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S4.V24-25 : « Alors que les femmes de condition libre et de bonnes mœurs parmi les femmes, à moins que ce ne soit celles que vos mains droites possèdent, c’est là une prescription de Dieu à votre égard. Il vous est permis – en dehors de ce qui vient d’être énoncé – de les vouloir moyennant vos biens, en hommes de condition libre et de bonnes mœurs et non en fornicateurs.  Du fait que vous en bénéficiez de leur part, donnez-leur leurs dotations nuptiales, obligatoirement. Et il n’y a point d’inconvénient en ce que vous aurez convenu au-delà de l’obligatoire. Dieu, certes, est infiniment savant, longanime. [24] Quant à celui d’entre vous qui n’a pas les moyens d’épouser les femmes de condition libre et de bonnes mœurs, croyantes, alors celles que vos mains droites possèdent parmi les jeunes femmes croyantes, Dieu connaît parfaitement votre foi, les uns comme les autres. Épousez-les donc avec la permission de leur maître et donnez-leur dotation nuptiale selon les convenances, ce en tant que femmes de condition libre et non comme si elles étaient des fornicatrices ou prenant des concubins. Une fois ainsi de condition libre, si elles agissent alors malhonnêtement, contre elles la moitié de la punition que subiraient les femmes libres et de bonnes mœurs. Ceci pour celui d’entre vous qui craint l’affliction, être endurant est mieux pour vous, et Dieu est Tout pardon et Tout miséricorde. »[1]

Ces versets ont été largement surinterprétés, voire mésinterprétés, afin que plusieurs objectifs en matière de sexualité misogyne et de mise en conformité du Coran aux mentalités de l’an mille puissent sembler inscrits dans le Texte. Alors que le Coran condamne ici le fait pour le maître de coucher à volonté et contre leur gré avec ses esclaves femmes et qu’il prône l’égalité dans le mariage entre femmes de condition libre et femmes asservies, l’Islam est parvenu à légaliser l’exact contraire de cet appel coranique.

– La locution « les femmes de condition libre et de bonnes mœurs » traduit le pluriel muḥṣanât. Le sens de ce premier terme du v24 a été très discuté par les commentateurs et, globalement l’avis de ceux qui étaient en faveur de l’abus sexuel des esclaves ou des captives de guerre, l’emporta, ce qui imposait selon leur volonté interprétative que  muḥṣanât signifiât femmes mariées. Certes, ce sens est donné par les dictionnaires, mais nous avons déjà signalé de l’influence de l’Exégèse sur le lexique arabe, cf. Les réentrées lexicales. Aussi, convient-il d’en mener l’analyse lexicale sous l’angle de l’intratextualité coranique. Le pluriel muḥṣanât est un participe passé de la forme IV aḥṣana qui, en première intention, signifie fortifier, garder intact (ex. S12.V48), protéger (ex. en S21.V80). Par ailleurs, comme l’indique le Coran à deux reprises au sujet de Marie en S21.V91 et S66.V12 la locution aḥṣanat farja-hâ signifie protéger son sexe, c’est-à-dire rester vierge. Par muḥṣanât, l’on entend alors les femmes vierges, mais aussi en un sens atténué : les femmes chastes comme en S24.V23, même si dans le Coran ceci est préférentiellement rendu par le verbe aḥfaẓa : aḥfaẓû furûja-hunna et est appliqué aussi bien pour les hommes que pour le femmes. Toujours selon le Coran, la forme IV aḥṣana lorsqu’elle est employée au passif : uḥṣina, et linguistiquement seulement en ce cas, comme au v25, signifie qu’après avoir été esclave une femme est élevée par le mariage au rang de muḥṣana, ce terme étant opposé en ce même verset à celui de musâfiḥât/fornicatrices ou femme de petite vertu, ce qui donne pour muḥṣanât un premier sens : femmes de bonnes mœurs. De plus, si l’on considère S5.V5, l’on constate que muḥṣanât ne peut signifier femmes mariées puisque ce verset permet d’épouser ces muḥṣanât. En synthèse, les significations possibles de muḥṣanât sont : femmes vierges ou chastes, femmes de bonnes mœurs, notions qui apparaissent dans le Coran opposées, en fonction des us et coutumes de l’époque, au statut d’esclave et à la servitude sexuelle. Les muḥṣanât sont donc des femmes de situation aisée [c.-à-d.. d’une classe sociale supérieure, ce qui justifie qu’il soit précisé min an–nisâ’/parmi les femmes] de condition libre et réputée de bonne moralité, d’où notre traduction de muḥṣanât par « femmes de condition libre et de bonnes mœurs », ce qui implique que ces femmes ne sont pas mariées, contrairement à ce que exégèses et traductions supposent. Enfin, notons que le masculin pluriel muḥṣinîn est lui aussi donné au v24 en opposition avec la notion de fornication : « et non en fornicateurs », d’où pour muḥṣinîn : « hommes de condition libre et de bonnes mœurs ». Notons que muḥṣanât et muḥṣinîn étant nécessairement de même signification et que muḥṣinîn qualifie ici des hommes cherchant mariage, ceci indique par symétrie que les muḥṣanât sont aussi des femmes non mariées.

