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S2.V49-50 : « Et, que lorsque Nous vous sauvâmes des gens de Pharaon qui vous infligeaient le pire châtiment : ils décimaient vos fils et épargnaient vos femmes et, en cela, fut de la part de votre Seigneur un grand bienfait. [49] Et, lorsque Nous partageâmes devant vous les eaux et, qu’ainsi, Nous vous sauvâmes et engloutîmes les gens de Pharaon – tandis que vous regardiez. [50] »

– Le chapitre en lequel s’insère ce paragraphe évoque la fondation du judaïsme, il est donc rappelé en premier lieu un évènement majeur de cette histoire, laquelle débute du temps des Hébreux dits dans le Coran Fils d’Israël : « et, lorsque Nous partageâmes devant vous les eaux et, qu’ainsi, Nous vous sauvâmes », à savoir : « la sortie d’Égypte ». À lire le Coran par lui-même, il fait état de deux situations différentes concernant le « châtiment » qu’eurent à subir les Fils d’Israël : 1– « le massacre des Innocents »,[1] contemporain de la naissance de Moïse.  2– « le massacre des fils des Hébreux »,[2] précédant la sortie d’Égypte. Or, en son contexte d’insertion, l’énoncé « ils vous infligeaient le pire châtiment : ils décimaient vos fils et épargnaient vos femmes » établit une continuité ou une proximité entre la répression à laquelle il allude : « ils vous infligeaient le pire châtiment » et le fait que Dieu secouru les Fils d’Israël en leur faisant traverser les eaux : « lorsque Nous partageâmes devant vous les eaux ». Cette intervention divine les délivra du « pire châtiment », celui par lequel les « gens de Pharaon »[3] les opprimaient : « ils décimaient vos fils et épargnaient vos femmes ». Il est clairement précisé « qu’ainsi Nous vous sauvâmes », c’est-à-dire par le fait que « Nous partageâmes devant vous les eaux » et que « Nous engloutîmes les gens de Pharaon » sous vos yeux : « tandis que vous regardiez ». Il s’agit donc bien en ce v49 de la mention du deuxième “massacre”, celui qui précède de peu l’exode des Fils d’Israël.  Cet évènement est explicitement mentionné dans le Coran en termes synonymes : « Et les dignitaires du peuple de Pharaon dirent : Laisseras-tu Moïse et son peuple répandre la sédition sur terre et te délaisser toi et tes divinités ? Pharaon répondit : Nous massacrerons [nuqattilu] leurs fils et épargnerons leurs femmes, et nous les dominerons. »[4] Ce verset situe formellement ce massacre des fils des Hébreux du temps de Moïse et, plus précisément encore, faisant suite aux « Plaies » d’Égypte, c’est-à-dire vers la fin de mission de Moïse.[5] La justification de cette action de Pharaon est donnée au verset suivant : « Et lorsque [Moïse] leur vint avec la vérité de Notre part, ils[6] dirent : Tuez [uqtulû][7] les fils de ceux qui crurent avec lui, et épargnez leurs femmes. Mais, la stratégie des dénégateurs n’est qu’égarement. »[8] C’est donc par répression que Pharaon ordonna que fussent tués les fils de ceux qui suivirent Moïse, sans doute par crainte que ceux-ci ne prennent les armes contre lui sous la houlette de Moïse comme l’indique le segment du verset précédent : « laisseras-tu Moïse et son peuple répandre la sédition sur terre ».  Les « fils » représentant ici la force de combat, jeune et virile, les hommes en âge de combattre.[9] En ces conditions, le verbe istaḥyy se comprend préférentiellement comme signifiant laisser la vie, épargner, d’où notre : « et épargnaient vos femmes ».[10] Cet évènement ne figure à notre connaissance ni dans la Thora ni dans l’Ancien Testament, mais, en l’optique déconstructive des contre-récits hagiographiques coraniques, le parallèle avec la dixième des Plaies d’Égypte est frappant, d’autant plus que le Coran ne mentionne l’existence que de neuf Signes ou miracles donnés à Moïse.[11]

