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S2.V112 : « Bien au contraire ! qui abandonne entièrement son être à Dieu, tout en étant bienfaisant, aura sa récompense auprès de son Seigneur. Et nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés. »

– En réponse à l’affirmation du v111 : « Nul n’entrera au Paradis s’il n’est de religion juive ou chrétienne» le Coran ne polémique pas et il ne remet pas en cause la sincérité des croyants de toute obédience même s’il soutient que leurs affirmations sont erronées : « Bien au contraire ! » L’objectif du Coran est donc de rappeler une vérité essentielle : le Salut n’est le privilège d’aucune religion, il est Salut universel. Ce message fondamental est commun à toutes les révélations puisqu’il a été dit au v111 que nul ne pouvait apporter de « preuve » scripturaire étayant le contraire, le Coran le formule de manière extrêmement explicite : le Salut est exclusivement lié à deux conditions : croire et agir en bien.

Pour expliciter cela en regard des prétentions des uns et des autres, le Coron propose une définition supérieure de la foi, non plus le simple fait de croire en Dieu, mais l’indication d’une voie spirituelle, voie de celui qui « qui abandonne entièrement son être à Dieu ». Ce concept essentiel représente l’islâm au sens où le Coran l’entend, c’est-à-dire l’Islam-relation.[1] Le deuxième point important ici abordé est la conformité entre le croire et l’agir : « tout en étant bienfaisant ». Ce croyant vivant pour et en Dieu et traduisant ce lien par l’amour d’autrui[2] « aura sa récompense auprès de son Seigneur », ceci sans qu’il soit précisé qu’elle est sa religion. Notons qu’il n’est pas dit ici « ils auront le Paradis », mais une félicité non imagée : « récompense auprès de son Seigneur », ce qui confirme qu’au v111 le « Paradis » signifiait le Salut. Ce verset est le dernier des quatre centres de discours dirigeant ce Chapitre 4,[3] mais, plus encore, il en est le véritable cœur. Son propos constitue une des thématiques majeures du Coran : bien croire et bien agir formulation qui à son tour synthétise les trois vertus théologales coraniques : la foi, l’espérance, le bien,[4] toutes trois présentes en notre verset.

– Par ailleurs, en ce verset, la compréhension de la première occurrence dans l’ordre du texte du verbe aslama est essentielle d’autant que les termes-clefs islâm et muslim en découlent. Nous avons étudié cela en Le terme islâm selon le Coran. De quoi il ressort que le concept clef islâm se comprendra par : plein ou entier abandon de soi à Dieu, il qualifie ce que nous nommerons l’islam-relation, état relationnel à Dieu dont les perspectives sont purement éthiques et spirituelles. Il doit être clairement distingué de l’islam-religion, système dogmatique et rituel définissant la religion historique post-coranique, et toute confusion est à cet endroit redoutable exégétiquement et théologiquement. Le propos étant méta-religieux, la définition du croyant donnée par la formule « qui abandonne entièrement son être à Dieu » ne concerne pas l’expression manifestée de sa foi, c’est-à-dire dans le cadre d’une religion, mais le rapport personnel à sa foi lequel conditionne notre être/wajh intime, son âme et conscience, de telle sorte qu’il puisse établir avec Dieu le lien dit d’abandon, c’est ainsi qu’il  « abandonne entièrement son être à Dieu » et, bien évidemment, ce critère coranique est compatible avec toute forme religieuse. Nous trouvons confirmation de cet aspect essentiel en un autre verset référent qui, tout en reprenant les mêmes segments que notre verset, explicite que la voie des croyants est celle d’Abraham l’ancêtre commun considéré par le Coran non pas comme étant à l’origine des religions monothéistes, mais en tant que modèle fondateur de la relation à Dieu en sa dimension éthique et spirituelle, au-dessus donc des religions : « Qui donc est meilleur en la Voie/dînan que celui qui abandonne/aslama son être/wajh à Dieu, est bienfaisant/muḥsinun et suit le credo d’Abraham exclusivement. »[5] Sous un autre aspect, notre v112 énonce l’essence et le sens de la relation à Dieu.[6] Néanmoins, le Salut universel dépend d’une deuxième clause : qu’il s’agisse du simple témoignage de foi personnelle ou de la réalisation spirituelle par et en l’abandon à Dieu, cela doit nécessairement s’accompagner d’un agir bien, le croyant doit être « bienfaisant ». L’on ne peut du reste légitimement supposer que celui qui « abandonne entièrement son être à Dieu » ne puisse dans sa vie être bienfaisant/musinun, c’est donc qu’en réalité par la locution « tout en étant bienfaisant » est exprimé le fait qu’il aura été réellement un croyant abandonné pleinement à son Seigneur et non pas le bigot ou le zélote adepte de sa religion.[7]