– Ce denier constat littéral implique donc que ces versets soient relatifs au mariage et non pas aux catégories interdites au mariage contrairement à ce que soutient l’Exégèse lorsqu’elle inscrit le v24 comme faisant suite des vs22-23. La traduction standard rend compte de cette interprétation exégétique : « et, parmi les femmes, les dames (qui ont un mari [c.-à-d. les muḥṣanât]), sauf si elles sont vos esclaves en toute propriété. Prescription d’Allah sur vous ! » En cette traduction, l’absence de majuscule au « et » initial indique que serait ici continuée la liste des femmes interdites au mariage du v23. C’est donc la polyandrie qui serait visée, mais, surtout, cette lecture rend possible d’excepter de l’interdiction le segment « sauf si elles sont vos esclaves ». Ceci a permis de rendre légal le fait d’épouser des esclaves mariées à des esclaves, ou mariées avant leur asservissement en tant que prise de guerre. Pire encore, d’autres juristes ont utilisé cette interprétation pour en déduire que les « esclaves » en question étant exclues des interdits coraniques et il qu’il était donc licite pour leurs maîtres d’en user sexuellement sans avoir à les épouser sous couvert, qui plus est, d’une autorisation divine : « prescription d’Allah sur vous » !

– Or, ce v24 n’aborde pas une interdiction de mariage, mais traite au contraire de la possibilité d’épouser les muḥṣanât ainsi que les esclaves femmes. En effet, l’en-tête du v25 le précise clairement : « quant à celui d’entre vous qui n’a pas les moyens d’épouser les femmes de condition libre et de bonnes mœurs/al–muḥṣanât, croyantes, alors celles que vos mains droites possèdent parmi les jeunes femmes croyantes ». Le sujet est donc bien le mariage, d’une part, des « femmes de condition libre » et, d’autre part, avec « celles que vos mains droites possèdent » : les esclaves. Le Coran est ici en totale rupture d’avec les cultures esclavagistes d’alors puisqu’il met le mariage avec une esclave sur le même pied que celui avec une femme de condition libre. D’autres éléments de démonstration confirment que le v24 n’est pas inscrit dans la continuité d’interdiction du v23. Ainsi, un simple « wa/et » peine ici à indiquer la continuité avec le segment initial du v23 : « vous sont interdites » sans qu’aucune autre préposition complémentaire intervienne, ce d’autant plus que le v23 se conclut par la mention de deux attributs de Dieu, procédé indiquant toujours une variation thématique, même minime. De plus, il est rationnel de ne pas admettre qu’un ordre ou un interdit puisse être dans le Coran dicté allusivement, ce qui serait présentement le cas puisque le segment « vous sont interdites » est lointain et qu’il aurait suffi de le répéter en-tête du v24 pour que cela soit compris ainsi, ce qui n’est pas le cas. L’introduction du v24 se comprend donc comme suit : « Alors que [par rapport à celles qui viennent de vous être tabouisées au v23] les femmes de condition libre et de bonnes mœurs [que vous souhaitez épouser sont] parmi les femmes [épousables], à moins que[2] ce ne soit celles que vos mains droites possèdent [que vous pouvez aussi épouser], c’est là une recommandation[3] de Dieu à votre égard [c.-à-d. de les épouser] ».

