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 S2.V104 : « Ô vous qui croyez ! Ne dites pas : « Considère-nous ! », mais dites : « Sois indulgent à notre égard », et soyez attentifs ! Aux dénégateurs un tourment terrible. »

– Les versets à suivre permettent d’affirmer que la locution « Ô vous qui croyez » désigne présentement les musulmans. Il leur est donc déclaré : « ne dites pas : Considère-nous ! », c’est-à-dire dans le contexte de ce paragraphe consacré à l’unicité de la Révélation : ne pensez pas que Dieu doive vous tenir en haute estime du seul fait que vous suivez le prophète Muhammad. Ne proclamez pas au nom de Dieu votre supériorité en matière de religion, ne suivez pas les traces de vos prédécesseurs en la matière comme nous venons de l’expliciter, et demandez-Lui plutôt : « sois indulgent à notre égard »,[1] car il n’y a pas de prééminence de par l’appartenance religieuse,[2] mais de par la seule valeur des actes elle-même régulée par la principielle Miséricorde divine.[3] Ainsi, « soyez attentifs »[4] à ce que vous dites et accomplissez, ne déviez pas de la foi comme ceux qui suivent les prétendus maîtres en magie et vendent leur âme aux démons de leurs passions, v102-103, ou ceux qui réfutent l’unicité de la Révélation, v101, car « aux dénégateurs un tourment terrible » en l’Au-delà. C’est en cette perspective que les versets à suivre justifieront le concept d’unité de la Révélation.

– L’Exégèse, au détriment du contexte littéral, a préféré suivre des récits de circonstances parfaitement apocryphes. L’on a donc affirmé que ce verset faisait allusion à l’habitude supposée des juifs de faire de vilains jeux de mots, sauf que les juifs ne sont manifestement pas mentionnés en ce verset.[5] Mais les commentateurs vont tout de même soutenir qu’il s’agissait là de propos déformés et narquois adressés par les juifs à Muhammad. Et, puisque le texte coranique ne fournit réellement aucun calembour, l’on a donc inventé les jeux de mots adéquats. Leur variété, si elle confirme l’imagination des commentateurs, infirme par contre le sérieux du procédé ; un exemple : l’on a affirmé que ra’inâ [considère-nous en arabe] signifiait pour les juifs médinois : notre pauvre malheureux, parole de mépris et de mauvais augure. En fonction de quoi, il serait alors en ce verset demandé aux musulmans de ne pas répéter ces paroles blessantes pour le Prophète. En dehors même de l’absence complète de support littéral, la chose est curieuse, comme si les musulmans médinois avaient dû attendre une révélation pour comprendre un jeu de mots en arabe et s’abstenir de se moquer involontairement du Prophète ![6] Outre la judéophobie coutumière à l’Exégèse, ce type de détournement exégétique a été optimisé par les théologiens qui tiraient de cet exemple, par eux forgé, la preuve que Dieu ordonnait aux musulmans de ne pas imiter le comportement des juifs et d’adopter, afin de s’en distinguer, des habitudes contraires aux leurs. Principe de différenciation et de démarcation entre le musulman et le non-musulman qui, paradoxalement, a été emprunté au formalisme de distinction entre le juif et non-juif tel que la Thora et le Talmud l’ordonnent et le détaillent abondamment !

Dr al Ajamî

[1] Signalons que plusieurs sens sont possibles pour la l’impératif unẓur-nâ : regarde-nous, favorise-nous, etc., mais nous avons retenu « sois indulgent à notre égard » puisque ce verset renvoie à la non exclusive du Paradis et à la notion d’indulgence divine.

[2] Cf. La pluralité religieuse selon le Coran et en Islam et Le Salut universel selon le Coran et en Islam.

[3] Cette thématique sera détaillée aux vs111-112.

[4] Le verbe sami‘a, ici à l’impératif, signifie d’ordinaire écoutez, mais, dans le contexte, il s’entend sans difficulté linguistique comme signifiant « soyez attentifs », ordre émanant de Dieu qui, puisqu’il a été rappelé de ne pas prétendre à une quelconque impunité de par le fait d’être musulmans, indique « soyez attentifs » à vos œuvres, car elles seules vous garantiront le Salut.

[5] Il est donc systématiquement affirmé que ce verset traite de la même problématique qu’en S4.V46, allégation sans éléments probants, d’autant plus que le sujet dudit verset est en réalité très spécifique, cf.

[6] Certains, conscients de cette difficulté, ont ainsi supposé qu’il s’agissait de parole en hébreu, mais il est encore plus improbable d’imaginer que des musulmans arabes de l’époque aient éprouvé le désir d’utiliser des mots hébreux qu’ils ne comprenaient pas forcément pour s’adresser au Prophète !