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S2.V116-117 : « Ils disent : « Dieu s’est adjoint progéniture. » Qu’Il soit transcendé ! Vraiment, Il détient ce qui est en les Cieux et la Terre, et tous Lui vouent adoration. [116] Concepteur des Cieux et de la Terre qui, lorsqu’Il décrète une chose, n’a qu’à dire : « Sois », et elle est !  »

– Les locuteurs des versets précédents, juifs et chrétiens, ne sont plus les sujets du verbe dire : « ils disent ». En effet, la locution ittakhadha–llâhu waladan/Dieu s’est adjoint progéniture concerne un propos tenu par les polythéistes arabes. La forme VIII ittakhadha signifie prendre en choisissant entre plusieurs, d’où : prendre pour soi, s’associer, s’adjoindre. Le mot walad désigne aussi bien le singulier que le pluriel et le féminin que le masculin, spécificité que possède le terme « progéniture » lorsqu’il signifie descendance, géniture. Dans le Coran, ittakhadha–llâhu waladan est une locution figée ne se retrouvant qu’à deux reprises[1] et, en de variantes légères,[2] à quatre autres occasions. Or, en chacune de ces occurrences, toutes mecquoises, l’analyse contextuelle indique que ces propos sont de manière explicite ceux de polythéistes. Par walad/progéniture, il s’agit donc de divinités que les polythéistes, en particulier mecquois, adjoignaient à Dieu. Selon leurs croyances, les Arabes associaient à Dieu des déesses-filles, tel al–Lât, al–‘Uzzâ et al–Manâ, mais aussi des créatures angéliques ou des divinités annexes, des associés.[3] Au demeurant, ces traits sont communs à la plupart des polythéismes. Par ailleurs, lorsque le Coran dénonce les hérésies chrétiennes qui sous un aspect ou un autre ont envisagé la filiation entre Dieu et Jésus, il emploie des formulations différentes.[4] L’ensemble de ces observations est confirmé au passage suivant : « Ils ont imputé à Dieu des “associés”, les Djinns, alors qu’Il les a créés. Ils Lui ont inventé des fils et des filles, sans aucun discernement. Qu’Il soit transcendé et exalté au-dessus de ce qu’ils dépeignent ! Concepteur des Cieux et de la Terre – comment pourrait-Il avoir une progéniture alors qu’Il n’a pas de compagne et qu’Il a créé toute chose ? Il est de toute chose parfaitement savant. »[5] Ainsi, en notre verset, les locuteurs sous-entendus sont-ils sans équivoque les polythéistes et non point les chrétiens et la problématique trinitaire. Les compréhensions traductions telles que : « Dieu s’est donné un fils » sont donc doublement inexactes.[6] Nous l’avons dit, cette critique du polythéisme : «  ils disent : Dieu s’est adjoint progéniture » s’inscrit dans le prolongement de la réfutation de la prétention de toutes les religions à l’exclusive du Salut. Les faux-dieux que l’homme s’invente sont voulus par lui comme autant d’intermédiaires dont il est en fait le maître et au travers desquels il s’arroge des privilèges. Le refus du Salut universel, prétendument au nom de Dieu, relève in fine d’une forme de polythéisme. Il est donc alors proclamé la transcendance divine : « qu’Il soit transcendé ! », transcendance qui ne L’éloigne ni ne Le dépossède de Son Royaume : « Il détient ce qui est en les Cieux et la Terre ». Mais, en un même temps, il est indiqué que l’on peut établir un rapport d’immanence à cette transcendance par l’adoration, la servitude au Seigneur des Mondes selon un lien de seigneurialité[7] : « tous Lui vouent adoration ». Cette dernière remarque vérifie à nouveau la connexion aux versets précédents en leur condamnation des religions qui refusent le Salut universel alors que « « tous Lui vouent adoration ».[8]

