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 S2.V128 : « Seigneur ! Fais que nous te soyons tous deux pleinement remis et, parmi nos descendants, une Communauté qui le soit aussi ! Et fais-nous connaître nos rituels, accueille notre repentir, car Tu es Celui qui accueille la repentance, le Tout Miséricorde. »

– Cette invocation est prononcée par Abraham et Ismaël conjointement, tout comme ils construisaient également ensemble la Kaaba, ce qui laisse à supposer qu’Ismaël n’était plus un enfant, mais un être en pleine force et conscience. Nous rencontrons à nouveau le participe passé muslimun, à la forme duel : muslimayn, qui mis en la bouche d’Abraham et Ismaël prend ici sans aucune ambiguïté son sens premier de « pleinement remis ».[1] Il s’agit là de la signature spirituelle qui caractérise l’Alliance d’Abraham, v131, et que nous retrouverons parmi ses « descendants » aux vs132-133. Il n’a rien d’étonnant à ce que dans l’ordre du discours coranique le terme-concept umma apparaisse pour la première fois au sujet du Patriarche Abraham. Ce mot est en fait un emprunt au sémitique ancien[2] et ayant, comme l’hébreu ummah ou l’araméen ummetha, le sens de tribu, gens, peuplade, nation.[3] Sans doute est-ce du fait que le caractère commun à cette “nation de croyants” à travers le temps et l’espace relève indirectement du religieux que l’usage français a retenu au XXe la traduction communauté. Étant donné les réserves émises quant aux « injustes » de sa « descendance », v124,  Abraham lorsqu’il « élève les assises de la Demeure », v127, comprend que l’entreprise à laquelle Dieu l’engage dépasse le simple cadre familial et local, aussi, après avoir élargi dans un premier temps sa demande de bénédiction aux habitants de la cité, v126, il étend à présent son invocation à une « Communauté » parmi ses « descendants » qui à son image et à celle de son fils Ismaël soit pleinement remise/muslimatan  à Dieu. Aux versets précédents, Abraham s’exprimait seul, ici c’est expressément lui et son fils Ismaïl qui s’adressent à Dieu, ce qui indique que toutes les généalogies abrahamiques sont concernées, celles issues d’Isaac et de ses autres enfants, mais aussi celle que la Genèse avait remisée aux placards de l’histoire sainte : les Arabes ou Ismaélites.[4] Quoi qu’il en soit, c’est ce moment qui selon le Coran confère à Abraham sa véritable dimension de Patriarche. À présent, le pacte abrahamique évoqué au paragraphe précédent est projeté dans l’histoire par l’Alliance d’Abraham et c’est cette « Communauté », au singulier mais plurielle,[5] qui aura à charge de la contracter avec Dieu. L’intention d’Abraham est alors réellement non restrictive, elle concerne tous les croyants, sans notion d’appartenance ethnique ou d’obédience. L’Alliance d’Abraham repose sur un credo simple, il a été incidemment mentionné au v126 : croire « en Dieu et au Jour Dernier », credo monothéiste, areligieux, ni juif, ni chrétien, ni musulman.[6] Abraham apparaît donc comme le Patriarche d’un monothéisme universel et non en tant que fondateur d’une religion universelle, c’est en ce sens que le Coran parlera au v135 de millah ibrâhîm : le credo d’Abraham, credo monothéiste. Ceci n’exclut nullement les particularismes religieux et, dans le contexte d’insertion de ce verset, la mention de la Kaaba associée à l’image d’Abraham et d’Ismaël faisant suite à celle du Temple de Jérusalem signifie que le pacte abrahamique et l’Alliance d’Abraham s’entendent aussi pour Muhammad. Puis, après avoir invoqué son Seigneur pour la destinée heureuse de cette « Communauté » de l’Alliance, Abraham demande à Dieu : « fais-nous connaître nos rituels ». De fait, cela indique qu’Abraham construisant sur les ruines d’un ancien temple astrolâtre ne savait quels rituels conviendraient pour la Demeure/al bayt du Dieu Unique, lui qui ne connaissait que les rites polythéistes de sa religion d’origine. Syntaxiquement, soit il sollicite ces « rituels » pour son propre compte, soit pour celui de la « Communauté ». Or, il n’est pas mentionné dans le Coran qu’Abraham eut à accomplir un rite particulier,[7] pas même celui dit du pèlerinage, c’est donc plus qu’il invoqua Dieu afin qu’Il fît « connaître »[8] à l’avenir aux diverses communautés monothéistes de la « Communauté » de tous les croyants qui contracteront l’Alliance d’Abraham leurs « rituels »[9] propres. La multiplicité des temples, c’est-à-dire celle des rituels religieux, est donc corollaire à l’unicité du credo d’Abraham.[10] Les religions monothéistes ne devraient donc pas entrer en concurrence – même si l’histoire prouve le contraire – puisqu’elles sont sœurs d’un même cœur.[11] En ce contexte, le repentir concerne tous les croyants de l’Alliance d’Abraham, tous les membres de la Communauté monothéiste : « accueille notre repentir, car Tu es Celui qui accueille la repentance, le Tout Miséricorde », juifs, chrétiens, musulmans et autres.

