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S2.V129 « Seigneur ! Et suscite parmi eux un messager d’entre eux qui leur récite Tes versets, leur enseigne le Livre et la Sagesse, les accroît en pureté ! Tu es, certes, le Tout-puissant, l’infiniment Sage. »

Cette invocation complémentaire précise par quel biais la umma/la Communauté, v128, contractera l’Alliance d’Abraham. Le principe en est simple, Dieu « suscite parmi eux », autrement dit tous ceux qui s’inscriront en la totalité de la lignée spirituelle des descendants d’Abraham comme indiqué au verset précédent, et pour chaque peuple d’entre eux Il élira un « messager d’entre eux », c’est-à-dire issu de leur société, afin qu’il leur « récite » les « versets » révélés par Dieu à leur égard.[1] Ceci est opéré par l’intermédiaire de la Révélation, laquelle, en tant que révélation spécifique à telle communauté, permettra à ce que ledit « messager » leur « enseigne le Livre ». L’on aurait pu supposer qu’il s’agissait de dire qu’Abraham demanda à Dieu l’envoi d’un messager à cette Umma évoquée au v128,[2] mais nous avons montré que cette « Communauté » désignait en réalité l’ensemble des communautés qui à travers les âges se réclameront de l’Alliance d’Abraham.[3] De plus, l’on constate au v130 que le sujet est bien la millah ou credo d’Abraham, credo monothéiste valant pour toutes les communautés monothéistes. Par ailleurs, confirmant l’aspect transhistorique et général de notre verset, le v151 en proposera l’application propre à Muhammad. Il est ainsi attendu que « le Livre » soit ici le livre archétypal immatériel représentant par métonymie la Révélation[4] et non pas un livre sacré en particulier et, si c’est la diversité des communautés qui implique celle des messagers, c’est l’unicité de la Révélation qui fait sens quant à cette multiplicité. Chaque prophète « enseigne » donc à sa communauté d’origine le « Livre » et la « Sagesse ». Dans l’ordre d’énoncé coranique, il s’agit de la première occurrence du terme ḥikma/sagesse. Il est présentement associé au « Livre », ce qui est le cas le plus fréquent. La ḥikma est sagesse, clairvoyance et discernement et, lorsqu’elle est liée à la révélation du « Livre », elle est « Sagesse » divine, révélée ou inspirée par Dieu,[5] elle est Sapience.[6] La Révélation véhicule donc une « Sagesse » que l’on peut considérer comme étant constante au sein des divers messages révélés par l’intermédiaire de divers prophètes à diverses communautés.[7] Puis, il est dit de la mission d’un prophète qu’il « accroît en pureté »[8] ceux qui accepteront ce qu’il transmet de la part de Dieu, c’est-à-dire « le Livre et la Sagesse ». Enfin, nous noterons que la mention de l’attribut « Tout-puissant » souligne que l’Alliance dépend de l’exercice de la seule volonté divine, alors que « infiniment Sage/al–ḥakîm» est, naturellement, en rapport avec la Sagesse révélée.

– L’Exégèse de rupture et d’opposition n’a pas manqué de lire ce verset en tant que énième preuve de la supériorité de l’Islam. La ligne de sens donnée au texte sur l’ensemble de ce chapitre légitime l’Islam en faisant d’Abraham, non pas le Patriarche des monothéismes, mais le Père fondateur de la vraie religion dont l’Islam post-mohammadien serait la seule authentique expression et dont les autres formes religieuses du giron abrahamique ne seraient que des altérations. Partant d’un tel paradigme, il est aisé d’imposer ce point de vue à notre verset en présumant que la umma invoquée par Abraham au v128 est la Umma islamique. Aussi, selon cette lecture induite, l’expression complète en serait la suivante : « Seigneur ! Et suscite parmi eux [les Arabes] un messager [le prophète Muhammad] d’entre eux [Quraysh] qui leur récite Tes versets, leur enseigne le Livre [le Coran] et la Sagesse [la sunna et la sharia] purifie les [du polythéisme] Tu es, certes, le Tout-puissant, l’infiniment Sage ». Pour renforcer cette interprétation, les exégètes créèrent une confusion de sens avec S3.V164 qui en des termes faussement synonymes traite effectivement du Prophète, mais les deux contextes sont différents et confirment qu’en réalité le v129 ne peut avoir la signification que l’Exégèse lui prête. Quoi qu’il en soit, l’opération exégétique proposée pose qu’Abraham aurait invoqué Dieu en faveur du Prophète Muhammad. Une telle conception dénature et trahit l’esprit et la lettre de l’Alliance d’Abraham en reproduisant les mêmes erreurs que celles produites par les théologies des religions qui nous ont précédés, excluvisisme, prétentions et errements que le Coran dénonce en ce Chapitre 5. Parce qu’il est en réalité impossible de défendre textuellement la surinterprétation de notre v129, il fut fourni plusieurs hadîths de facture proche dont le plus cité fait dire à Muhammad : « En vérité, j’étais mentionné auprès de Dieu comme Sceau des prophètes alors qu’Adam était encore couché en sa glaise. Voici ce que cela signifie : Je suis l’invocation d’Abraham, l’Annonce faite par Jésus, la vision qu’eut ma mère, car toutes les mères des prophètes ont eu des visions, et la mère du Messager de Dieu [sic] a vu lorsqu’elle le mit au monde une lumière qui éclaira pour lui les châteaux du Shâm. »[9] Ce hadîth est dit authentique, il exprime parfaitement un certain nombre de croyances d’élaboration tardives, toutes sans fondement.[10] Ce texte a pour fonction de créer une boucle herméneutique, le sens du verset est prouvé par le sens du hadîth qui est prouvé par le sens du verset. Seule la raison, c’est-à-dire l’analyse littérale du verset, par la mise en exergue du sens littéral explicite et obvie est en mesure de rompre ledit cercle herméneutique. Par ailleurs, nous aurons noté que l’Exégèse assimile par la même occasion la « Sagesse » à la sunna et/ou la sharia. Or, nous avons signalé que le v231 confirmait que ladite « Sagesse » était celle contenue dans « le Livre », l’expression de la Révélation. Il en est de même en S33.V34, verset fréquemment exploité pour tenter de justifier la mention dans le Coran de l’existence de la Sunna[11] en tant que complément du Coran, mais qui, au contraire, souligne qu’il faille rechercher par la récitation des versets du Coran la « Sagesse » qu’ils transmettent.