– Cette signification est alors directement confirmée par le segment « il vous est permis – en dehors de ce qui vient d’être énoncé [c.-à-d. en dehors des tabous énoncés aux vs22-23] – de les vouloir [épouser] moyennant vos biens,[4] en hommes de condition libre et de bonnes mœurs et non en fornicateurs [c.-à-d. en dehors du mariage] ». Le recours aux « biens » correspond ici à la dotation nuptiale comme l’indique la précision coranique « donnez-leur leurs dotations nuptiales, obligatoirement » laquelle s’inscrit dans la phrase suivante : « du fait que vous en bénéficiez de leur part, donnez-leur leurs dotations nuptiales, obligatoirement ». Cependant, si nous lisons la traduction standard, nous retrouvons exprimée une ambiguïté ayant permis tant aux sunnites qu’aux shiites[5] d’affirmer que le mariage de jouissance/zawâj muta‘a, dit aussi mariage temporaire,[6] était coranique : « puis, de même que vous jouissez d’elles, donnez-leur leur mahr/dot, comme une chose due. Il n’y a aucun péché contre vous à ce que vous concluez un accord quelconque entre vous après la fixation du mahr/dot ». Premièrement, il nous faudrait admettre que la dotation nuptiale/mahr corresponde au paiement d’un droit de jouissance (sous-entendu jouissance d’ordre sexuel) de la femme épousée : « de même que vous jouissez d’elles, donnez-leur leur mahr/dot », ce qui réduirait la dotation nuptiale/mahr au règlement par avance d’un droit à l’utilisation sexuelle de l’épouse ! Deuxièmement, à partir de cette conception dévoyée de la dotation nuptiale, le segment complémentaire « il n’y a aucun péché contre vous à ce que vous concluez un accord quelconque entre vous après la fixation du mahr/dot » a été compris par certains sunnites et une majorité de chiites comme l’indication d’une possibilité de déterminer à l’avance la durée du mariage : « aucun péché contre vous à ce que vous concluez un accord quelconque entre vous » avec l’intéressée « après la fixation du mahr/dot  », ce qui reviendrait à convenir d’un mariage temporaire/zawâj muta‘a. Après l’interprétation indue ayant permis de rendre licites les rapports sexuels avec son esclave femme hors cadre du mariage, il s’agit en ce verset de la seconde malversation exégétique de nature sexiste et sexuelle. Pour parvenir à cette compréhension, les exégètes ont supposé qu’en « de même que vous jouissez/istamta‘tum d’elles, donnez-leur leur mahr » le verbe istamta‘a signifiait jouir de, au sens sexuel. De plus, en ce cas le mahr ne serait versé qu’après l’acte, comme le paiement d’un droit de jouissance sexuelle ! La notion de mariage est donc ainsi transmutée en prostitution légalisée ou, à minima, en licence sexuelle, alors même qu’il est dit en ce verset de la philosophie du mariage qu’il se concluait « en hommes de condition libre et de bonnes mœurs et non en fornicateurs » !

