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S2.V113 : « Mais les juifs prétendent : « Les chrétiens ne se fondent sur rien ! » alors que les chrétiens prétendent : « Les juifs ne se fondent sur rien ! », et ce, bien que tous lisent le même livre. C’est ainsi que ceux qui point ne savent tiennent propos similaires. Dieu, donc, arbitrera entre eux au Jour de la Résurrection quant à ce sur quoi ils divergeaient. »

– Ce verset renvoie dos à dos les uns et les autres, c’est-à-dire ici les « juifs » et les « chrétiens »[1] qui tous « prétendent »[2] au Salut à l’exclusion de l’autre. Ceci confirme qu’ils n’ont pas de « preuve/burhân » scripturaire solide, v111, pour étayer leur point de vue, puisque la position des uns réfute celle des autres alors « que tous lisent[3] le même livre », autrement dit : un message qui vous est commun favoriserait-il donc les uns au détriment des autres ! En ce segment-clef, le mot kitâb/livre est à identifier, s’agit-il de la Thora, des Évangiles ou de la Bible ? La Thora ou Pentateuque est lue par les juifs et les chrétiens, mais elle ne traite pas du Salut, le Nouveau Testament quant à lui n’est pas reconnu par les juifs. Cependant, dans la troisième partie de l’Ancien Testament se situe le livre d’Isaïe, recueil que juifs et chrétiens admettent conjointement, et nous y trouvons le passage suivant : « N’est-ce pas Moi, Yahweh ? Et il n’y a pas de dieu en dehors de Moi ; Moi, le Dieu juste, et il n’y a pas d’autre sauveur que Moi. Tournez-vous[4] vers Moi, et vous serez sauvés, vous tous habitants de la terre, car je suis Dieu, et il n’y en a point d’autre. »[5] Ce « livre »[6] qui leur est commun énonce donc bien le principe du Salut universel alors même que juifs et chrétiens soutiennent le salut de leur propre camp en excluant celui de l’autre : qui Peuple élu et qui Nation élue, tous proclament : en dehors de moi point de Salut.[7] La théologie du Salut selon les hommes s’oppose donc à la Révélation,[8] et ceci explique qu’ici le Coran disqualifie ceux qui s’arrogent improprement ce droit de parole : « c’est ainsi que ceux qui point ne savent tiennent propos similaires ».[9] En clair, l’insuffisance suffisante des théologiens est, elle aussi, universelle, même si cette expression qualifie ici en premier lieu les doctes parmi les juifs et les chrétiens. Le Coran déboute toute prétention au Salut au nom de l’appartenance à une religion et, à cette fin, il avait rappelé la vérité qu’il soutient : « Bien au contraire ! qui abandonne entièrement son être à Dieu, tout en étant bienfaisant, aura sa récompense auprès de son Seigneur. Et nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés. », v112. Dieu, n’est pas le garant des spéculations des croyants, le Rappel, la Révélation réitérée, est Son argument, Sa « preuve », et le cas de ceux qui ne veulent reconnaître que leurs propres avis est renvoyé au « Jour de la Résurrection » où « Dieu, donc, arbitrera entre eux ». Le contexte global de ce paragraphe indique qu’il ne s’agit pas d’un arbitrage théologique, et par « ce sur quoi ils divergeaient » l’on entend l’octroi du Salut à qui de droit : celui « qui abandonne entièrement son être à Dieu, tout en étant bienfaisant », v112. Il ne relève donc pas de nos prérogatives de juger en la matière, les déclarations et les apologies sont vaines, nous n’avons pas à polémiquer, la pluralité des religions fait sens de par l’unicité du Salut universel, telle est logiquement et fort heureusement la volonté de Dieu : « … si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté religieuse/umma, mais il en est ainsi afin que vous puissiez exprimer ce qu’Il vous a donné.[10] Rivalisez donc en bonnes œuvres… » [11] La compréhension globale de ce paragraphe suppose aussi que les musulmans n’aient pas à entrer en cette querelle théologique, puisque le Coran leur enseigne que le Salut ne dépend pas de critères religieux – lesquels sont effectivement exclusifs, distinctifs et discriminatifs – mais il est le fruit d’un engagement profond de la foi en Dieu de la part de celui « qui abandonne entièrement son être à Dieu », v112, c’est en cela que le Salut est universel.