Dr al Ajamî

[1] Il s’agit là d’un principe coranique contredisant, mais sous un autre aspect, l’adage « nul n’est prophète en son pays » et qui pourrait s’énoncer : tous sont prophètes pour leur pays. Pour le Coran, la Révélation ne peut transiter que par le canal d’un messager humain, S42.V51, lequel doit être issu nécessairement du peuple auquel il transmet ce qui lui est communiqué afin que cette révélation soit exprimée en la langue de ce peuple : « Et pas un prophète-messager que Nous n’ayons dépêché sans que ce ne soit en la langue de son peuple afin qu’il leur soit explicite… », S14.V4.

[2] Du point de vue grammatical l’emploi du pronom « hum » en min-hum/d’entre eux confirme qu’il ne s’agit pas de donner un messager à la Umma [en ce cas il aurait fallu employer le pronom personnel « » en min-hâ, mais à la pluralité des individus qui la composent.

[3] Il y a ainsi renouvellement de cette alliance à chaque prophète, ce qui déconstruit explicitement les points de vue judaïques et chrétiens, et tout particulièrement les développements donnés à Deutéronome XVIII, vs15 et sq. De même pour l’opinion reçue des musulmans, ils ne sont donc pas les seuls détenteurs de la vraie Alliance abrahamique.

[4] Voir : Le concept de kitâb selon le Coran.

[5] S2.V231 confirme que la Sagesse est révélée avec le Livre : « …ce qu’Il vous a révélé du Livre et de la Sagesse… »

[6] Il s’agirait là de la traduction la plus juste de la ḥikma selon le Coran. Toutefois, le caractère inusité de ce terme et son mésusage par trop précieux, nous font lui préférer par défaut le mot Sagesse porteur d’une majuscule. Signalons qu’au sujet de Luqmân en S31.V12 ou de David en S38.V20, la ḥikma sera sagesse au sens classique du terme, nous ne mettrons donc point en ce cas de majuscule. À vrai dire, la racine arabe ḥakama signifie tenir fermement en main, comme l’on tient le cheval par la bride dite ḥakamat. Par suite, elle connota les notions de maintenance, gouvernance, de là : arbitrage, jugement. Cet aspect sémantique est présent dans le Coran pour le vocable ḥukm : pouvoir, autorité, ordre, commandement. Il s’agit là des sens véhiculés par le sud-arabique, mais l’on sait que ḥikma avec le sens de sagesse est dû à une influence des langues nord-arabiques lesquelles l’on emprunté à d’autres foyers sémites, araméen et hébreu notamment.

[7] Cela ne signifie pas que ce soit une sagesse universelle ou Philosophie, sens qui fut donné, postérieurement au Coran, au mot ḥikma sous l’influence gréco-byzantine.

[8] Il s’agit de la traduction exacte du verbe zakkâ dont la racine évoque l’idée de croissance et de pureté. Il s’agit de dire que la démarche spirituelle de l’homme guidé par la Révélation le fait croître en pureté sans pour autant qu’il ait à atteindre la purification parfaite. Par contre, ce résultat absolu, lorsqu’il est mentionné, est exprimé dans le Coran par le verbe tahhara que nous avons rencontré au v125 avec le sens de purifier et c’est effectivement le verbe tahhara qui est employé au sujet de Marie en S3.V42, Marie étant parvenue par la volonté de Dieu à la pureté absolue, la perfection spirituelle.

[9] Selon al ‘Irbâd ibn Sâryya, rapporté par Ibn Ḥanbal, Ibn Ḥibbân, al–Ḥâkim et d’autres.

[10] La seule affirmation qui soit indiscutable en ce hadîth est : « Je suis le Sceau des prophètes », car elle est tirée directement et sans commentaire du Coran, S33.V40, voir : Muhammad sceau des prophètes.  Le reste des propositions est sans fondement coranique démontré ou reprend des points de Sîra dont il a été établi qu’ils sont affabulés. Enfin, il semble délicat d’admettre que notre noble Prophète aurait pu parler de lui-même avec une telle immodestie laudative !

[11] Sur notre analyse critique du concept de Sunna,  concept non-coranique, voir : la Sunna selon le Coran et en Islam.