent la parole, mais il semble avoir été nombreux puisqu’en S7.V155 Moïse choisira parmi eux “soixante-dix”[3] hommes pour aller à “Sa rencontre”.  Cette demande incongrue et insincère se traduisit par le fait suivant : « tandis que vous regardiez » – non pas pour voir, mais en attendant de voir – « vous saisit la foudre ». Il a beaucoup été discuté la signification de ce foudroiement : est-ce réel ou métaphorique ? Nous notons qu’il n’est pas dit « tandis que vous regardiez Dieu », ce qui permet de ne pas établir de lien avec la demande de « vision de Dieu » faite par Moïse lors de sa retraite de 40 jours, il s’agit de deux faits différents.[4] Le terme ṣâ‘iqa désigne la foudre et le fracas lorsqu’elle s’abat et, par extension, tout bruit très violent, mais aussi la mort en sa forme violente, comme le français : « être foudroyé ». Le Coran est explicite : « Nous vous ressuscitâmes après votre mort », le foudroiement doit donc s’entendre au sens propre : électrocution mortelle par la foudre. L’intention divine n’était point le châtiment, puisqu’en un contexte équivalent Moïse implora l’indulgence de Dieu et qu’il lui fut répondu que le courroux de Dieu est intrinsèquement subordonné à Sa miséricorde : « de Mon châtiment J’atteins qui Je veux et Ma miséricorde a embrassé toute chose ».[5] L’objectif divin lorsqu’Il a voulu la mort de ces hommes fut qu’ainsi ils puissent comprendre leur folie : « puissiez-vous être remerciant ». Dieu dans le Coran, contrairement à ce qui est dit dans la Thora, ne massacre donc pas les hommes. Il n’a tué ceux-ci que pour les ressusciter afin de leur permettre de saisir Sa Toute-puissance, mais surtout Sa transcendance absolue. La vision de Dieu est une impossibilité ontologique rappelée en le célèbre distique coranique : « Aucun regard ne peut Le percevoir, mais, Lui, atteint tous les esprits »[6] Sous cet angle, le polythéisme traduit la difficulté pour l’esprit humain à concevoir la transcendance de Dieu et apparaît comme une tentative de figuration de la divinité, un processus d’immanence.

Dr al Ajamî

 

[1] S20.V97.

[2] S7.V154.

[3] Dans le Coran, la valeur « 70 » n’est jamais numérique et indique seulement un grand nombre, sans plus de précision.

[4] Cf. S7.V143, il y est effectivement utilisé le verbe ṣa‘aqa/être foudroyé sans que Moïse en soit pour autant mort. Puisqu’en notre verset il est de même dit « la foudre les saisit », il a été pensé que l’on devait alors comprendre cette expression au sens figuré. Mais, les deux contextes sont différents et, concernant Moïse, Dieu s’est manifesté à la réalité ce qui en a provoqué la néantisation. Dans le cas des “70”, il n’est point indiqué que Dieu se manifesta, les hommes furent donc frappés sans que Dieu ne répondît à leur inconsidérée requête. À comparer à Exode ; XXIV, vs 9-11 où il est dit que soixante-dix hommes virent Dieu ; là encore le Coran est en une démarche intertextuelle déconstructive.

[5] Cf. S7.V156.

[6] S6.V103.