– L’Exégèse s’est ingéniée à détourner ce message contraire aux fondements même de la théologie de l’Islam. À cette fin, elle a dilué le propos du Coran, pourtant très précis, en l’incluant en de pseudo circonstances de révélation, prêtées comme d’usage à Ibn ‘Abbâs, selon qui il s’agirait en ce verset d’une allusion à un épisode ayant eu lieu lors de la venue de la députation dite des chrétiens de Najran. En présence de Muhammad, des juifs auraient réfuté l’Évangile et Jésus en leur disant : « les chrétiens ne se fondent sur rien »  et les chrétiens auraient alors disqualifié la Thora et Moïse en affirmant que « les juifs ne se fondent sur rien ». Dieu aurait donc révélé au Prophète ce verset pour mettre fin à la polémique : « Dieu, donc, arbitrera entre eux au Jour de la Résurrection quant à ce sur quoi ils divergeaient ». Bien évidemment, ce récit sur-construit est non authentifié, mais, surtout, il égare le sens en évacuant l’affirmation coranique du Salut universel et en réduisant le sujet à une simple querelle interreligieuse entre juifs et chrétiens en posant de plus, selon nos exégètes, qu’aucune de ces deux factions n’ira au Paradis. Ceci permet d’affirmer la supériorité de l’Islam et de postuler que seuls les musulmans sont dans le vrai. L’on décrétera par suite que les œuvres pies des non-musulmans sont de fait non valides et Ibn Kathîr de déclarer péremptoirement : « Toutes les œuvres des moines et autres, même si elles sont accomplies en vue de Dieu, ne seront acceptées que si elles sont conformes à ce que le Prophète Muhammad a apporté. » C’est donc à contre le Coran que se construit l’apologétique de l’Islam. Commettant ce que le Coran condamne pourtant fermement et explicitement, la théologie musulmane s’arrogea l’exclusive du Salut en jetant l’anathème sur les autres religions. Ce faisant, elle opposa la Communauté élue au Peuple élu tout comme à la Nation élue. Ces “cercles vertueux” que le Coran dénonce enfermeront durablement les religions dans le champ paradigmatique du conflit.

Dr al Ajamî

[1] Ici par « juifs » et « chrétiens » au pluriel et sans majuscules nous signalons que les acteurs visés ne sont pas exactement les mêmes que ceux mentionnés au v111. Le contexte indique qu’il s’agit des doctes, des théologiens, s’affrontant sur la question du Salut.

[2] Contextuellement, le verbe qâla/dire a ici le sens de prétendre.

[3] Le verbe talâ a pour sens suivre et talâ al–kitâb peut se traduire : suivre le livre, c’est-à-dire son contenu. Mais, par extension, talâ signifie lire et plus exactement encore, relire. Lecture réfléchie et assidue qui est celle l’exégèse et de la théologie, c’est donc le sens qui convient en notre v113. Dans le Coran, il peut aussi avoir le sens de réciter, ex. : S10.V15, par suite l’usage post-coranique a réduit ce sens à celui de psalmodie du Coran. Pour une analyse complémentaire au v121.

[4] Au cœur de l’intertextualité coranique nous notons que « tournez-vous », de l’hébreu panah, est le verbe clef du v115 dont le sujet est sur le fond identique à ce passage d’Isaïe : le Salut est unique parce que Dieu est unique.

[5] Chapitre 45, 21-22.

[6] S’agissant du « livre d’Isaïe », composition appartenant à l’Ancien Testament, le mot « livre/kitâb » prend selon notre usage typographique une minuscule. Juifs et chrétiens n’ont en commun que l’Ancien Testament, mais pas en totalité, l’expression du Coran qui est littéralement : « ils lisent le livre » ne peut donc signifier « ils lisent la Bible », comme cela a été proposé. Elle se comprend donc comme signifiant : « ils lisent le même livre », c’est-à-dire celui dit d’Isaïe lequel, précisément, contient une référence en relation avec la thématique que le Coran envisage présentement : le Salut universel.

[7] L’allusion coranique au « Livre d’Isaïe », si elle s’avère exacte, n’est pas anodine, puisque cet écrit de l’Ancien Testament est lu par les chrétiens comme annonçant le Sauveur en la personne de Jésus, alors que les juifs y voient l’élection et le Salut d’Israël. Ces surinterprétations apologétiques sont la clef de voûte des conflits religieux.

[8] La théologie est l’inverse et l’opposé de la Révélation, elle est le discours des hommes sur Dieu alors que la Révélation est le discours de Dieu aux hommes.

[9] La formulation de ce segment a été comprise de manière différente par une partie de l’Exégèse, l’on y vit notamment la mention de l’ignorance des polythéistes, bien des traductions en rendent compte. Mais, une fois le contexte correctement mis à jour, le sujet du Coran est explicite, il s’agit de dire que le déni du Salut universel “au nom du livre de Dieu” est une marque d’ignorance et non pas de science théologique, science à laquelle tous prétendent, le sens en est donc : pareil propos est celui de ceux qui point ne savent.

[10] Affirmation qui ne vise donc pas ici les corpus théologiques des hommes, mais le message constant de la Révélation : le Salut est universel et ne dépend que de la foi et des actes.

[11] S5.V48.