Or, le verbe istamta‘a, forme X de la racine mata‘a, signifie aussi « bénéficiez de » et, en istamta‘tum bi-hi min-hunna, le pronom « hi », masculin singulier, représente nécessairement le mariage en tant que sous-entendu par la formulation : « les vouloir [épouser] moyennant vos biens ». Par suite, le complexe min-hunna : « de leur part » correspond au fait « qu’elles » ont accepté de vous épouser, d’où : « du fait que istamta‘tum bi-hi/vous en bénéficiez [du mariage] de leur part/min-hunna [c.-à-d. leur accord pour le mariage], donnez-leur leurs dotations nuptiales, obligatoirement ». Il s’agit donc là de l’énoncé des conditions normales présidant à la conclusion d’un mariage lequel repose sur l’accord de la promise et, « obligatoirement/farîḍatan », sur le versement préalable de la dotation nuptiale. Nous sommes ainsi bien loin des insinuations sexistes et misogynes de l’Exégèse qui ne voyait dans le mariage qu’une légalisation de l’achat par l’homme d’un acte sexuel : « de même que vous jouissez d’elles, donnez-leur leur mahr, comme une chose due. » Aussi, le complément d’information « et il n’y a point d’inconvénient en ce que vous aurez convenu au-delà de l’obligatoire/al–farîḍa » ne peut-il signifier la possibilité de convenir entre la femme et l’homme d’un contrat de mariage comprenant des clauses supplémentaires « au-delà de l’obligatoire [c’est-à-dire la dotation nuptiale] ». Ceci rappelle que pour le Coran le mariage est un contrat civil, un « engagement solennel », cf. v20, et non point un sacrement. En tout état de cause, il faut une certaine imagination, pulsionnelle, pour supposer qu’il serait ici indiqué la possibilité de fixer une durée déterminée de mariage. Ce n’est point le propos du Coran, mais rien d’autre que l’expression des désirs sexuels de l’homme-exégète, une ruse juridique légalisant en quelque sorte une forme de prostitution alors même que le Coran l’interdit formellement lorsqu’il dit : mariez-vous « en hommes de condition libre et de bonnes mœurs et non en fornicateurs » et de même pour les femmes « en tant que femmes de condition libre et non comme si elles étaient des fornicatrices ou prenant des concubins ». Pour conclure, l’idée même de mariage de jouissance ou temporaire/zawâj muta‘a est contraire à l’éthique du mariage selon le Coran, ne serait-ce qu’au regard du v20. De plus, nous rappellerons que le Coran n’aurait eu aucune cohérence à valider une telle pratique puisque, aussi surprenant que cela puisse paraître, il n’interdit pas les relations sexuelles entre un homme et une femme non mariés, cf. l’adultère et la fornication selon le Coran et en Islam.

– L’introduction du v25, nous l’avons noté, confirme que le sujet du v24 était bien la permission d’épouser les muḥṣanât et non pas l’interdiction dudit mariage : « quant à celui d’entre vous qui n’a pas les moyens d’épouser les femmes de condition libre et de bonnes mœurs/al–muḥṣanât, croyantes, alors [qu’il épouse] celles que vos mains droites possèdent parmi les jeunes femmes croyantes [c’est-à-dire : une esclave] ». Du mariage avec ces esclaves, il est dit : « épousez-les donc avec la permission de leur maître et donnez-leur dotation nuptiale selon les convenances, ce en tant que femmes de condition libre et non comme si elles étaient des fornicatrices ou prenant des concubins », ce qui établit les mêmes règles en matière de mariage pour ces femmes que pour les muḥṣanât et condamne le fait pour le maître d’abuser sexuellement de ses esclaves. Cette mesure fut, à vrai dire, révolutionnaire pour son temps, car le maître jouissait sexuellement et librement de ses esclaves et la société ne reconnaissait à ces femmes que bien peu d’humanité tout comme, du fait même de cette exploitation sexuelle, elle dévalorisait la situation de l’épouse officielle. Il est bien connu que l’Islam ne put se résoudre à valider cette réforme et a maintenu de facto la jouissance sexuelle des esclaves ou autres captives de guerre en ignorant ou mésinterprétant de même les nombreux versets sur ce thème.[7] Directement en lien avec ce refus d’égalité entre femmes libres et femmes esclaves, le segment « Dieu connaît parfaitement votre foi, les uns comme les autres » a été compris en Islam de manière réductrice. La traduction standard en témoigne à nouveau : « Allah connaît mieux votre foi, car vous êtes les uns des autres (de la même religion) », ce qui signifie que le mariage avec des esclaves n’est possible juridiquement que si elles sont musulmanes. Conséquemment, il en a été déduit que dans le cas contraire il était possible et légal de continuer à user sexuellement hors mariage des esclaves non musulmanes. Bien entendu, selon la lecture égalitaire du Coran l’on doit comprendre par ces termes que tous les êtres humains sont foncièrement égaux et que la foi des gens de condition libre n’est en rien supérieure à celle de ceux qui ont été asservis.[8] En soi, il s’agit d’un appel au nom de la foi et de l’humanisme à l’abolition de l’esclavage, le mariage étant alors une voie en cette nécessaire évolution. Enfin, le segment « et non comme si elles étaient des fornicatrices ou prenant des concubins » rappelle que le concubinage avec les esclaves est interdit par le Coran, ce qui n’empêcha en rien l’Islam de le rendre pleinement légal… À titre de réflexion complémentaire, le machisme et le sexisme de l’Islam en la matière peuvent être déduits de l’observation suivante : si l’Islam a permis aux hommes d’user sexuellement de leurs esclaves femmes, il n’a jamais osé penser qu’il aurait été alors cohérent que les maîtresses puissent elles aussi commercer avec leurs esclaves mâles…