À tous, il est donc rappelé que Dieu est le « Concepteur des Cieux et de la Terre », acte pur, libre et sans antécédent : « lorsqu’Il décrète une chose [Il] n’a qu’à dire : « Sois », et elle est ! »,[9] acte créateur premier qui ne peut être en soi partagé, ce qui invalide rationnellement et théoriquement toute possibilité qu’il Lui soit un « associé/ walad/progéniture ».[10] L’on retrouve de même l’impossibilité ontologique entre le Créateur « Concepteur »[11] et la notion de walad/progéniture en un verset explicatif de ce postulat : « Dieu ne s’est pas adjoint de progéniture, et il n’est avec Lui aucune divinité, car, si tel était, chaque divinité emporterait ce qu’elle aurait créé et chacune d’elles se voudrait supérieure à l’autre. Qu’Il soit transcendé au-dessus de ce qu’ils dépeignent ! »[12]

– L’Exégèse, toute à son apologétique anti-chrétienne,  n’a pas voulu ici discerner la précision sémantique du Coran et a compris la locution ittakhadha–llâhu waladan comme signifiant « Dieu s’est donné un fils », soit une critique du christianisme. La condamnation globale du christianisme par l’Islam passe par une accusation plus ou moins virulente de polythéisme, nous avons analysé l’infondé de ce procès d’intention en : Les trinités selon le Coran et en Islam et La Trinité selon le Coran et en Islam.

Dr al Ajamî

 

[1] S10.V68 et S18.V4..

[2] A la forme négative : « Dieu ne s’est pas adjoint de progéniture », S23.V91 et S72.V3, et avec le nom ar–raḥmân : « Ils dirent : le Tout-Miséricordieux s’est adjoint progéniture », S19.V88 et S21.V26.

[3] Cf. pour déesses filles : S53.V19-20 ; Anges : S17.V40 ; associés : S2.V165.

[4] Ex. : « Ceux qui disent : Dieu est le Christ fils de Marie… », S5.V72. Pour une étude exhaustive de ces locutions, voir : Les trinités selon le Coran et en Islam.

[5] S6.V100-101. Le mot walad est ici parfaitement explicité : toutes parentés ou descendances associées à Dieu par les hommes. Signalons que cette définition éclairera la portée de S112.

[6] C’est-à-dire de par le sens qu’elles donnent au terme walad et de par l’allusion au christianisme qu’elles génèrent.

[7] Cf. S1.V2.

[8] Bien des traductions rendent ici le pluriel qânitûn par obéissants, soumis. C’est ne pas tenir compte du contexte d’énonciation rappelant que puisque tous les êtres « vouent adoration à Dieu », il n’y a pas sens à prétendre que certains puissent être écartés du Salut.

[9] La célèbre formule traitant de l’existentiation : kûn fa-yakûn, apparaît à sept reprises dans le Coran, et elle a suscité de vastes commentaires théologiques et mystiques. Ici, elle a pour simple fonction d’appuyer l’idée de Créateur-Concepteur et d’illustrer que l’acte créateur de Dieu est un « acte pur, libre et sans antécédent », acte dont la spécificité est telle qu’il n’est reproductible par quiconque et, conséquemment, non partageable, donc sans associé ou progéniture.

[10] Le ton, comme l’argument employé, est péremptoire. Dieu, dans le Coran, ne se justifie pas, Il ne recourt pas au syllogisme, procédé qui en soi suppose une forme de justification, il utilise plus volontiers l’argument par l’absurde ou l’argument a contrario, tel est ici le cas.

[11] Par « Concepteur » nous traduisons le néologisme coranique badî‘un qui n’est retrouvé qu’à deux reprises et toujours dans ce contexte précis, nous venons de citer l’autre occurrence : S6.V101. La racine bada‘a est connue, elle signifie produire ou imaginer une chose nouvelle, production au caractère étonnant, d’où les fréquents adjectifs Inventeur, Initiateur, utilisés en ce contexte coranique. Le « Concepteur » est celui qui conçoit une chose nouvelle. Cette action n’est pas équivalente à celle exprimée par le verbe français créer : produire à partir du néant, notion elle-même différente de celle exprimée par le verbe khalaqa : proportionner l’existant.

[12] S23.V91. Voir aussi S21.V22.