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 S2.V138 : « Venez au Baptême de Dieu ! Car qui est plus excellent que Dieu en baptême – C’est Lui que nous adorons. »

  – Il est difficile d’établir qui est ici le locuteur, ce peut être aussi bien le Prophète Muhammad, comme au v135, qu’une situation d’énonciation non réellement déterminée syntaxiquement comme au v136. Cette décontextualisation a pour conséquence de conférer à ce verset une portée quasiment paradigmatique. De fait, ce verset est structurellement et thématiquement central, d’où le titre retenu pour ce paragraphe : du Baptême de Dieu. Ainsi, en fonction de l’appel à l’union abrahamique par l’adhésion commune au « credo d’Abraham/millah ibrâhîm », sujet développé sur les trois versets précédents, les croyants monothéistes de la lignée abrahamique sont interpellés par cette brève interjection : « Venez au Baptême de Dieu ! »,[1]  c’est-à-dire, adhérez donc à ce qui vient d’être énoncé. Le mot-clef baptême/ṣibgha ne connaît que cette occurrence,[2] ce qui en majore la valeur. La racine ṣabagha a pour sens teindre par trempage, d’où immerger. Son homogénéité lexicale confirme un emprunt, probablement au syriaque et il est établi que ṣibgha désignait pour les Arabes le baptême par immersion dès avant le Coran.[3] L’interjection : « au Baptême de Dieu » est aussi pertinente que percutante et, dans le contexte, elle signifie à l’évidence : délaissez ce que représentent vos propres baptêmes[4] pour venir « au Baptême de Dieu », car « qui est plus excellent que Dieu en baptême ». C’est dire que vos baptêmes à tous[5] n’ont pour conséquences que de vous séparer et de vous opposer au nom de vos obédiences religieuses, alors que si vous adhériez au « Baptême de Dieu », baptême spirituel, ce Message de Dieu : l’ouverture de l’Alliance d’Abraham, vs130-131, et le respect des uns et des autres par le partage du même dogme : le credo d’Abraham, vs135-136, vous seriez alors tous unis et pourriez tous dire : « c’est Lui que [tous] nous adorons ».[6] Cette immersion en l’unité abrahamique ferait que vous auriez la même teinte malgré vos différences.[7] Tout l’universalisme du propos coranique développé au long de cette première partie de Sourate « La Génisse » est ici aussi concisément que puissamment exprimé.

– L’Exégèse a voulu en ce verset, non point l’union mais la désunion. À cette fin, elle a surinterprété le terme-clef ṣibgha en lui donnant sans aucun soutien linguistique le sens de dîn ou religion. Ce verset signifierait ainsi : « Venez à la Religion de Dieu, et qui est meilleur que Dieu pour déterminer la vraie religion ». En l’occurrence, il s’agira alors, bien évidemment, de qualifier l’Islam de Religion de Dieu ou seule vraie religion. Cette apologétique repose sur une collusion terminologique structurée et les commentateurs ont de fait assimilé les termes-concepts coraniques ṣibgha, v138, ḥanîfyya et millah, v135, fiṭra et dînu–l–qayyim, à un unique concept exégétique celui de Religion de Dieu, laquelle ne serait alors rien d’autre que l’Islam.[8]  En cette logique d’opposition, ce verset est considéré comme précurseur de la rupture définitive de l’Islam d’avec les Gens du Livre, rupture dite du « changement de qibla », cf. v142-143. Au demeurant, selon des perspectives similaires, l’islamologie défendra la même thèse, mais nous verrons qu’il n’en est pas exactement ainsi, car pour le Coran il doit y avoir union et non point désunion.

Dr al Ajamî

[1] La construction ṣibghata–llâhi, nominale et au cas direct, est comparable du point de vue grammatical à celle employée au v135 pour millata ibhrâhîm, laquelle sous-entend au minimum le verbe « être », nous aurions pu traduire par : tel est le Baptême de Dieu !

[2] Il ne doit pas être confondu avec ṣibgh en S23.V20 signifiant condiment et qui en ce verset qualifie les olives. Sans doute cet usage linguistique vient du fait que les condiments colorent/ṣabagha plus ou moins les préparations culinaires.

[3] Signalons que les dictionnaires classiques donnent aussi pour ṣibgha le sens de religion. Il s’agit d’une rétroprojection de l’exégèse qui de par ses constructions dogmatiques et apologétiques a imposé anachroniquement aux lexiques le sens de religion au mot ṣibgha. Nous avons signalé à maintes reprises ce fâcheux phénomène de verrouillage herméneutique du lexique de la langue arabe, sur ce point, voir : Les réentrées lexicales.

[4] En la perspective d’union par le credo abrahamique, ceci ne s’entend naturellement pas au sens premier, mais au figuré.

[5] De manière différente, mais commune en origine, le judaïsme comme le christianisme pratiquent l’immersion rituelle purificatrice et le baptême en tant que marqueur sociologique définissant l’appartenance à une religion. Cette notion est absente du Coran, ce verset en est la meilleure confirmation. Toutefois, l’Islam a emprunté à ses voisines un équivalent de rituel de purification et d’identification religieuse en promulguant l’usage de la purification par les grandes ablutions lors de la conversion et par la cérémonie de la ‘aqîqa pour les enfants de musulmans.

[6] Litt. : « nous en sommes les serviteurs-adorateurs ». Parce que nous adorons tous le même Dieu, alors nous devrions aller tous à Son Baptême. Cette notion d’adoration est essentielle, elle est conséquente à la foi et, si la foi des gens peut être différente en ces définitions, le principe d’adoration est un, tous adorent le même Dieu. Cependant, en fonction des définitions de foi de chacun, le rapport d’adoration à Dieu du serviteur-adorateur est défini par le lien spécifique de seigneurialité qu’il aura établi avec son Seigneur, cf. S1.V2.

[7] Immersion et teinte sont deux sens directs du mot ṣibgha, ils participent à la force de l’image.

[8] Les termes ḥanîfyya, fiṭra et dînu-l–qayyim sont présents en S30.V30, situation propice à la théorisation. Ce verset supporte un véritable condensé théologique et sa lecture surinterprétative résume à elle seule la conception de l’orthodoxie, en voici le résumé selon l’Exégèse islamique : « l’Islam est la religion naturelle des hommes, la religion de Dieu, d’Abraham, de tous les prophètes, la religion vraie et immuable. Les autres religions ne sont donc que des déviations et des perversions de cette unique religion, elles ne peuvent être dans le vrai» Le sens littéral de ce verset se formule ainsi : « Aussi, érige donc ton être [conformément] à la foi/ad–dîn, exclusivement/ḥanîfan conformément à l’innéité/fiṭra en laquelle les hommes ont été créés ; point de changement en la création de Dieu, telle est la foi droite/ad–dîn al–qayyim » Pour l’analyse littérale du verset, se reporter à notre thèse pages 157-159 : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01556492/document