– Selon le Coran, il est donc obligatoire d’épouser les esclaves pour commercer avec elles, mariage conclu selon les mêmes règles que celui avec des femmes de condition libre et dont la conséquence est l’affranchissement de ladite esclave : « une fois ainsi de condition libre [c.-à-d. du fait du mariage] ». Le mariage avec une esclave n’est donc pas une manière de contourner l’interdiction du concubinage et de l’abus sexuel des esclaves sans même leur accord, mais consiste à un véritable mariage avec toutes les responsabilités et le respect que cette union suppose. Dans le contexte de cet affranchissement il est ajouté la remarque suivante : « si elles [ces esclaves affranchies de par le mariage] agissent alors malhonnêtement, contre elles la moitié de la punition que subiraient les femmes libres et de bonnes mœurs ». Les juristes ont déduit de cela qu’une esclave ayant commis l’adultère ne recevrait que 50 coups de fouet au lieu de 100 pour une femme de condition libre. D’une part, cela pose un problème pour les partisans de la lapidation pour adultère et, d’autre part, rien ne serait prévu pour l’esclave mâle en un cas similaire. Quoi qu’il en soit, cette lecture repose fondamentalement sur l’idée qu’un esclave n’est réellement que la moitié d’un être humain. Rien de choquant, puisque l’Islam postule, contre le Coran,[9] que la femme ne vaut juridiquement que la moitié d’un homme. Par ailleurs, le Coran ne prévoit en réalité aucune peine pour l’adultère, voir : l’Adultère et la fornication selon le Coran et en Islam, adultère qu’il désigne par un terme précis zinâ et non pas un mot polysémique tel que fâḥisha en notre segment. De plus, si le Coran les soupçonnait potentiellement d’adultère ces femmes affranchies par mariage, ce serait leur dénier le statut de muḥṣânât qu’il venait lui-même de leur conférer. Ajoutons à cela que porter ainsi une accusation d’adultère est condamné par le Coran, cf. S24.V23. Aussi, afin de comprendre le sens réel de ce propos coranique il faut dans un premier temps noter que l’expression employée atayna bi-fâhisha est identique à celle du v15 dont nous avons montré en S4.V15-16 qu’elle était sans rapport avec l’adultère ou la fornication et signifiait « elles viennent malhonnêtement » et non pas comme le rend la traduction standard de l’Exégèse : « elles commettent l’adultère ». Le contexte d’énonciation étant différent, il est plus exact encore de traduire cette locution par « elles agissent malhonnêtement ». Ceci étant, l’idée même qu’elles aient « la moitié de la punition » est significative puisque le Coran en réalité n’a pas établi de châtiments physiques dits ḥudûd et que, parmi celles qu’on lui attribue à tort,[10] aucune n’est divisible par deux. Pour le Coran, ces sanctions sont soit morales soit renvoyées au Jugement Dernier et, de ces faits, nous en déduisons que par la locution « la moitié de la punition » il nous faut entendre un appel à l’indulgence pour des femmes qui, lorsqu’elles étaient esclaves, ont été malmenées, exploitées, non éduquées, perverties, etc., et dont le processus de reconstruction sera nécessairement long.

