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S2.V96 : « Et, certes, tu trouveras qu’ils sont les gens les plus avides de la vie, plus encore que les polythéistes. Tel d’entre eux aimerait qu’on le fasse vivre mille ans, mais il ne saurait s’arracher au Tourment même s’il était ainsi prolongé ; Dieu voit clairement ce qu’ils œuvrent. »

– Ceux-là mêmes qui ne « souhaiteront jamais » la mort à cause « de ce qu’accomplirent leurs mains », v95, sont « les gens des plus avides de la vie », c’est-à-dire dans le contexte qu’ils affirment que le Paradis leur est dû, mais qu’ils aiment la vie terrestre plus que tout. Cette réflexion souligne un paradoxe apparent : comment prétendre à l’élection divine et ne pas se distinguer des « polythéistes » en l’amour de ce bas-monde ! Le Coran soutient qu’ils sont « les plus avides de la vie » parce qu’en réalité ils fuient la mort du fait qu’ils savent parfaitement être « injustes », v95, mais sont conscients que « Dieu voit clairement ce qu’ils œuvrent ».  Toute prétention à l’élection divine est donc une injustice et une imposture, « mille ans » de vie n’éloigneront personne du jugement de ses propres œuvres et du « Tourment » en l’Au-delà qui pourrait en être la conséquence. Cette critique coranique est centrale, nous la retrouverons en cette même sourate aux vs111-113 ; v120 ; v135, le point d’orgue en sera le v138. Les « polythéistes » sont ici mentionnés de façon incidente afin seulement d’établir une comparaison. Le Coran désigne par le terme mushrikîn les polythéistes arabes et leurs croyances. L’on a beaucoup tergiversé sur la traduction de ce mot, c’est-à-dire sa signification, mais le « shirk » des Arabes consistait à adorer en plus de Dieu des co-divinités à titre d’intermédiaires ou d’intercesseurs auprès de Dieu[1] et, il est aussi simple qu’exact, de les qualifier de polythéistes ou d’idolâtres.[2] Il est établi que les polythéistes arabes ne croyaient pas en la résurrection et en un Au-delà, [3] c’est ce trait particulier qui justifie en ce verset le rapprochement entre des monothéistes et des polythéistes, car qui n’a aucun espoir d’une vie au-delà de la vie ne peut que souhaiter logiquement vivre le plus longtemps possible. Si l’on corrèle les vs95-96, ce rapport met en évidence le lien intrinsèque entre le polythéisme et le matérialisme.[4]

– L’Exégèse a souvent préféré un autre découpage syntaxique de ce verset qui fournit la lecture suivante : « Et, certes, tu trouveras qu’ils sont les gens les plus avides de la vie. Et, parmi les polythéistes, tel souhaiterait qu’on le fasse vivre mille ans… » Cette lecture, qui s’excentre du contexte, apparaît peu probable, mais ajoutée à l’origine persane de bien des premiers grands commentateurs, comme Tabari ou Râzî, elle a donné lieu à de curieux commentaires. Ainsi fait-on dire à Ibn ‘Abbâs et à d’autres que les polythéistes en ce verset étaient les majûs, c’est-à-dire les zoroastriens, qui, ne croyant pas à la vie en l’Au-delà,[5] avaient donc l’habitude lorsqu’ils éternuaient de se souhaiter en persan : zeh hezâ sâl : Vis mille ans ! [6]

Dr al Ajamî

[1] Cf. S39.V3.

[2] Les traductions françaises se sont évertuées à prendre en compte le radical sharika connotant le fait d’être associé et ont proposé des « associateurs » ou autres « associants » en passant par les « faiseurs de dieux ». Une même réalité peut être désignée par des voies de perception et d’expression différentes selon les cultures et les langues, mais ses divers signifiants indiquent le même objet, le terme polythéiste en français qualifie celui qui admet l’existence de plusieurs dieux, tout comme le Coran en S30.V42, et l’usage commun suppose pour le polythéisme/shirk un panthéon au sein duquel règne une divinité supérieure aux autres.

[3] Cf. S36.V78 ; S23.V82 ; S37.V16.

[4] L’Exégèse a mis ce verset en correspondance avec S62.V5-8. Toutefois, ce passage, bien que de propos semblant similaire, est plus restrictif et ne concerne qu’une faction parmi les juifs. De plus, elle omet de souligner que le même reproche est adressé en cette sourate aux musulmans avides des biens de ce monde au point d’abandonner la prière pour s’en saisir.

[5] L’on notera l’acculturation entraînée par le dogmatisme apologétique, puisqu’en réalité le zoroastrisme reconnaît l’existence d’un Au-delà et d’un Jugement.

[6] Outre la naïveté de cette exégèse, et puisqu’il est parfaitement établi que les zoroastriens croyaient en un devenir bon ou mauvais en l’Au-delà, l’on notera que l’apologétique se contente toujours de notions vagues et imprécises sur l’autre qui, in fine, n’est qu’un faire-valoir de soi.