Aussi, le Salut universel revient-il à celui qui aura été sincère en son croire et, par voie de conséquence, en son agir, ce que représente parfaitement le couple aslama/asana, et celui-là « aura sa récompense auprès de son Seigneur ». Nous avions souligné au v111 que le mot Paradis y désignait par métonymie le Salut, ce que le terme « récompense » reprend et confirme, c’est aniconisme est ainsi plus conforme à l’universalisme du propos : la promesse est faite à tous, encore une fois sans notion d’obédience religieuse et, de ces croyants il est dit : « nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés ».[8] Il est à remarquer qu’il n’est jamais employé dans le Coran l’expression « il aura sa récompense auprès de Dieu », mais toujours « il aura sa récompense auprès de son Seigneur ». Cela ne signifie pas que seul le Seigneur rétribue puisque, au contraire, il est certain que c’est Dieu qui gratifie au Jour du Jugement. C’est donc que ce procédé est destiné à souligner que le Salut est subordonné à la relation à Dieu que chacun établit selon son propre rapport de seigneurialité, relation de seigneurialité que nous avions analysée en la Fâtiha.[9] Ici, en fonction du cadre interreligieux, cette notion peut-être précisée et, s’il est évident que Dieu est le dieu de tous, chacun s’y s’abandonne de par des voies et des modalités relevant d’un lien de seigneurialité spécifique tributaire de la conception qu’il a de son Seigneur. Ceci est vrai au niveau collectif, c’est-à-dire en fonction de telle ou telle religion, mais aussi individuel, chacun adore Dieu au travers de son propre Seigneur.

Dr al Ajamî

[1] Cf. Le terme islâm selon le Coran.

[2] Il est entendu que l’on ne peut être bienfaisant, au sens large que revêt le terme muḥsin, sans être porté par l’amour du prochain.

[3] Pour mémoire, v62 ; v82 ; v94 ; v112.

[4] Concernant les vertus théologales coraniques, cf. v25.

[5] S4.V125. « وَمَنْ أَحْسَنُ دِينًا مِمَّنْ أَسْلَمَ وَجْهَهُ لِلَّهِ وَهُوَ مُحْسِنٌ وَاتَّبَعَ مِلَّةَ إِبْرَاهِيمَ حَنِيفًا وَاتَّخَذَ اللَّهُ إِبْرَاهِيمَ خَلِيلًا » Pour l’analyse littérale de ce verset l’on peut se reporter à notre thèse p. 272-274 : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01556492/document. Voir aussi : Le terme Islâm selon le Coran. Pour le sens de anîfa, voir : S2.V135.

[6] En effet, l’on pourrait se demander quelle est la différence entre la locution de ce v112 : man aslama wajha-hu li-llâhi wa huwa muḥsinun et les variantes de la célèbre formule récurrente man âmana bi-llâhi wa ‘amila–ṣ–ṣâlihât employée en particulier aux v62 et v82, alors que toutes deux énoncent en apparence les conditions du Salut ? La première concerne le fond du sujet, elle répond à la querelle théologique qui divise les adeptes des différentes religions. À cette fin, elle oppose l’intensivité du verbe s’abandonner à/aslama à la normativité du verbe croire/âmana et l’état intérieur de muḥsinun à la manifestation des actes de bienfaisance/aṣ–ṣâliḥât, elle élève donc le débat au niveau paradigmatique. La seconde relève de l’aspect formel du sujet, elle ne vise pas à décrire le tréfonds de l’être, mais à souligner la nécessaire cohérence du croyant entre ses convictions et ses actes. Au final, ces deux formulations coraniques correspondent à deux niveaux d’expression de ces deux critères du Salut universel.

[7] Ce qui n’exclut pas que l’on puisse faire le bien par une démarche relevant de la simple conformité aux exigences morales prescrites par sa religion, mais l’élan et la nature du mouvement en sont différents. La bienfaisance émanant de l’abandon/islâm est donc une notion supra religieuse et non communautariste. Tout autant que le Salut est universel, la bienfaisance est à l’égard de tous.

[8] L’on notera que le segment final il « aura sa récompense auprès de son Seigneur. Et nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés » est identique à celui du v62, il est donc commun à ces deux centres de discours. Signalons que nous avons conservé visiblement le passage du singulier au pluriel qui, en dehors d’une possibilité syntaxique propre à l’arabe, semble ici traduire l’unicité du comportement requis individuellement : l’abandon à Dieu et la bienfaisance, alors que le pluriel restitue l’aspect universel de la problématique.

[9] Cf. S1.V2.