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Cette sourate est la seule qui débute directement par la mention d’un attribut divin : ar–raḥmân : Le Tout-Miséricordieux, attribut majeur s’il en est. Elle se conclut de même sur l’invocation du « Nom de ton Seigneur, Souverain et Magnificent » qui, en toute rigueur, est donc ar–raḥmân : Le Tout-Miséricordieux. L’essence de Dieu est Toute-miséricorde et la béatitude paradisiaque ici la représente.

Une des clefs de lecture repose sur le parallélisme qu’elle opère entre deux entités : l’Homme et le Djinn, interpellés du fait même de leur penchant à l’ingratitude envers la Toute-Miséricorde de Dieu : « Mais quel bienfait de votre Seigneur nierez-vous donc, vous deux ! ». Ces deux « choses précieuses/ath–thaqalân », ces deux assemblées « de Djinn et d’Homme » sont de nature différente, mais vivent ici-bas en des mondes parallèles. Ceci explique la description d’un Paradis formé de deux jardins qui, quoique identiques, sont parallèles, puis de deux autres également parallèles. Il faudra aussi noter qu’à l’opposé il n’est mentionné qu’une seule Géhenne… Il nous faudra aussi noter que l’évocation des jardins connaît à deux reprises son parachèvement par l’évocation paradisiaque de la pureté spirituelle de certaines élues et non sur une promesse dionysiaque faite aux hommes…

Par ailleurs, le décor dressé est somptueux, beauté de l’univers, richesse de ses grâces, douceur, suavité et fraîcheur, les délices paradisiaques en sont le reflet sublimé. Seuls trois versets sur l’horreur infernale opposent un bien faible contrepoids, comme une quasi obligation morale. Partout ailleurs, le Coran maintient en ses sourates l’équilibre énonciatif et comparatif entre Paradis et Enfer. Il s’agit sûrement là d’une des raisons nous faisant tous tant aimer cette ode splendide, cantique tout à la gloire de la Magnificence de ce Monde et de l’Autre et, partant, de la Splendeur divine. Cependant, il est clairement indiqué concernant les apparences de notre monde que « tout ce qu’elles portent est évanescent », v26, et que la seule Vérité immuable est l’Essence de Dieu : « Seul en soi subsiste la Face de ton Seigneur, Souveraine et Magnificente », v27. Cette représentation éphémère et impermanente de la Réalité divine concerne donc aussi Paradis et Enfer.

Cette sourate est de portée spirituelle en ce sens qu’elle nous révèle des réalités ontologiques qui nous échappent. Elle indique de la sorte la Voie aux itinérants vers Dieu par Dieu et en Dieu et en détermine le but : le « Seigneur, Souverain et Magnificent », v78. À cette fin, elle progresse par paliers : évoquant la création de l’Homme, la faiblesse de son origine, le Monde qui l’accueille, la présence de Dieu qui s’y manifeste, la Mort qui nous attend, le Jugement, puis les Jardins, un après l’autre, extase et béatitude et, enfin, cette certitude : « Seul en soi subsiste la Face de ton Seigneur, Souveraine et Magnificente », v27. Autant d’étapes que le mystique désire parcourir en mourant à lui-même par et en Dieu, l’indicible de cet indicible. Les lumières essentielles délivrées en cette courte incantation restent donc à explorer en scrutant le texte avec autant d’acuité qu’il nous scrute.

L’hypnotique beauté qui émane de cette sourate reflète l’intraduisible, l’inexprimable de la réalité et de la Réalité ineffable. Pour ce faire, le jeu de miroirs mis en œuvre entre deux réalités nôtres, ce Monde et l’Autre, recourt à la force évocatrice de la poésie : les mots au-delà des mots, le non dit par le dit, l’allégorie nécessairement. Le traducteur est ici particulièrement démuni et, tout au plus, avons-nous tenté de resituer une part du rythme et de la rime en exprimant sous diverses formes l’usage constant du duel grammatical scandant l’entièreté de cette sourate : vous deux, tous deux, les deux, deux

Enfin, du fait même que cette sourate ne fait sens qu’allégoriquement, nous n’en réaliserons pas de commentaires, car à ce niveau d’expression, la réception et la perception sont nécessairement individuelles et il convient de laisser la sensibilité et l’intelligence de chacun se laisser pénétrer par cette saisissante poésie. Nous nous serons donc limité à quelques notes justifiant des différences les plus significatives et signifiantes de notre traduction littérale.

Dr al Ajamî