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S2.V120-121 : « Et ne seront satisfaits de toi les juifs et les chrétiens que lorsque tu suivras leur propre alliance. Dis : « En vérité, la guidée de Dieu est la seule guidée. » Et si tu suivais leurs passions après ce qui t’est parvenu de connaissance, tu n’aurais contre Dieu ni protecteur ni secoureur. [120] Ceux à qui Nous avons donné le Livre, qui le lisent de sa juste lecture, ceux-là sont ceux qui y portent foi. Et ceux qui le dénient, ceux-là se sont égarés. [121] »

– La notion de « guidée » a été esquissée au v119, elle devient à présent axiale. En « satisfaits de toi », la mention du Prophète est réelle, il ne s’agit pas d’une formulation rhétorique, mais de la trace d’une controverse entre les « juifs », les « chrétiens » et Muhammad. Ceci se déduit du fait que le Chapitre 5 à suivre évolue très nettement sur le terrain d’une polémique plus à caractère historique que théorique, et ce, jusqu’à l’annonce de la qibla spécifique aux musulmans à partir du v142. De fait, et nous l’avons fréquemment signalé, Nous pouvons conclure à une présence chrétienne à Médine beaucoup plus importante que ne l’a retenu l’historiographie classique.[1] Ainsi, sont-ce « les juifs et les chrétiens » qui demandent au Prophète[2] de suivre leur « alliance », soit, selon le point de vue du judaïsme : l’Ancienne Alliance et, selon le christianisme, la Nouvelle Alliance.[3] Le Salut serait donc conditionné par l’une ou l’autre de ces alliances passées par Dieu, et Muhammad ne pourrait prétendre à une autre voie. Ce à quoi, il est chargé de répondre : « en vérité, la guidée de Dieu est la seule guidée » c’est-à-dire que le Salut est universel, comme cela a été affirmé tout au long de ce sous-chapitre et, qu’en « vérité », il dépend de la « guidée de Dieu », laquelle « est la seule guidée ». Concernant le prophète Muhammad, cette « guidée de Dieu » est exprimée en ce qui est ici qualifié de connaissance/’ilm[4] et le v121 précisera qu’il s’agit en ce cas particulier de la Révélation.[5] L’on peut ainsi en déduire que les hommes n’ont aucune prérogative en matière de Salut, n’en déplaise aux théologies, tel est le leitmotiv de ce chapitre. Présentement, l’emploi du terme millah en référence conjointement avec les juifs et les chrétiens lui confère le sens d’alliance, point théologique commun, alors que par exemple au v130 en référence à Abraham il signifiera credo. Du reste, ce n’est qu’au v135 en réponse à la polémique de ce v120 que ces deux partis appellent à rejoindre leur religion respective. De plus, dans les versets à suivre, le Coran va articuler son propos sur le sens à donner à la fonction d’Abraham, le Patriarche dont se réclament juifs et chrétiens. Abraham n’est pas le fondateur d’une religion en particulier,[6] mais le trait d’union auquel les « juifs » se réfèrent pour l’Ancienne Alliance et les « chrétiens » pour la Nouvelle Alliance.[7] Or, en ce contexte, nous pouvons relier l’emploi coranique de millah à l’expression hébreu « berith milah » où : alliance par la circoncision. Le mot milah : circoncision, qui ne pouvait qu’être connu des Arabes, désigne par métonymie l’Alliance, l’ablation du prépuce représentant symboliquement la conclusion du pacte avec Dieu,[8] d’où notre traduction : « les juifs ne seront satisfaits de toi, ainsi que les chrétiens, que lorsque tu suivras leur propre alliance/millah ». Enfin, la remarque incidente : « et si tu suivais leurs passions » ne trahit pas une intention qu’aurait eu le Prophète, elle est rhétorique et indique qu’un prophète est tributaire de son Seigneur en dehors duquel il n’a « ni protecteur ni secoureur ». L’emploi du pluriel ahwâ’/passions ne qualifie pas grammaticalement le singulier millah/alliance, mais concerne les intentions que les juifs et les chrétiens nourrissaient à l’encontre de Muhammad qu’ils considéraient comme un agitateur encore apte au moment de cette controverse à intégrer leurs propres rangs. À La Mecque, les Qurayshites avaient nourri le même espoir à son égard, sans plus de succès.

