Print Friendly, PDF & Email

S2.V137 : « Et, s’ils croient, tout comme en ce que vous croyez, alors ils sont bien-guidés. Mais, s’ils s’en détournent, ceux-là sont en scission. Quoi qu’il en soit d’eux, Dieu te suffira ; Il est Celui qui entend et sait parfaitement. »

– Ce verset explicite les deux précédents quant au « credo d’Abraham ». Ce credo monothéiste défini au v136 a une dimension inclusive, il est compatible avec le judaïsme, le christianisme, et la position du Prophète Muhammad, elle-même conforme au Coran. C’est en fonction de cette définition précise, non pas de la foi, mais d’un dogme commun que tous pourraient se réclamer d’Abraham et être ainsi « bien-guidés ».[1] Ceci explique que soit mis à présent en comparaison juifs et chrétiens, sujets de « s’ils croient », et les musulmans représentés par le segment : « vous croyez ». Le terme de la comparaison est à déterminer rigoureusement :   la construction particulière de la locution « tout comme en ce que »[2] indique une nuance essentielle : il s’agit de croire de manière équivalente et non point de croire exactement à la même chose. Ce positionnement est résolument interconfessionnel, il constitue la charte de la reconnaissance mutuelle, quelles que soient les propres spécificités historico-religieuses de chacun : les juifs reconnaissant chrétiens et musulmans, les chrétiens reconnaissant juifs et musulmans, et les musulmans reconnaissant juifs et chrétiens, selon une parfaite intelligence de l’Alliance et du credo d’Abraham, tels sont les « bien-guidés ». Pour autant, le Coran est réaliste et il envisage la réaction des orthodoxies des religions-sœurs et l’incise « mais, s’ils s’en détournent » marque le refus de cette mutuelle acceptation. Cette position de rupture fait que ces juifs et chrétiens sont d’ores et déjà de par leur attitude « en scission »,[3] c’est-à-dire en désaccord au sein même de la famille Abrahamique et en opposition avec l’unité de son credo. Il est alors indiqué, comme pour rassurer le Prophète, que « Dieu te suffira quant à eux », c’est-à-dire que s’ils se « détournent » il ne t’en sera pas tenu grief, tu n’auras pas failli à ta mission, tu n’es chargé que de transmettre,[4] pas de contraindre[5] ou d’emporter l’adhésion des cœurs.[6] Le Coran anticipe, car Dieu « est Celui qui entend et sait parfaitement » ce qui se produira, et l’indication : « quoi qu’il en soit d’eux, Dieu te suffira » sous-entend que Muhammad ait quant à lui compris son rôle en cette perspective de mutuelle reconnaissance interreligieuse, mais qu’il n’en fut pas de même des communautés du Livre présentes et à venir, ni bien évidemment concernant l’Islam post-muhammadien.

– L’Exégèse en témoigne, la construction de l’Islam se détournera de cette sage voie et structurera tout un système théologique d’opposition, de différenciation et de discrimination au profit de sa seule prétention au monopole de la vérité abrahamique. Ainsi, il fut parfois affirmé qu’être « bien-guidés » signifiait seulement être musulman. À cette fin, l’on comprit le segment clef : « s’ils croient, tout comme en ce que vous croyez » comme indiquant que juifs et chrétiens devaient croire en la même chose que vous, avoir la même foi et donc être musulmans,[7] et de citer à l’appui : « Et quiconque désire une autre religion que l’Islam, ne sera point agréé, et il sera, dans l’Au-delà, parmi les perdants», traduction standard.[8]  D’autre part, le segment final « quoi qu’il en soit d’eux, Dieu te suffira » a été interprété comme signifiant : Dieu te suffira contre eux,[9] nous avons montré l’inexactitude d’une telle compréhension textuelle. Ce retournement de sens permet de passer de l’ouverture spirituelle du concept inclusif coranique d’Alliance abrahamique à une véritable déclaration de guerre. Ce segment fut alors commenté comme suit : « Dieu te suffira, Ô Muhammad, pour que tu les punisses, les combattes par le sabre, les exiles ou leur fasses payer l’impôt de capitation/al–jizya. »[10] L’Exégèse et la théologie écrivent ici l’histoire de l’Islam au détriment de celle du Prophète retracée par le Coran. Après cette prise en charge, il ne sera plus possible de supposer que les événements auxquels l’Exégèse et la Sîra font allusion aient pu se dérouler selon une autre logique que celle de l’affrontement au nom de la religion et il deviendra difficile d’entendre l’appel à la concorde et au respect interreligieux lancé par le Coran au nom de l’Alliance d’Abraham. Les musulmans, au final, tiendront les mêmes propos et mèneront les mêmes combats que les juifs ou les chrétiens, les filles du Patriarche Abraham seront définitivement ennemies.

Dr al Ajamî

[1] La reprise du verbe ihtadâ traduit par être bien-guidé, ou se bien guider, renvoie de manière critique au v135.

[2] En cette locution : bi-mithli mâ âmantum bi-hi, c’est la présence de la particule « bi » devant mithl/semblable, comme, qui est particulière, elle introduit un complément de manière, le sens étant alors : [s’ils croient] de façon semblable à votre façon de croire. Cette locution n’apparaît qu’à quatre reprises dans le Coran et les autres occurrences indiquent parfaitement qu’il ne s’agit pas de reproduire l’action envisagée à l’identique, cf. S2.V194 ; S16.V126 ; S22.V60.

[3] Ceci concerne les juifs et les chrétiens qui défendent cette position de non-reconnaissance, l’arabe shiqâq signifie désaccord, brouille, division, scission, et connote ici l’idée de division théologique.

[4] « et s’ils se détournent, ne t’incombe que la communication explicite », S16.V82.

[5] Cf. S2.V256.

[6] Cf. S2.V272 et S28.V56.

[7] Si tel avait dû être le sens de cette affirmation, elle aurait dû été exprimée ainsi : s’ils croient en ce que vous croyez, ils seront bien-guidés, soit : in âmamû mithli mâ âmantum bi-hi fa-qad ihtadaw, ce n’est point la formulation du Coran. Nous avons expliqué en note 2 le sens précis de la locution coranique.

[8] Nous avons démontré que ce verset signifie en réalité « Donc, qui désire autre que l’abandon de soi à Dieu/al–islâm comme Voie/dîn, alors cela lui sera refusé, et il sera au nombre des perdants. », cf. S3.V85.

[9] Une majorité des traductions, sous l’influence des commentaires, portent effectivement : « Dieu te suffira contre eux », quand ce n’est pas un : « Dieu vous suffira contre eux », transférant ainsi l’attitude belliqueuse ou le droit de combattre à l’Islam et à tous musulmans.

[10] In Tabari par exemple. Zamakhsharî ajoute que ce fut le cas pour les Banû Qurayẓa et les Banû Naḍîr, tribus juives de Médine.