– L’Exégèse avait sans aucun doute noté qu’en ce verset, comme en d’autres, rien n’indiquait qu’Abraham aurait enseigné les « rituels » du Pèlerinage, al–ḥajj. Or, aux yeux de l’importance symbolique de ce cinquième pilier de l’islam, le Pèlerinage est officiellement présenté comme ayant été institué par Abraham en personne, ce qui conférerait aux seuls musulmans l’authenticité de leur pratique et qui, ainsi, surpasserait en « abrahamité » les autres lignées abrahamiques. L’on chercha donc à combler ce notoire hiatus coranique et il fut affirmé en décontextualisant totalement S22.V27 que Dieu avait ordonné à Abraham d’appeler les hommes au Pèlerinage. Mais, d’évidence, cette injonction est en réalité adressée là au Prophète Muhammad. Si, notamment en ce même passage de S22, le Coran admet ouvertement une “islamisation” de certains éléments des anciens rites païens des Arabes, l’orthodoxie post-coranique souhaitera “abrahamiser” l’ensemble des rituels dudit pèlerinage. À cette fin, elle construisit une vaste geste abrahamique historico-théologique à visée doublement apologétique : islamiser la filiation à Abraham au bénéfice des seuls musulmans et réduire l’éminence abrahamique des juifs et des chrétiens. Il n’y a pas lieu ici d’étudier ces nombreux textes en parfaite opposition d’avec le propos monothéiste coranique tout d’ouverture universelle.

Dr al Ajamî

[1] Cf. Le terme islâm selon le Coran. Signalons, qu’il ne manque pas de traductions et de commentaires pour affirmer que muslimun signifie ici musulman, anachronique non-sens forcé contre la volonté textuelle du Coran, mais pleinement inspiré par la lecture que l’Exégèse fit de ce verset comme des deux précédents.

[2] Pour d’autres significations du terme umma, voir : La Oumma, la meilleure communauté selon le Coran et en Islam et aussi : l’Annonce de Muhammad selon le Coran et en Islam.

[3] Le sens variera en fonction des contextes.

[4] L’on ne doit pas perdre de vue que les filiations éponymes ne correspondent à aucune réalité, les Arabes ne sont pas plus les fils d’Ismaël que les Juifs ne sont les fils de Jacob-isrâ’îl, le brassage des peuples est un fait historique que la génétique confirme. Le Coran ne valide pas ces catégories mythologisées par les hommes et son discours est universaliste : la Communauté des croyants est supra-ethnique.

[5] Le terme umma est au singulier, il s’agit ici du concept de Communauté, lequel englobe, comme l’histoire l’a prouvé, de nombreuses communautés monothéistes liées par cette Alliance au Patriarche Abraham. Au v134, umma qualifie un groupe de personnes identifié et limité, nous traduirons alors par communauté sans majuscule.

[6] Ceci est par exemple confirmé en passage informatif complémentaire déjà cité partiellement au v126 : « …et qui me suivra sera des miens… », S14.V36.

[7] Les tours processionnels, la retraite, les inclinations et prosternations – rites communs à cette époque au Moyen-Orient – mentionnés au v125 ne sont pas ordonnés littéralement à Abraham, mais si l’on voulait tout de même considérer qu’il pratiqua lui aussi ces rites, alors ayant été prescrits au v125 ils ne feraient pas l’objet de la présente demande.

[8] « connaître » traduit ici directement le verbe ra’â, voir, au sens figuré. Il existe une variante de lecture ou l’impératif ari-nâ/fais nous connaître est lu ar-nâ, voir au sens premier : voir avec les yeux. Il s’agit d’une tentative avouée d’infléchissement du sens coranique permettant à certains exégètes d’affirmer que Dieu montra à Abraham les rites du Pèlerinage. Sur ces variantes exégétiques, voir : Les variantes de récitation : qirâ’ât.

[9] Bien qu’en premier lieu le sens du pluriel manâsik soit sacrifices, offrandes, cf. v200, la racine nasaka indique la piété, la dévotion, et il aurait été juste de le traduire par dévotions de même connotation, seules des raisons d’usage nous ont fait retenir ici rituels, rites.

[10] Ce principe : unicité du credo et multiplicité des lieux, symbolisés en nos versets 125-126 par la mention des temples, évoque en filigrane la problématique de la qibla des musulmans abordée au v142 et passim, nous pourrions dès maintenant en conclure que les musulmans ne durent jamais prier tournés vers le Temple de Jérusalem ou al Qods. Pour confirmation, voir : La Qibla selon le Coran et en Islam.

[11] Cf. S5.V48 : « …Si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une Communauté unique, mais c’est afin de vous éprouver en ce qu’Il vous a donné. Rivalisez donc en bonnes œuvres, c’est vers Dieu que vous retournez tous ensemble, et Il vous informera quant à ce sur quoi vous divergiez »