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S2.V89-90 : « Et, lorsque leur parvenait une prescription venant de Dieu confirmant ce qu’ils savaient être – alors qu’auparavant ils imploraient de l’aide contre les dénégateurs – voilà qu’ayant reçu ce dont ils avaient connaissance ils le déniaient. Que la damnation de Dieu soit sur les dénégateurs ! [89] Comme est mauvais ce pour quoi ils ont vendu leurs âmes en déniant ce que Dieu a révélé par rébellion contre le fait que Dieu puisse opérer la descente de Sa grâce sur qui Il veut de Ses serviteurs. Cela leur valut colère sur colère ; aux dénégateurs un tourment infamant. [90] »

– Selon la logique de ce paragraphe, le Coran poursuit sa critique de la « relation à la Révélation » au travers de l’évocation de la longue et mouvementée histoire des Fils d’Israël.  La Thora, mais aussi plus abondamment encore les deux autres parties de l’Ancien Testament dites « Les Livres historiques » et « Les Livres prophétiques » rendent compte du difficile abandon par le judaïsme en formation du polythéisme et, donc, de son parcours chaotique vers le monothéisme. Ce mouvement s’inscrit en l’épopée d’un peuple combattant pour sa destinée et invoquant un dieu belliqueux et vengeur menant la guerre pour le peuple d’Israël contre les nations infidèles. En ce contexte postérieur à la Thora, le mot kitâb ne signifie donc pas l’Écrit de Moïse. S’agissant toujours du rôle de la lignée des prophètes d’Israël, le terme kitâb prend au plus près comme sens : prescription.[1] Ainsi, lorsqu’ils étaient menacés politiquement et militairement « ils imploraient de l’aide contre les dénégateurs », mais quand Dieu les assistait et les aidait à triompher par l’intermédiaire d’un prophète d’Israël et qu’il « leur parvenait une prescription venant de Dieu confirmant ce qu’ils savaient être », c’est-à-dire la Thora initiale, ceci afin de les rappeler à l’ordre et de redresser leurs déviances, « ils le déniaient ». Autrement dit, ils souhaitaient seulement vaincre leurs adversaires grâce à l’aide des prophètes et de Dieu, mais ne désiraient pas s’amender de leurs déviations polythéistes et refusaient chaque nouveau rappel du message de la Thora « dont ils avaient [pourtant] connaissance ». Cette duplicité et ces incessantes révoltes contre Dieu valurent à leurs auteurs cette réponse divine : « que la damnation de Dieu soit sur les dénégateurs ! » Il a été indiqué aux versets précédents que parmi les mécanismes conscients mis en œuvre pour justifier leur déni, les hommes récusent les prophètes, et ce, « chaque fois qu’il vous vint un prophète-messager porteur de ce que ne désiraient point vos âmes », v87. Il est cité à présent un de leurs arguments principaux : dénier « le fait que Dieu puisse opérer la descente de Sa grâce sur qui Il veut de Ses serviteurs ». Le mot faḍl/grâce est ici judicieusement employé et il précise que s’agissant des prophètes d’Israël ils connurent divers types d’inspiration et pas nécessairement la révélation au sens muhammadien du terme.[2] L’homme n’ayant pas réellement de critère pour juger de la réalité ou non de la prophétie, le motif est fallacieux et cette attitude ne peut lui être profitable : « comme est mauvais ce pour quoi ils ont vendu leurs âmes » sans que l’on sache en apparence si cette locution vaut pour le devenir ici-bas ou en l’Au-delà. Cependant, le segment « cela leur valut colère sur colère », c’est-à-dire colères successives, semble en rapport avec les épreuves que le peuple d’Israël subit en conséquence de leur déni, alors que le segment « aux dénégateurs un tourment infamant » concerne indiscutablement l’Au-delà.

– L’Exégèse ignora le contexte littéral et imagina que ces versets fustigeaient le refus des juifs de Médine de suivre Muhammad. Pour ce faire, les commentateurs lurent ce passage comme suit : « Et quand vous vient un Livre (le Coran) confirmant ce que vous déteniez (la Thora) alors qu’auparavant vous imploriez de l’aide contre les dénégateurs (les polythéistes arabes de Médine) et lorsqu’est venu ce dont vous aviez connaissance (la venue de Muhammad inscrite dans la Thora)[3] vous vous êtes rebellés contre le fait que Dieu ait fait révélation à Son serviteur (Muhammad). » Cette interprétation est sans support littéral et suppose de graves entorses au texte. Aussi, afin de lui donner plus de poids, fut-elle assortie de divers récits illustrant la situation, commentaires et autres « circonstances de révélation ». Le principal a été attribué à Ibn ‘Abbâs : « Les juifs imploraient la venue d’un prophète afin qu’il les aide à vaincre les Aws et les Khazraj (les deux principales factions arabes polythéistes de Médine) et, lorsque Dieu suscita Muhammad au sein des Arabes, ils dénièrent qu’il put être prophète en réfutant ainsi ce que pourtant ils affirmaient. Mu‘âdh ibn Jabal et d’autres compagnons médinois leur dirent : Ô juifs ! Craignez Dieu et convertissez-vous à l’Islam ! Vous imploriez la venue de Muhammad pour vous secourir contre nous alors que nous étions polythéistes, et vous nous disiez qu’il allait apparaître et vous nous en décriviez les caractéristiques. Salâm ibn Mishkam des Banî Naḍîr leur répondit : Il ne nous a rien apporté que nous ne connaissions, il n’est pas celui que nous évoquions. C’est alors que Dieu révéla ce verset.»  Il s’agit d’un récit de circonstance et non pas des circonstances du récit,[4] de plus, ce propos est tout, sauf authentifié. Reconnaissons tout de même qu’il exploite habilement le messianisme juif en faveur de l’apologétique musulmane et au détriment de toute vérité historique et théologique. Nous signalerons que cette fiction exégétique est extrêmement populaire dans l’univers hagiographique musulman.

Dr al Ajamî

[1] Étymologiquement et linguistiquement, une prescription/kitâb n’est pas une obligation. Lexicalement, le mot kitâb dérive de la racine kataba lorsqu’elle signifie écrire, d’où pour kitâb écrit, livre, missive. C’est en ce cadre que le verbe kataba signifie par extension prescrire, c’est-à-dire mettre par écrit, et que kitâb vaut donc pour prescription : ce qui a été écrit. Aussi, par définition, toute prescription/kitâb n’a pas un caractère obligatoire, il s’agit seulement d’une recommandation mise par écrit. Il en est de même en français où, par exemple, la prescription médicale est un acte écrit non contraignant, de fait une recommandation dans l’intérêt du patient. Ce n’est donc que sous l’influence de l’exégèse juridique propre aux objectifs de l’Islam qu’a été surimposé au terme kitâb le sens d’obligation, voire de Loi divine.

[2] La précision de l’expression coranique interdit ici qu’il s’agisse de la révélation du Coran faite à Muhammad comme pourtant une partie de l’Exégèse l’a supposé.

[3] Nous avons montré que cette assertion est erronée, voir : l’Annonce de Muhammad dans la Bible.

[4] Cf. notre critique méthodologique : asbâb an–nuzûl : Circonstances de révélation ou révélations de circonstance ?