– Le dernier segment du v25 conclut ce passage coranique relatif à l’égalité dans le mariage entre les femmes de condition libre et les femmes de condition servile que le Coran, in fine, place sur un même rang d’égalité. Nous l’avons souligné, face à la culture esclavagiste et ségrégationniste du VIIe siècle, le point de vue coranique ne pouvait que rencontrer des résistances. Ainsi, l’Islam a-t-il modifié la perception-compréhension du segment suivant : « ceci pour celui d’entre vous qui craint l’affliction, être endurant est mieux pour vous ». Pour s’en convaincre, il suffit d’en lire la traduction standard en sa fidélité à l’Exégèse : « ceci est autorisé à celui d’entre vous qui craint la débauche ; mais ce serait mieux pour vous d’être endurant » ainsi que la note qui l’accompagne : « Endurant : il s’agit de supporter votre condition de célibataire jusqu’à ce que vous puissiez épouser une femme ». Selon l’Exégèse, cela signifie que si vous n’avez pas les moyens d’épouser une ou des femmes de condition libre alors vous pouvez assouvir vos besoins sexuels avec des esclaves, mais sans même avoir à les épouser ou, au pire, en les épousant. Nous l’avons démontré, cette préconisation de l’Islam est totalement contraire à l’objectif du Coran. Le terme ‘anat a été rendu par débauche, adultère, mais il signifie essentiellement : difficulté, souffrance, « affliction ». Contextuellement, il s’agit d’encourager le mariage avec les femmes de condition servile, non pas, nous l’avons vu, pour assouvir la sexualité de l’homme, mais bien parce que pour le Coran elles sont des femmes tout aussi dignes d’être épousées et qu’ainsi sera favorisé leur affranchissement. Cette recommandation coranique : « ceci » s’oppose donc au mépris que les Arabes éprouvaient pour leurs esclaves, au point de les abuser sexuellement et sans leur consentement. Aussi, est-il dit à celui qui a entendu et accepté ce message du Coran qu’il n’a pas à craindre « l’affliction » causée par les critiques et les sarcasmes de ses congénères, car la Révélation lui donne raison et le soutient. Face à cette incompréhension sociale que le Coran anticipe parfaitement, il est appelé à ne pas céder à ces pressions : « être endurant est mieux pour vous » et, sachez, que « Dieu est Tout pardon et Tout miséricorde » à l’égard de celui qui, pour Lui, supporte l’opprobre et le rejet.

 

Conclusion

La différence entre le Coran et l’Islam est ici patente. Autant, le Coran prône l’abandon d’une structure sociétale profondément injuste et ségrégationniste, autant l’Islam s’est efforcé de détourner ce message coranique au profit des hommes et au mépris des femmes. Le couple selon le Coran est fondé sur « doux amour et miséricorde »[11] et la société basée sur l’absolue égalité homme femme, il ne pouvait donc que promouvoir le respect des femmes et l’établissement de relations équitables et saines, d’où l’incitation à l’affranchissement des esclaves par voie de mariage et l’interdiction hors mariage des relations sexuelles avec les esclaves.[12] L’homme, machiste, misogyne, sexiste et esclavagiste, mésinterpréta donc ces versets et le Droit qu’il élabora tout à son service lui permit de conserver cette pratique avilissante et dénégatrice de la dignité humaine ; le Coran n’est pas ici coupable, mais otage.

Dr al Ajamî

[1] S4.V24-25 :

وَالْمُحْصَنَاتُ مِنَ النِّسَاءِ إِلَّا مَا مَلَكَتْ أَيْمَانُكُمْ كِتَابَ اللَّهِ عَلَيْكُمْ وَأُحِلَّ لَكُمْ مَا وَرَاءَ ذَلِكُمْ أَنْ تَبْتَغُوا بِأَمْوَالِكُمْ مُحْصِنِينَ غَيْرَ مُسَافِحِينَ فَمَا اسْتَمْتَعْتُمْ بِهِ مِنْهُنَّ فَآَتُوهُنَّ أُجُورَهُنَّ فَرِيضَةً وَلَا جُنَاحَ عَلَيْكُمْ فِيمَا تَرَاضَيْتُمْ بِهِ مِنْ بَعْدِ الْفَرِيضَةِ إِنَّ اللَّهَ كَانَ عَلِيمًا حَكِيمًا (24) وَمَنْ لَمْ يَسْتَطِعْ مِنْكُمْ طَوْلًا أَنْ يَنْكِحَ الْمُحْصَنَاتِ الْمُؤْمِنَاتِ فَمِنْ مَا مَلَكَتْ أَيْمَانُكُمْ مِنْ فَتَيَاتِكُمُ الْمُؤْمِنَاتِ وَاللَّهُ أَعْلَمُ بِإِيمَانِكُمْ بَعْضُكُمْ مِنْ بَعْضٍ فَانْكِحُوهُنَّ بِإِذْنِ أَهْلِهِنَّ وَآَتُوهُنَّ أُجُورَهُنَّ بِالْمَعْرُوفِ مُحْصَنَاتٍ غَيْرَ مُسَافِحَاتٍ وَلَا مُتَّخِذَاتِ أَخْدَانٍ فَإِذَا أُحْصِنَّ فَإِنْ أَتَيْنَ بِفَاحِشَةٍ فَعَلَيْهِنَّ نِصْفُ مَا عَلَى الْمُحْصَنَاتِ مِنَ الْعَذَابِ ذَلِكَ لِمَنْ خَشِيَ الْعَنَتَ مِنْكُمْ وَأَنْ تَصْبِرُوا خَيْرٌ لَكُمْ وَاللَّهُ غَفُورٌ رَحِيمٌ

