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S2.V114 : « Mais qui est plus injuste que celui qui refuse qu’en les lieux d’adoration de Dieu soit proclamé Son nom et s’efforce à leur ruine ! Ceux-là ne devraient pourtant y pénétrer qu’emplis de crainte. Ils connaîtront ici-bas avilissement et, en l’Au-delà, un tourment immense. » 

Le paragraphe précédent avait trait au Salut universel et a justifié de la pluralité et de l’égalité des religions en la matière, Dieu est un, le Message ou Révélation est un. Il est donc attendu que le présent paragraphe soutienne et défende que si les voies d’adorations sont multiples, leur objet, Dieu, est unique.

– Tout comme le précédent, ce verset n’est pas “circonstancié” et il indique donc de manière métonymique que nul n’est « plus injuste » que celui qui « refuse »  le Salut universel puisque cela revient à affirmer que les croyants d’une autre religion que la sienne ne puissent réellement adorer Dieu, autrement dit que soit par eux « proclamé Son nom », et ce, quels que soient les « lieux d’adoration de Dieu », [1]  c’est-à-dire les lieux de prière des autres religions que la sienne propre. Cependant, ces détracteurs, celui qui « refuse »,[2] sont pourtant eux-mêmes des croyants qui ne devraient « pénétrer qu’emplis de crainte » en leurs lieux de culte. Il apparaît ainsi que ce verset vise une catégorie particulière au sein de cette tendance générale commune aux religions, à savoir : ceux qui « s’efforce à leur ruine », ceux donc qui mènent une lutte active contre les adorateurs de Dieu le priant en leurs oratoires, synagogues, églises, mosquées ; les profanateurs, ceux qui persécutent les croyants d’une autre religion. De ceux-là, il est dit qu’ils « connaîtront ici-bas avilissement », car comment prospérer spirituellement lorsqu’on est porteur d’une telle idéologie. Par ailleurs, du fait qu’ils auront combattu et opprimé les croyants il leur est promis qu’ils auront « en l’Au-delà un tourment immense ». Le Coran prône donc clairement et fermement le respect absolu des religions, du fait religieux.[3] Le v115 éclairera l’universalité de l’adoration en fonction de l’ubiquité de Dieu. Enfin, nous verrons au v142, au sujet de la problématique dite à tort du “changement de qibla”, que ce verset allude indirectement à des tensions médinoises autour de l’édification de la mosquée du Prophète.

– L’Exégèse, fidèle à son approche, a historicisé ce verset et a proposé, de par cet artifice même, de nombreuses hypothèses prétendument historiques, mais relevant toutes, sans ambiguïté, du procès d’intention. L’on accusa donc les chrétiens d’avoir jeté des détritus devant les lieux de culte de Jérusalem pour empêcher que l’on y priât, accusation sans raison ni preuve. Pareillement, l’on soutint que les chrétiens auraient aidé Nabuchodonosor II à combattre les juifs jusqu’à qu’ils détruisent le Temple dit de Salomon à Jérusalem. Or, cette première destruction du Temple eut lieu près de six siècles avant la naissance de Jésus ! Sans tenir compte de l’emploi du pluriel masâjid, il fut aussi affirmé que ceci faisait allusion à l’épisode de Ḥudaybiya lorsque les polythéistes qurayshites interdire au Prophète et aux compagnons qui l’accompagnaient l’accès à la “Mosquée sacrée ”. Rien de fondé en ces spéculations à charge, mais l’historicisation, réactualisée dans les milieux islamologiques et réformateurs, est un procédé ancien permettant paradoxalement d’ensevelir sous les poussières d’une pseudo-histoire le message réel du Coran, ici un appel au respect interreligieux et une condamnation morale concernant aussi bien les musulmans que les juifs ou les chrétiens. Plus subtilement, l’on détourna ce verset en exploitant le segment « ceux-là ne devraient pourtant y pénétrer qu’emplis de crainte ». Al Qurtubî, par exemple, rappelle que les malikites interprètent ce passage pour interdire l’entrée dans les mosquées à « ceux-là », pris avec le sens général de non-musulmans. Tout aussi décalés du texte coranique, les hanafites et les chaféites en concluront que cela leur était permis à condition qu’ils s’y montrent humbles. Miracle casuistique qu’un verset défendant le respect interreligieux ait pu être retourné par l’exégèse juridique discriminante et ségrégationniste ! Enfin, et selon cette même logique, le segment final : « ils connaîtront ici-bas avilissement » a pu être compris comme signifiant : ils paieront la jiziya ou impôt de capitation, ce qui en dit long sur les sentiments qui président à ce concept juridico-politique non coranique au demeurant, cf. S9.29. Pire encore, les “mercenaires de la foi” virent en cet « avilissement » l’ordre divin de combattre tous les non-musulmans.

Dr al Ajamî

[1] Le terme masjid est antérieur à l’Islam et était utilisé par les Arabes polythéistes, il qualifiait par exemple l’enceinte centrée par la Kaaba, masjid ayant alors le sens de Temple : lieu sacré censé contenir ou représenter la divinité, cf. al–masjid al–ḥarâm au v144. En notre verset, l’emploi coranique du pluriel masâjid élargit le sens à « tous lieux où l’on adore Dieu », le verbe sajada, se pencher vers la terre, se prosterner, signifiant métonymiquement adorer et, plus précisément, prier. Le pluriel masâjid désigne donc ici l’action et le but plus qu’un bâtiment spécifique, d’où notre traduction « lieux d’adoration de Dieu ».

[2] Les traductions mentionnent le plus souvent « qui interdit », mais le verbe mana‘a signifie refuser, repousser, ce qui dans le contexte indique parfaitement qu’il s’agit là d’un positionnement théorique, théologique, et non pas d’un acte physique.

[3] Point de vue bien au delà de ce que retint l’Islam historique : le respect des lieux de culte des juifs et des chrétiens par les musulmans.