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S2.VV94-95 : « Dis : « Si la Demeure Dernière, de par Dieu, vous est réservée à l’exclusion des autres hommes, alors souhaitez donc la mort si vous êtes sincères ! » [94] Mais, ils ne la souhaiteront jamais à cause de ce qu’accomplirent leurs mains ; Dieu connaît parfaitement les injustes. [95] »

– Le v94 est le troisième centre de discours et, tout comme au précédent,[1] le Prophète Muhammad n’est ici qu’un locuteur rhétorique, ne s’adressant pas nécessairement aux seuls juifs, mais à tous les « injustes » parmi l’ensemble des croyants cités au v62. Le refus de la Révélation universelle, par les uns comme par les autres, n’est que l’expression de l’esprit partisan et, en matière de religion, rien ne le traduit mieux que la prétention de chacun à l’exclusivité du Paradis pour son propre camp : « si la Demeure Dernière, de par Dieu, vous est réservée à l’exclusion des autres hommes ». Notons qu’il est dit : «  à l’exclusion des autres hommes » et non pas « à l’exclusion des musulmans ou des chrétiens », ce qui a contrario signifie que la « Demeure Dernière » n’est l’apanage d’aucune communauté religieuse, mais est potentiellement accessible à tous les hommes en fonction de la sincérité de leur foi et de la valeur de leurs bonnes œuvres, ce point ayant été explicité par le Coran aux vs80-82. L’association foi et œuvres suppose que la foi n’est pas par elle-même une garantie suffisante, ce qui indique aussi clairement qu’aucune religion en tant que système de foi ne peut avoir de prérogatives sur une autre.[2] L’essentiel, la clef, est dans la sincérité du bel agir en tant que réalisation de la foi. Aussi, est-il dit que si la foi seule était le sésame du Paradis « alors souhaitez donc la mort si vous êtes sincères », mais les hommes malgré leur revendication savent parfaitement que leurs propos sont aussi incertains que leurs actions : « mais, ils ne la souhaiteront jamais à cause de ce qu’accomplirent leurs mains ». En ce contexte, le segment « Dieu connaît parfaitement les injustes » ne condamne donc pas une catégorie religieuse en particulier, mais les individus qui auront été injustes du fait de leur prétention à l’exclusive du Paradis, « injustes » de par leurs positions à l’égard des autres croyants et, sans aucun doute, « injustes » envers eux-mêmes. La critique coranique contre l’exclusivisme et la fermeture des religions est nette et sévère. Le message nous concerne tous, le croyant devrait rester ouvert face aux diverses formes et manifestations religieuses dont Dieu, au travers de ses différentes révélations, est en quelque sorte l’origine comme la finalité, ce qui revient à concevoir que la pluralité religieuse exprime l’Unicité divine.[3]

– L’Exégèse, sans tenir compte du propos coranique réel et textuel, a saisi à nouveau l’occasion de stigmatiser l’autre. Il est ainsi fréquemment rapporté selon Ibn ‘Abbâs le commentaire suivant : « Si les juifs avaient demandé la mort [à titre imprécatoire contre les menteurs] aucun d’entre eux n’aurait survécu et s’ils avaient fait des imprécations contre le Prophète ils auraient trouvé à leur retour leurs gens et leurs biens détruits.» D’une part, ce commentaire n’a qu’un vague rapport thématique avec le verset dont il est censé être une explication et, d’autre part, il est régulièrement donné comme authentique sans vraiment l’être. En effet, sous cette forme il n’existe pas. Il s’agit en fait de la fin d’un hadîth rapporté par Ibn Ḥanbal selon Ibn ‘Abbâs commençant par la phrase : « Abû Jahl a dit : Si je vois le Messager de Dieu, paix et bénédiction sur lui [sic] je foulerais son cou sous mes pieds et, s’il l’avait fait, les Anges se seraient alors saisis de lui. Si les juifs avaient demandé la mort, etcOr, si la première phrase constitue effectivement un hadîth rapporté par al Bukhârî, la version allongée de notre imprécation antijuive rapportée par Ibn Ḥanbal est visiblement un ajout en fin de texte. Cette interpolation bénéficie donc indûment de l’authentification d’al Bukhârî, car les trois premiers rapporteurs de la chaîne de transmission sont identiques dans les deux versions, situation logique puisque techniquement l’on s’est contenté d’ajouter cette charge contre les juifs à la fin de ce hadîth. Du point de vue de la critique textuelle, il nous semble inutile de préciser que ces propos n’expriment que la pensée de leurs auteurs, ils reflètent parfaitement la position laudative de la théologie musulmane et sa judéophobie constitutionnelle. Nous l’avons indiqué, le Coran tient un tout autre discours et nous n’aurons pas à supposer que le Prophète ait pu s’en écarter.

Dr al Ajamî

[1] Les trois autres centres de discours sont v62 ; v82 ; v112.

[2] Nous avons explicité la théologie inclusive du Coran en la Pluralité religieuse selon le Coran et en Islam et en le Salut universel selon le Coran et en Islam.

[3] Voir supra.