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S2.V132 : « À sa mort, Abraham le recommanda à ses fils, et Jacob fit de même : « Ô mes fils ! En vérité, Dieu a purifié pour vous la foi, ne mourrez donc que Lui ayant été entièrement abandonnés. »

– Il a précédemment été dit à Abraham que le pacte de Dieu ne s’appliquait pas de facto à toute sa descendance : « Mon engagement ne bénéficiera pas aux injustes », v124, ceci justifie qu’il fit « à sa mort »[1] des recommandations à ses « fils ».[2] En le syntagme waṣṣâ bi-hâ le verbe waṣṣâ signifie recommander une chose, laquelle est ici figurée par le pronom «  ». Dans la logique de l’exposé, il s’agit de ce qui précède et, au v130, est mentionné la millah[3] ou credo monothéiste d’Abraham qu’il donc « recommanda à ses fils ». En ce verset nous avons rendu le terme dîn par « foi » et non pas par religion. En effet, ledit credo est clairement défini au v133 où Jacob s’adressant à l’article de la mort à ses fils en reprend explicitement la définition : « Qu’adorez-vous après moi ? » Ils répondirent : « Nous adorerons ton dieu et le dieu de tes pères Abraham, Ismaël et Isaac, dieu unique, et nous Lui serons entièrement abandonnés/muslimûn. » Est ainsi formulée l’essence même du monothéisme : il n’est qu’un seul Dieu. Or, tel est le dîn qu’Abraham « recommanda à ses fils », il ne s’agit point d’une religion, mais d’une « foi » représentée par le credo monothéisme ou millah d’Abraham. En ce contexte strictement théologico-dogmatique, la locution aṣṭafa la-kum ad–dîn se comprend alors logiquement comme signifiant « Dieu a purifié[4] pour vous la foi » tout comme il l’avait fait pour votre aïeul Abraham en lui indiquant le credo/milla monothéiste et en l’écartant du polythéisme. C’est au nom de cette « foi » monothéiste pure qu’il est ajouté une recommandation supplémentaire : « ne mourrez donc que Lui ayant été entièrement abandonnés/muslimûn ». Le terme muslimûn/être entièrement abandonné à Dieu[5] faisant directement écho à la réponse d’Abraham à l’injonction divine : « Son Seigneur lui dit : « Abandonne-toi ! », il répondit : « Je m’abandonne entièrement au Seigneur des Mondes », v131. C’est cette réponse à l’impératif : aslim/abandonne-toi à Dieu qui caractérise ici la dimension spirituelle de la foi/ad–dîn monothéiste scellant l’Alliance d’Abraham. Enfin, notons que la mention de Jacob/ya‘qûb fils d’Isaac fils d’Abraham est postposée à l’action verbale : il « recommanda », ce procédé indique que « Jacob fit de même ».[6] Dans ce contexte filiatif, l’expression : « ne mourrez donc que Lui ayant été entièrement abandonnés » suppose que les fils[7] de Jacob soient eux aussi invités à inciter leurs propres descendants à faire de même, ceci définit le lignage d’Abraham selon le Coran, cf. v134.

– L’Exégèse l’avait pressenti, la signification du mot dîn en ce verset est cruciale. Il s’agit, de la première occurrence[8] d’un terme fortement polysémique dont la détermination de sens infléchit puissamment l’interprétation de nombreux versets-clefs.[9] De fait, en lieu et place de « foi/dîn » le terme dîn est classiquement rendu ici par : religion. Le syntagme inna–llâha–ṣṭafâ lakum ad–dîn se lit alors « Dieu vous a choisi la religion », cf. traduction standard, ce qui crée alors une collusion avec la locution millah ibrâhîm du v130 compris elle aussi comme signifiant religion d’Abraham. La mention conjointe du substantif muslimûn permettra à l’apologétique de postuler que la religion d’Abraham était l’Islam-religion puisque juifs et chrétiens en dévièrent et que seuls les musulmans sont censés y être restés rigoureusement fidèles, l’on cite ici de manière biaisée S3.V67-68. Or, nous avons montré en ce chapitre, v124, 128 et 129, qu’Abraham n’était le fondateur d’aucune religion, ni même d’une religion universelle, mais bien le Patriarche d’un monothéisme universel, la référence spirituelle du dogme monothéiste de plusieurs religions monothéistes postérieures, cf. v133. De fait, l’expression « Dieu a choisi pour vous la religion » est un non-sens, à moins de signifier que les hommes n’avaient pas de religion avant Abraham, ce qui est erroné.

Dr al Ajamî

[1] Le texte emploie le verbe de forme II waṣṣâ dont le sens est léguer une chose par testament ou recommander une chose à l’article de la mort, ce deuxième sens prévaut ici et explique que nous ayons ajouté « à sa mort » en notre traduction sans pour autant déroger à la littéralité.

[2] Le pluriel banûn/baniyyâ ne qualifie en arabe que les mâles, ainsi est-il incorrect de le rendre par le pluriel français enfants, Abraham s’adresse donc à ses « fils ». Il ne s’agit pas présentement d’une marque de patriarcat sémite, qui n’aurait rien eu au demeurant d’étrange pour l’antique culture sumérienne, mais d’une précision coranique : Abraham n’eut que des enfants mâles. Par ailleurs, l’emploi du pluriel et non pas du cas duel suppose qu’Abraham ne s’adresse pas uniquement aux deux plus connus de ses fils, Isaac et Ismaël, mais aussi aux autres fils qu’il eut.

[3] Le terme est féminin et justifie le recours au pronom «  ». L’on pourrait théoriquement supposer que ce pronom représente ce qui va suivre dans l’énoncé, ce qui le cas présent ramène à la définition de la millah donnée par Abraham et ne modifie donc pas le sens voulu.

[4] Seule signification de la forme verbale aṣṭafa : choisir, sélectionner, élire, purifier, écrémer, qui associée à dîn/foi peut en ce contexte être retenue. L’on notera que l’expression « Dieu vous a choisi la religion » que l’on retrouve fréquemment dans les traductions n’a en réalité aucun sens. De même, c’est ce rapport à la foi monothéiste qui explique avec cohérence la finale : « ne mourrez qu’en ayant été entièrement abandonnés à Lui », lien que dîn/religion, culte, tradition, etc., ne rendrait guère évident.

[5] Pour le sens, voir : le terme islâm selon le Coran.

[6] C’est-à-dire que lui aussi à la veille de mourir enjoignit ses propres « fils » à respecter l’Alliance d’Abraham, cela sera confirmé au v133 par les propos qui lui seront prêtés.

[7] Dans la Bible, ils sont au nombre de douze et sont considérés comme les ancêtres directs des douze tribus d’Israël. Le Coran ne les mentionne pas et ne retient qu’un lien éponyme entre les fils de Jacob-Israël et les Tribus, notamment en l’expression banû isrâ’il, cf. v40 et note ; v136.

[8] C’est-à-dire hormis la locution « yawmi–d–dîn » en S1.V4 où de manière formelle il signifie rétribution.

[9] Pour une présentation des différentes significations du mot dîn voir : le terme dîn selon le Coran et en Islam.