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S2.V115 : « À Dieu le Levant et le Couchant et, où donc que vous vous tourniez, là est la “Face” de Dieu. Dieu, certes, est Infini, parfaitement Savant. »

– En fonction des fermes indications du v114, Dieu n’est l’otage d’aucune religion ni le Salut droit et propriété d’aucune théologie. C’est afin d’éclairer ce point essentiel qu’il va être précisé que « à Dieu le Levant et le Couchant ». Les désignations « le Levant » et « le Couchant » ne correspondent pas à des points géographiques,[1] mais indiquent que l’adoration des hommes connaît de multiples orientations : « où donc que vous vous tourniez », et que, quelles que soient les directions prises ou choisies au sein des religions pour prier Dieu : « là est la “Face” de Dieu ». Cela signifie dans le contexte présent qu’aucune forme d’adoration n’a de prérogatives ou de supériorité sur une autre, car c’est vers la Face/wajh de Dieu, c’est-à-dire son Essence[2] que se portent les actes d’adoration des hommes et non pas vers une divinité image de Dieu, une représentation qui serait localisée dans l’espace et dans le temps. En effet, si tel était le cas, celui qui aurait la bonne orientation vers ce dieu pourrait prétendre être le seul bénéficiaire de l’adoration qui lui est vouée puisque seul détenteur de la bonne direction. Il est ainsi rappelé que « Dieu, certes, est Infini ». Le terme arabe wâsi‘un signifie vaste, large et ce sens ne peut être retenu[3] puisqu’il impliquerait que Dieu ait des limites spatiales, ce que ce verset comme d’autres exclut, il est donc d’emploi néologique[4] et se comprend parfaitement comme indiquant que Dieu n’est pas limité dans l’espace : Il est Infini/wâsi‘un.[5] C’est en ce sens que s’entend l’ubiquité de Dieu, elle a comme origine l’unicité de l’Essence divine, comme conséquence l’égalité des religions et comme corollaire le Salut universel. Il s’agit d’une thématique fondamentale qui sous-tendra encore le propos coranique jusqu’aux vs142-143, versets axiaux de S2 où nous retrouverons mot à mot le segment « à Dieu le Levant et le Couchant », nous verrons que cet énoncé est essentiel à la compréhension de la problématique dite improprement du “changement de qibla”. En conclusion de ce verset, Dieu est qualifié de « parfaitement savant/‘alîm», c’est-à-dire du fait que vous l’adorez et en diverses directions, cessez donc de vous opposer au nom de vos religions respectives et tournez-vous vers Lui, car où « que vous vous tourniez, là est la “Face” de Dieu ».

– L’Exégèse a réussi à détourner la direction éminemment spirituelle et universaliste de ce verset pour la réduire à une simple affaire d’orientation technique lors de la prière des musulmans. À cette fin ont été compilés quantité de propos non authentifiés ; l’on affirma notamment que ce verset permettait à l’origine aux musulmans de prier en toutes directions et que par suite il fut abrogé par le v142 et suivants instituant la Kaaba comme qibla. Mais, le v142 rappelle en les mêmes termes que notre v115 l’ubiquité divine et le sens que l’analyse littérale mettra en jour est bien différent de ce que les commentateurs en retinrent. Toutefois, deux thèses ont réussi à se hisser au rang du Hadîth. La première est attribuée à Ibn ‘Umar rapportant que lorsque le Prophète priait monté il prenait comme « qibla » la direction suivie par sa monture, alors Dieu révéla : « à Dieu le Levant et le Couchant et, où donc que vous vous tourniez, là est la “Face” de Dieu » pour confirmer son Prophète.[6] Pour moduler le propos ainsi induit et ne pas le mettre en conflit avec les versets établissant la nécessité d’une qibla, l’on dut décréter qu’il s’agissait là de prières surérogatoires et non pas des prières obligatoires. Cependant, l’on ne comprend guère comment un principe aussi général que celui énoncé en ce verset ne pourrait pas s’appliquer à toutes formes de prière. Le deuxième est prêté à Ibn Rabî‘a qui aurait rapporté qu’ils prièrent par une nuit obscure sans pouvoir établir la qibla. Le lendemain, ils en informèrent le Prophète lequel reçut alors la révélation de ce verset.[7] Cette anecdote soutient donc un point de vue opposé au précédent et, c’est très souvent que la multiplication des « circonstances de révélation » trahit la diversité de leurs compositeurs.[8] Ici, l’on perçoit des conflits juridiques quant à la validité de la prière sans avoir déterminé avec précision la qibla. Les avis différant selon les Écoles, les « circonstances de révélation » varient en fonction. Ce n’est pas l’histoire du Coran qui a précédé le Droit, mais le Droit et l’Exégèse qui ont rétroactivement imposé leur histoire au Coran.

Dr al Ajamî

[1] En effet, à l’époque de la Révélation, si les chrétiens pour prier orientaient leurs églises vers l’Est/almashriq ou Levant, les juifs, eux, se tournaient vers le Temple de Jérusalem, soit vu depuis Médine le Nord-nord-ouest et non pas l’Ouest/al–maghrib ou Couchant. Ainsi, « le Levant ou le Couchant », parfois au duel ou au pluriel dans le Coran, est une locution désignant l’ensemble de l’espace auquel l’on fait face. Nous retrouverons cette notion au v144 où le terme shaṭra exprime le même sens.

[2] Le mot wajh, déjà rencontré au v112, signifie visage, face, but. De manière néologique le Coran lui donne s’agissant des hommes le sens abstrait de : être, soi, et, s’agissant de Dieu, il n’y a pas de difficulté à ce que par Sa “Face” l’on entende : l’Essence divine, Son en-Soi. La “Face” de Dieu n’est donc pas un plan de l’espace, mais l’indication de Sa quiddité.

[3] Malgré tout, une partie de l’exégèse ancienne, qui n’était guère conceptuelle, a préféré donner à wâsi‘un, à partir de versets comme S6.V80 ou S40.V7, le sens de « embrassant toute chose », ce qui ici ferait doublon avec ‘alîm.  Le sens de « à la grâce immense » parfois rencontré est, lui, incorrect.

[4] Nous avons à plusieurs reprises souligné que le Coran puise nécessairement dans le vocabulaire de la langue arabe qui, au temps de la Révélation, était essentiellement concret. Le Coran fait donc un grand travail de création néologique à partir de ces matériaux linguistiques pour forger les termes-concepts qui lui sont nécessaires.

[5] Il est donc erroné de traduire wâsi‘un par omniprésent.

[6] Hadîth recensé par Muslim, Ibn Ḥanbal et d’autres.

[7] Hadîth rapporté par at–Thirmidhî qui le donne pour « isolé » et signale qu’un des transmetteurs, al–Ash‘ath, est non fiable: ḍa‘îf.

[8] Sur notre critique méthodologique, voir : asbâb an–nuzûl : Circonstances de révélation ou révélations de circonstance ?