[2] « à moins que » seule solution de sens cohérente pour la préposition illâ qui ne peut signifier ici sauf puisque, nous l’avons montré, il ne s’agit pas d’excepter les esclaves du mariage, mais, au contraire, de les épouser.

[3] Sur le sens de prescription, mis pour kitâb, voir : L’héritage des femmes selon le Coran et en Islam.

[4] L’article « les » est inclus dans la forme VIII ibtaghâ laquelle a le sens de vouloir une chose pour quelqu’un, ici le mariage.

[5] Officiellement, le sunnisme ne valide pas le mariage temporaire ou mariage de jouissance/zawâj muta‘a, alors que le shiisme le reconnaît. Néanmoins, la présence de nombreux hadîths sur ce sujet témoigne de ce que ce type d’union temporaire avait été pratiqué par les Compagnons tandis que d’autres attestent que le Prophète aurait finalement interdit cette pratique. D’une part, il n’y a là que le témoignage de l’acceptation de cette pratique dans les premiers de temps de l’Islam et, d’autre part, du fait de l’opposition au shiisme, de son abandon et condamnation par la suite de la part de l’Islam sunnite. Pour autant, le sunnisme a conservé le principe sous la forme du mariage dit misyar qui n’est rien d’autre qu’une forme déguisée de mariage temporaire/zawâj muta‘a. Quoi qu’il en soit, shiites et sunnites ont pour cela surinterprété le même segment coranique que nous allons analyser.

[6] Il peut être établi pour une durée de un jour, un mois ou plus, et il est renouvelable à échéance…

[7] Voir par exemple en S4.V3, article : La polygamie selon le Coran et en Islam. Rappelons que le tafsîr type, celui de Ibn Katîr, disait au sujet de ce verset : « Celui qui craint de ne pas être équitable envers ses épouses, alors qu’il se contente d’une seule femme ou bien qu’il prenne des esclaves, car leur nombre n’est pas limité et l’équité envers elles n’est pas une condition légale. »

[8] Il semble possible de relier ceci à l’esprit inclusif de S3.V195, verset où nous retrouvons le même syntagme : ba‘ḍu-kum min ba‘ḍin/les uns comme les autres : « Leur Seigneur leur a d’ores et déjà répondu : « Je ne laisse perdre aucun acte de qui le réalise parmi vous, homme ou femme, les uns comme les autres. »

[9] Voir par exemple : Le témoignage de la femme ou l’héritage des femmes.

[10] Quatre peines physiques légales sont de manière consensuelle attribuées au Coran par l’Islam sunnite : La flagellation en cas d’adultère ou fornication ; l’amputation de la main du voleur ; l’accusation mensongère d’adultère ; la mise à mort pour brigandage. À ce jour, nous avons montré que les deux premiers châtiments physiques/ḥudûd prétendument coraniques ne reposaient que sur un détournement de sens des versets en question afin de fournir aux pouvoirs des outils de rétorsion et de répression. cf. : L’adultère et la fornication selon le Coran et en Islam ; Couper les mains du voleur selon le Coran et en Islam.

[11] Cf. : Le couple selon le Coran et en Islam.

[12] En effet, il n’eut pas été réaliste que le Coran ordonnât l’abandon immédiat de l’esclavage en un monde où la structure sociale et l’économie étaient entièrement basées sur cette ségrégation. Aussi, est-ce par un ensemble de mesure appelant à l’affranchissement progressif que le Coran, de manière très pragmatique, incita à l’abandon de l’esclavage. L’affranchissement par le mariage est une de ces mesures.