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S2.V54 : « Et, lorsque Moïse dit à son peuple : « Ô mon peuple ! Vraiment, vous avez été iniques envers vous-mêmes par votre adoption du Veau. Revenez donc à votre Libérateur, mortifiez-vous, cela est mieux auprès de votre Libérateur, car Il a alors accueilli votre repentir, Il est Celui qui accueille la repentance, le Tout Miséricorde. »

Concernant l’épisode du « Veau » dit d’or,[1] ce verset met l’accent sur l’essentielle notion de repentir après la faute : « Il a alors accueilli votre repentir, Il est Celui qui accueille la repentance, le Tout Miséricorde ». Moïse exhorte son « peuple », ce qui sous-entend que l’ensemble ou la majorité des Fils d’Israël adopta le « Veau ». La locution coranique « vous avez été iniques envers vous-mêmes » signifie aussi « vous vous êtes lésés vous-mêmes » c’est-à-dire en abandonnant le culte de Dieu seul pour celui d’une idole de métal, en délaissant la vérité pour l’illusion.[2] Il est explicite que les Fils d’Israël suivirent cette mise en demeure, puisqu’il est immédiatement indiqué qu’« Il a alors accueilli votre repentir ». Pour marquer la gravité de la faute et inciter au repentir, Moïse a employé une expression forte : « mortifiez-vous », laquelle traduit l’arabe fa-qtulû anfusa-kum. Les traductions standards rendent différemment ce syntagme : « tuez-vous vous-mêmes » ; « donnez-vous la mort » ; « entretuez-vous », etc., voir à Exégèse pour les raisons de ce choix. Il est vrai que la formule fa-qtulû anfusa-kum peut signifier littéralement « tuez-vous vous-mêmes », mais pour accepter cette signification il faudrait admettre que Dieu ait exigé un tel bain de sang et ne pas tenir compte du propos coranique puisque, en effet, il y est subtilement précisé que Dieu a voulu préalablement leur repentir : repentez-vous « car Il a alors accueilli votre repentir ».[3] Or, le verbe qatala connaît de nombreuses acceptions au figuré et, en ce contexte bien précis, « se tuer soi-même » ou plus littéralement encore se « tuer sa propre âme » ne peut avoir que le sens métaphorique de contrition, repentance extrême, pénitence. Nous avons retenu le verbe « se mortifier » du fait qu’il a une forte connotation spirituelle et signifie « mourir à soi-même »[4], d’où notre : « mortifiez-vous ». Cependant, l’Exégèse a validé pour le segment fa-qtulû anfusa-kum le sens suivant : « tuez-vous vous-mêmes », ce que les traductions restituent parfois par « tuez donc les coupables vous-mêmes ». Ce faisant, elles suivent les commentateurs qui eux-mêmes reprenaient la Thora faisant dire à Moïse : « que chacun mette son épée à son côté et que chacun tue son frère, chacun son ami, chacun son parent »,[5] ce massacre punitif intracommunautaire se solda par trois mille morts ![6] Or, l’exégèse n’est jamais sans intention et il faut savoir que la lecture talmudique de ce récit de la Thora a fondé en droit mosaïque la mise à mort des apostats. Les juristes musulmans cherchant un argument coranique pour confirmer aux puissants ce « droit de mort » au nom de la religion eurent un intérêt évident à valider cette lecture imposée artificieusement au Coran. Confirmant notre compréhension, la suite postule que Dieu est « Celui qui accueille la repentance [at–tawwâbu] » et non pas le “Grand massacreur” talmudo-islamique, Dieu est « le Tout Miséricorde ».[7] Le Dieu du Coran n’est pas celui de l’Ancien Testament, il n’est ni vengeur, ni jaloux, ni terrible, mais « Il est Celui qui accueille la repentance, le Tout Miséricorde ».

Enfin, notre traduction diffère encore sur un point secondaire puisque nous avons écrit : « revenez donc à votre Libérateur [bâri’i-kum] » là où nous sommes habitués à lire « revenez donc à votre Créateur ». En effet, le terme bârî’ a sans aucun doute le sens de Créateur en l’unique autre verset en lequel il est mentionné en tant que Nom-attribut de Dieu,[8] mais ce mot ne signifie créateur que lorsqu’il relève de son origine syriaque ou araméenne.[9] Par contre, si l’on examine le contexte de sens de notre verset, l’on note que le Coran relie en son récit la sortie d’Égypte et les écarts commis par les Fils d’Israël, c’est donc pour leur dire : seul le Dieu unique vous a libéré de Pharaon et voilà que vous adorez le Veau ! La libération du joug de Pharaon est le premier élément qui ait été rappelé en ce chapitre, v49,[10] et il est beaucoup plus cohérent d’entendre le mot bârî’ comme un néologisme coranique en tant que participe actif de la racine arabe bara’a[11] terme signifiant alors étymologiquement et sans difficulté aucune : libérateur, affranchisseur, d’où notre « Libérateur ». Le sens de ce passage est ainsi : repentez-vous de votre égarement, cessez et rendez grâce à Celui qui vous a affranchi de l’esclavage de Pharaon, Celui qui est votre « Libérateur », votre Affranchisseur.[12]

Dr al Ajamî

[1] Pour d’autres détails du récit, cf. : S7.V148-154 et S20.V85-98.

[2] Plus exactement encore, ce type de transgression signifie « vous vous êtes révoltés contre vous-mêmes », cf. S10.V23.

[3] La forme fa-tâba ‘alaykum est au passé et, du point de vue modal, l’action se situe avant l’exhortation formulée par Moïse. À titre d’argument complémentaire, nous rappellerons que le concepteur du « Veau », nommé le « Sâmirî » ne sera pas selon le Coran tué, mais seulement expulsé, cf. S20.V95-97.

[4] Étymologiquement, mortifier vient du latin mortificare/faire mourir.

[5] Exode ; XXXII, vs 26-29.

[6] Vingt-trois mille morts en la version latine de la Bible, dite Vulgate.

[7] L’exégèse classique ayant une forte propension à suivre l’exégèse talmudique, les commentateurs ont contourné cette difficulté textuelle coranique en imaginant que Dieu pardonna aux survivants et aux massacrés, ce faisant ils portèrent à 70.000 le nombre de morts.

[8] Cf. S59.V24. En ce verset, le contexte indique sans difficulté qu’il faille retenir l’origine non-arabe du terme bâri’ : créateur, il dérive alors du verbe bara hébraïque qui signifie créer, par exemple dans le premier verset de la Thora : « bereshit bara Elohim ’èt ha-shamayim vé’èt ha-aretz/Au commencement Dieu créa [bara] les cieux et la terre ».

[9]  Nous rencontrerons souvent ce phénomène concernant certains termes coraniques ayant a priori une origine non-arabe, mais étant aussi rattaché à une racine verbale arabe. Cette double étymologie explique des champs sémantiques différents et, dans le Coran, en fonction du contexte d’insertion, il est privilégié l’une ou l’autre de ces lignes de sens.

[10] Pour être exact, l’asservissement des Hébreux par Pharaon est clairement mentionné en S23.V45-47 et ce n’est que par comparaison qu’il se déduit de versets comme le v49.

[11] La racine bara’a vaut pour : être exempt de, être affranchi de, etc.

[12] Cette incise se comprend d’autant mieux que dans la phraséologie coranique l’adoration des idoles et un asservissement et que seule l’adoration due à Dieu, l’unique Seigneur, est libération, affranchissement, cf. S1.V5.