– Le segment « et, en cela, fut de la part de votre Seigneur un grand bienfait »[12]  fait référence au fait qu’en l’épreuve que Pharaon imposa aux Hébreux se dessinait, à l’insu de tous, ce qui allait advenir grâce de l’intervention divine : la libération des hébreux. Le v50 retrace sobrement la fin de la mission égyptienne de Moïse et, en : « et, lorsque Nous partageâmes devant vous les eaux et, qu’ainsi, Nous vous sauvâmes et engloutîmes les gens de Pharaon – tandis que vous regardiez ».[13] Littéralement il n’est mentionné que la noyade des « gens de Pharaon » et sans doute s’agit-il de son armée, quant à la noyade de Pharaon elle est évoquée en S10.V90-93. Notons que le segment « et, lorsque Nous partageâmes devant vous les eaux » est spécifiquement coranique, il ne reprend pas le récit biblique qui cite nommément la mer Rouge. C’est sans aucun doute en une logique de contre-récit qu’est employé le mot al–baḥr qui, avant de signifier mer, désigne toute masse d’eau, notion qui nantie de l’article peut être rendue au plus près par « les eaux ». Le Coran ne sacrifie donc pas  à l’iconographie classique et sa position littérale restreinte lui permet de rester compatible avec diverses hypothèses rationnelles quant à cet évènement. Enfin, par « tandis que vous regardiez » est indiqué que les flots se sont refermés après que les Fils d’Israël les eurent franchis.

– L’Exégèse a interprété le segment « ils vous infligeaient le pire châtiment – ils décimaient vos fils et épargnaient vos femmes », v49, en fonction du récit de la Thora : Livre II, L’Exode : « Vous jetterez dans le fleuve tout fils qui naîtra, et vous laisserez vivre toutes les filles.» En cette reprise à contre-Coran de la Thora, elle ne vit donc en notre verset que la mention de ce que l’on nomme le « massacre des Innocents », pourtant commis au moins quatre-vingts années auparavant selon leurs mêmes sources judaïques. La confusion provient aussi du fait que cet évènement pourrait sembler correspondre à l’épisode du massacre des nouveau-nés rapporté par le Coran.[14]  Cependant, en sourate « Le Récit » nous trouvons une version à la chronologie explicite qui permet de distinguer parfaitement l’existence de ce « massacre » de celle de celui qui eut lieu avant l’Exode du peuple d’Israël : « Vraiment, Pharaon fut altier sur terre, et il maintint ses habitants en castes. Il affaiblissait une faction d’entre eux, il décimait leurs fils et humiliait leurs femmes,[15] car il était au nombre des prévaricateurs. Mais, Nous voulions que soit favorisés ceux qui avaient été opprimés sur Terre, faire d’eux des exemples, faire d’eux les héritiers et les établir sur la Terre. Et [Nous voulions] montrer à Pharaon, Hâmân et leurs armées, ce qu’ils redoutaient. Nous révélâmes donc à la mère de Moïse : Allaite-le, et quand tu auras peur pour lui, jette-le dans les flots ! N’aie crainte, ne t’afflige point, car Nous te le rendrons et l’inscrirons au nombre des envoyés. »[16] Au vu de la construction linéaire du récit, du mode verbal passé, de la justification par l’organisation d’une société à protéger et du sort d’une part de la population sous l’autorité de Pharaon, ce “massacre” précède la naissance de Moïse. Pour autant, nous ferons observer qu’en indiquant qu’il avait été décidé de décimer une partie des fils des Hébreux pour des raisons de gouvernance politique et économique, le Coran ne valide pas le mythe du « Massacre des Innocents » tel que la tradition biblique le conçoit, à savoir :  Pharaon aurait décrété de tuer tous les nouveau-nés mâles pour éviter la venue au monde d’un prophète, Moïse. [17]

Dr al Ajamî

 

[1] S7.V127 ; S28.V4 ; S40.V25.

[2] S2.V49 ; S14.V6 ; S7.V141.

[3] Le Coran emploie la forme arabisée fir’awn, titre donné en propre aux rois d’Égypte pour désigner « Pharaon ». Mais, si la Bible connaît et nomme plusieurs pharaons sauf, précisément, le « Pharaon de Moïse », le Coran ne cite que celui qui se confronta à Moïse.

[4] S7.V127.