– Le verset 121 est la conclusion de ce sous-chapitre 4 et il en synthétise la thématique : Salut universel § 1, ubiquité de Dieu § 2, transcendance divine § 3, unicité de la guidée § 4 sont donc le propos du « Livre » qui a été « donné » aux « juifs », aux « chrétiens » et aux musulmans. Le « Livre » qualifie par conséquent le concept coranique désignant par métonymie l’ensemble des révélations opérées par Dieu pour les hommes par l’intermédiaire des prophètes.[9] En d’autres termes, il s’agit de la Révélation, moyen de transmission de la « guidée de Dieu » et lieu de consignation de cette « connaissance ».  Le verbe talâ/lire signifie à l’origine suivre puis il prit pour sens réciter et, par extension lire,[10] le Coran en atteste majoritairement. Le mot tilâwa/lecture en est directement dérivé.[11] Si le segment yatlûna-hu aqqa tilâwati-hi se comprenait : ils le récitent d’une juste récitation, cela reviendrait à réduire la foi de « ceux qui y portent foi » à l’art psalmodique. Si ce segment signifiait : ils le suivent comme on se doit de le suivre, cela supposerait que chacun d’eux possède un livre sacré au contenu exact, ce que le Coran remet en cause, ou que tous détiennent le « Livre » archétypal, ce qui est un non-sens, ou le même livre, ce qui est faux.  Ainsi, ce segment s’entend-il littéralement par : ils « le lisent de sa juste lecture », ce qui implique que chacune des écritures dont ils sont dépositaires est conforme, du moins dans son ensemble, au message coranique qui vient d’être délivré et rappelé et qu’une « juste lecture » permettrait de connaître et reconnaître. D’une part, nous l’avions indiqué au v111, ni la Thora, ni les Évangiles, ni le Coran ne mentionnent l’exclusive du Salut et, d’autre part, comme cela a été maintes fois précisé en ce chapitre, seules les interprétations théologiques « lectures erronées » dévient du principe du Salut universel. Salut uniquement tributaire d’une foi sincère et véridique comme l’énonçait axialement le quatrième centre de discours de ce chapitre : « qui abandonne entièrement son être à Dieu, tout en étant bienfaisant, aura sa récompense auprès de son Seigneur », v112. Quant à « ceux qui le dénient », il ne s’agit point là, bien évidemment, de ceux qui réciteraient mal leur livre ou le liraient maladroitement, mais de ceux qui ne « lisent » pas le « Livre » selon sa « juste lecture », c’est-à-dire son juste sens, ce qui confirme à contrario notre analyse du verbe talâ. Cela signifie qu’ils refusent d’admettre pour des raisons partisanes la « guidée » en ce qu’elle est unique, universelle, et mène au Salut universel. De « ceux-là », il est dit, non point qu’ils ne sont pas guidés ou ne l’ont pas été, mais qu’ils « se sont égarés », c’est-à-dire de la guidée contenue en leur révélation quant au Salut universel de par les « passions » qui les animent pour la défense de leur propre théologie apologétique et exclusiviste.

– L’Exégèse a occulté cette condamnation générale qui aurait pu atteindre les théologiens musulmans et a construit une interprétation subtile, ni textuelle ni contextuelle, au service de sa propre conception exclusiviste de la religion Islam.[12] Ainsi, par « ceux à qui Nous avons donné le Livre » les commentateurs entendirent-ils que cela visait uniquement les juifs et les chrétiens à qui ont été donnés Thora et Évangile, livres en lesquels il est annoncé selon la croyance musulmane la venue de Muhammad.[13] Parmi eux, il en serait qui « lisent de sa juste lecture » c’est-à-dire ne falsifierait pas volontairement les versets de la Bible mentionnant le Prophète et « ceux-là sont ceux qui y portent foi ».[14] Ici deux possibilités ont été exploitées, soit ce dernier segment signifie qu’ainsi ils témoignent de leur juste foi en leurs livres, soit que le pronom hi/y se réfère à Muhammad et donc qu’ils attestent croire en lui. Au final, cela revient au même : lire avec justesse la Bible, c’est croire en son contenu, donc valider la mission de Muhammad et, par voie de conséquence, se convertir à l’Islam, seule religion du Salut selon les musulmans.[15]

Dr al Ajamî

[1] Cette présence a été souvent éclipsée, l’histoire ayant essentiellement focalisé sur les communautés juives de Médine, mais le Coran en témoigne différemment.

[2] La réalité historique de cette discussion est attestée par le fait qu’il est précisé « dit », c’est-à-dire « réponds », impératif nécessairement adressé au Prophète Muhammad en tant qu’interlocuteur de cette controverse.

[3] Ce qui revient à avoir le choix entre une alliance ethnique, celle du peuple juif actualisée par Moïse, et une alliance universelle, mais exclusive, par la médiation du Christ.

[4] Nous rappellerons que le terme ‘ilm au moment coranique ne peut signifier que connaissance et ne peut avoir le sens de science.  La connaissance relève de l’acquisition par transmission de données antérieurement connues, le Coran en confirme ici la définition : « ce qui t’est parvenu de ». Quant à elle, la science est l’acquisition par voie rationnelle de nouvelles données. Le saut qualitatif entre connaissance et science ne se produira en Occident qu’à partir du XVIe siècle. Dans le Coran, traduire ‘ilm par science est donc abus de langage et une confusion de sens. Une pseudo exception toutefois, lorsque le mot ‘ilm est référé à Dieu puisque l’on ne peut admettre qu’Il aurait acquis une connaissance qui lui aurait été transmise. Nous traduirons alors par « Science » avec une majuscule, cf. v255. Notons qu’en arabe contemporain il n’existe pas de terme spécifique pour qualifier la science et que l’on recourt au seul mot ‘ilm. Situation qui génère une ambiguïté conceptuelle certaine, laquelle est à la base, en autres conséquences, de la croyance en la théorie dite « al–‘ijâz al–‘ilmî » ou miracle scientifique du Coran. La seule mention accolée des mots miracle et scientifique prouve l’absurdité du concept tout comme elle témoigne de la confusion terminologique et paradigmatique entre science et connaissance.

[5] C’est donc sans argument et contre la lettre coranique que la traduction standard a commenté le segment « la guidée de Dieu est la seule guidée » par : « la religion de l’Islam est la vraie religion » !

[6] Au v140 il sera précisé qu’Abraham n’était ni juif ni chrétien. Il sera tout aussi erroné de supposer qu’Abraham était musulman comme d’aucuns curieusement le soutiennent à partir d’une mésinterprétation de S3.V67.

[7] Ceci implique que l’expression millah ibrâhîm ne signifie pas « religion d’Abraham ». Si Abraham selon le Coran est le paradigme du monothéisme pur ou tawḥîd, il n’a pas fondé pour autant de religion hormis l’institution du culte monothéiste à la Kaaba, mais, du point de vue coranique, il a bien fonction de Patriarche [cf. sens du terme umma en S16.V120]. En ce cas, le mot millah est à référer à sa troisième étymologie possible : l’araméen millah qui signifie mots, discours et était en cette langue employé techniquement pour religion, doctrine, dogme. Telle est bien la vocation d’Abraham dans le Coran, le Patriarche du monothéisme, non pas en tant que religion, le monothéisme n’est pas une religion, mais en tant qu’énonciateur du dogme monothéiste dont la formulation n’est rien d’autre qu’un credo : croire « en Dieu et au Jour Dernier », cf. v126, d’où pour millah ibrâhîm notre traduction : « le credo d’Abraham ». À l’inverse de l’Exégèse, le Coran ne commet pas l’erreur anachronique et sans aucun sens réel d’attribuer à Abraham la construction d’une religion.

[8] Cf. Génèse XVII, 9-14.Voir aussi en la même perspective l’emploi coranique de ghulf, incirconcis, en S2.V88 et S4.V155, emploi conforme à l’usage hébreu de l’Ancien Testament. Notons que ce très célèbre épisode biblique de l’alliance-circoncision est absent du Coran,

[9] C’est-à-dire le Livre archétypal ou ummu–l–kitâb.

[10] Voir S2.V44 et v113.

[11] Le terme tilâwa/lecture est un nom d’action tiré du verbe talâ, mais ce n’est que postérieurement au Coran que ce verbe en vint en désigner la psalmodie du Coran, at-tilâwa : la récitation par excellence. Par ailleurs, le mot tilâwa signifiait antérieurement le fait de suivre, de penser, de méditer, ce qui éclaire en notre verset le sens de l’expression ḥaqqa tilâwati-hi : de sa juste lecture.

[12] La religion Islam, pour ce concept, voir : le terme islâm selon l’Islam : l’Islam-religion.

[13] Cet habile détournement du messianisme fonde une croyance exégétique très prégnante en Islam, mais ne reposant sur aucun texte authentifiable en la Bible. Il s’agit par contre d’une interprétation forcée de S7.V157 et d’une déviation textuelle de S61.V6, cf. notre déconstruction critique de ce mythe islamique : L’Annonce de Muhammad dans la Bible selon le Coran et en Islam.

[14] Plus détourné encore, il a été proposé qu’en « ceux à qui nous avons donné le Livre » seraient mentionnés les musulmans et le Coran et que « ceux-là sont ceux qui y portent foi », c’est-à-dire au Coran, et que par « ceux qui le dénient, ceux-là se sont égarés » soient visés les non-musulmans et tout particulièrement les juifs et les chrétiens. Les perspectives d’anathème sont identiques.

[15] La conversion à l’Islam est pour l’exégèse classique la seule possibilité envisagée pour les « Gens du Livre » à partir de la mission de Muhammad. Cette idée hautement anti-coranique sert de fil guide à l’interprétation de maints passages du Coran, c’est ici le cas. Cette apologétique d’opposition se fonde notamment sur la surinterprétation orientée de S3.19 ; S3.V85 ; S5.V3.