[5] Cette dernière information se déduit des vs130-136 de cette même sourate, mais elle est implicitement mentionnée par le segment « délaisser tes divinités » puisque l’analyse des « plaies d’Égypte » montrera que chacune d’entre elles est destinée à démontrer l’inexistence des faux-dieux face à la Toute-puissance du Seul et Vrai Dieu.

[6] Le v24 de S7 fournit les sujets : Pharaon, Hâmân, Coré, à rapprocher des « dignitaires », malâ’u, en S7.V127 supra.

[7] Ici le verbe qatala est mis pour qattala, si le premier signifie tuer, le second indique l’intensité dans le fait de tuer, d’où notre : massacrer dans les deux autres versets S7.V127 et S7.V141.

[8] S40.V25.

[9]  Notre traduction « ils décimaient vos fils » exprime le fait que le verbe dhabbaḥa/yudhabbiḥu de forme II évoque l’intensité dans l’action de tuer, mais n’a pas de caractère absolu, d’où notre choix de : décimer au sens tardif de ce verbe. La locution abnâ’a-kum, traduite par « vos fils », peut signifier aussi « vos gens » et, comme il est dit qu’en sont exceptées « vos femmes », le sens restant générique pourrait être « vos enfants ». La Bible mentionne expressément qu’il s’agit de fils mâles. Sans doute est-ce la prédominance de la lecture patriarcale sémite des Écritures qui nous fait lire le Coran à cette image. De la même veine, le mythe du « massacre des Innocents » ne concerne que des nouveau-nés mâles en ce sens que cette tradition soutient que seuls les hommes peuvent être prophètes. Il est fort possible que Pharaon à cette occasion ne fût point aussi discriminatif dans sa répression.

[10] Puisqu’en cette logique de prévention de troubles ou de révolte il n’était pas utile à Pharaon de tuer aussi les femmes, lesquelles représentaient encore une force de travail et le bassin apte à reconstituer cette population qui lui était malgré tout nécessaire. Cette précision d’analyse nous permettra d’indiquer par la traduction les versets faisant allusion au massacre des Fils des Hébreux où le verbe istaḥyy sera alors traduit par laisser la vie ou épargner : « ils épargnaient vos femmes », cf. S2.V49 ; S14.V6 ; S7.V141, et ceux relatifs au “massacre des Innocents” où le même verbe signifiera humilier : « ils humiliaient vos femmes », cf. S7.V127 ; S28.V4 ; S40.V25. Voir aussi démonstration en : Exégèse.

[11] Pour l’analyse des neuf Signes, cf. S7.V130-136 ; S17.V101 ; 27.V12. Le Coran ne reprend pas le récit des « dix plaies » mais mentionne cinq évènements envoyés à Pharaon correspondant à cinq de ces plaies. Concernant la « dixième plaie », Dieu étant selon le Coran absolument juste et la responsabilité étant strictement individuelle [rejet de la continuation de la faute à travers les générations tel que la Thora l’affirme], Il ne pouvait faire que meurent tous les premiers-nés des Égyptiens, enfants innocents. Le texte coranique pose avec beaucoup plus de rigueur logique qu’en réalité cette iniquité est le fait de Pharaon et de ses sbires, la réécriture de l’Histoire est friande de recyclages et d’inversions thématiques.

[12] Le terme balâ’ est amphibologique [diḍḍ/addâḍ] et il peut signifier épreuve aussi bien que bienfait. Notre choix repose sur le fait que l’on ne peut pas dire que les épreuves dues à la tyrannie de Pharaon venaient « de la part de votre Seigneur ».

[13] Le récit le plus détaillé de cet épisode est donné en S26.V60-68. Voir aussi S20.V77-78.

[14] Cf. note 9.

[15] Ibid. « humiliaient leurs femmes », c’est-à-dire humilier les femmes hébreux par l’élimination d’une partie de leur progéniture, à moins qu’il ne s’agisse d’une allusion euphémique à la pratique du viol systématique bien connue des “purificateurs ethniques”.

[16] S28.V4-7.

[17] Signalons que ce mythe est une construction exégétique ayant été reprise dans le midrash concernant Nemrod par rapport à Abraham et dans l’évangile de Matthieu quant à Hérode par rapport à Jésus.