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S2.V87-88 : « Nous avions donné à Moïse l’Écrit et Nous fîmes se succéder après lui les prophètes-messagers et Nous octroyâmes à Jésus fils de Marie les Miracles et Nous l’assistâmes de l’Esprit-Saint : « Faut-il donc, chaque fois qu’il vous vient un prophète porteur de ce que ne désiraient point vos âmes, que vous vous enorgueillissiez et que certains vous récusiez et d’autres assassiniez ? » [87] Ils répondaient : « Nos cœurs sont incirconcis. » Que non ! Mais Dieu les a rejetés à cause de leur déni ; qu’en bien peu croient-ils ! [88] »

En une phrase, le v87 retrace l’histoire de la filiation prophétique propre au judaïsme selon, schématiquement, trois phases :

1– Mise par écrit de la révélation initiale faite à Moïse : « Nous avions donné à Moïse l’Écrit »,[1] moment fondateur de la religion hébraïque, cf. v53.

2– Rôle de l’importante lignée prophétique qui fut en charge de la construction et restauration permanente du monothéisme au sein du judaïsme : « et Nous fîmes se succéder après lui les prophètes-messagers[2] ». 

3– La mission de Jésus envers les juifs : « et Nous octroyâmes à Jésus », cette mention étant textuellement inscrite dans la continuité du discours comme le confirme le fait qu’il soit immédiatement précisé : « faut-il donc, chaque fois qu’il vous vient un prophète ». En effet, en ce segment le « vous » représente les juifs et Jésus y apparaît comme un prophète leur ayant été envoyé : « chaque fois qu’il vous vient un prophète ».

Pour le Coran, Jésus appartient donc à la lignée messianique du judaïsme, le verset suivant le rappelle explicitement : « Et, lorsque Jésus fils de Marie dit : Ô Fils d’Israël ! Je suis, certes, messager de Dieu à votre adresse confirmant de la Thora antérieure… »,[3] cette période couvre ainsi quasiment un millénaire. Ceci n’exclut naturellement pas que Jésus ait eu aussi une autre fonction spécifique ayant été à l’origine du christianisme, mais ce n’est pas cet aspect qui est pris en compte en notre verset.[4] Le point commun entre Moïse, les prophètes hébreux et Jésus est donc présentement d’avoir été des prophètes-messagers/rusul envoyés au Fils d’Israël. Si par « Nous avions donné à Moïse » nous savons que Dieu inspira[5] à Moïse la Thora initiale, « l’Écrit/al–kitâb »,[6] il n’est rien dit quant aux modalités de réception du message divin pour les prophètes qui lui succédèrent. De Jésus, toujours nommé en filiation maternelle : « Jésus fils de Marie », sans doute pour mieux en indiquer la nature charnelle, il est ici évoqué sa fonction thaumaturgique, Jésus, miracle lui-même, aura prêché par le miracle. L’accomplissement de ces « Miracles »[7] est caractéristique de sa mission et le Coran développera ce thème à plusieurs reprises.[8] L’expression coranique « Nous octroyâmes[9] à Jésus fils de Marie les Miracles » précise que Jésus n’avait pas de pouvoirs propres, seul Dieu permet que se réalisent les « Miracles », Il en est l’Agent.[10] Le segment « Nous l’assistâmes par l’Esprit-Saint » est spécifique de Jésus, il est retrouvé en S2.V253 et S5.V110. L’expression Esprit-Saint/rûḥ al–qudus ne se rencontrera qu’à une autre occasion, au sujet de Muhammad et du phénomène de révélation : « Dis : L’a révélé [le Coran] graduellement[11] l’Esprit-Saint/rûḥ al–qudus de la part de ton Seigneur, en toute vérité… ».[12] Sur ce point, Nous renvoyons à S2.V97-98, verset confirmant que Gabriel est l’Esprit saint et l’effecteur intermédiaire de la révélation du Coran. Or, dans le Coran, « l’Esprit-Saint » est une seule et unique entité,[13] aussi, puisqu’il est indiqué que les « Miracles » ont été “donnés” par Dieu, c’est-à-dire opérés directement par Lui, l’on peut en déduire que l’intervention de « l’Esprit-Saint » est ici relative à l’Évangile. Néanmoins, concernant Muhammad, il est systématiquement et uniquement employé le verbe révéler alors que pour Jésus d’autres sont préférés tel en ce verset ayyada signifiant consolider, rendre fort, raffermir, aider, assister, d’où « Nous l’assistâmes ». C’est donc qu’a priori l’action de « l’Esprit-Saint » concernant Jésus et l’Évangile[14] diffère en ses modalités de celles opérant lors de la révélation faite à Muhammad. De fait, il apparaît aussi sur l’ensemble des évangiles que Jésus s’exprimait librement et selon des procédés et perspectives qui n’étaient pas celles des Écoles juives, sans doute est-ce cette originalité qui caractérise ladite assistance de Gabriel : « l’Esprit-Saint » qui, précisons-le, n’est pas pour autant du point de vue coranique le « Saint-Esprit »[15] ni « l’Esprit émanant de Dieu » en tant que définition d’un aspect de Jésus.[16]

Si, de Moïse à Jésus, l’histoire prophétique du judaïsme est évoquée en une brève courbe c’est uniquement afin de mettre en évidence l’arbitraire et l’incohérence des hommes face aux prophètes : « faut-il donc, chaque fois qu’il vous vient un prophète, que certains vous récusiez et d’autres tuiez ».[17] La mission prophétique n’est pas en soi coercitive pas plus que ne l’est la révélation qu’elle apporte. L’homme peut en démentir la véracité des prophètes de Dieu : « certains vous récusiez », même lorsqu’elle s’accompagne de prodiges ou miracles, et tel fut le cas pour Moïse ou Jésus. Cette opposition peut amener à des persécutions envers les prophètes dépêchés par Dieu, voire à des meurtres : « et d’autres assassiniez ». Ce segment souligne deux aspects du refus de la réforme prophétique par les hommes, le premier relevant de la récusation, ce qui revient à “tuer” les prophètes, c’est-à-dire leur message, comme en S2.V|–61], le second indique nécessairement qu’il nous faille comprendre ici au sens propre la locution « et d’autres assassiniez ».[18] Toutefois, le Coran ne donne aucune indication quant aux prophètes qui auraient été tués,[19] la philosophie critique du principe l’emporte sur la réalité des évènements. De même, il n’accuse pas le peuple hébreu en son entièreté d’avoir commis ces crimes non qualifiés, ceci serait contraire à l’éthique coranique qui n’admet que la responsabilité individuelle, mais il incrimine la faction rebelle indéterminée et paradigmatique déjà en cause aux vs84-86. Du point de vue intertextuel, cette incise coranique fait écho aux évangiles : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes, toi qui lapides ceux qui te sont envoyés ».[20]

Par suite, il nous est précisé que ces obstructions au message de Dieu sont dues au fait que « vous vous enorgueillissiez », car si l’homme ne reconnaît pas la prophétie c’est qu’il n’accepte pas que Dieu puisse lui donner des directives qui contredisent ses passions : suivrez-vous vos faux-dieux personnels plutôt qu’un Messager « porteur de ce que ne désiraient point vos âmes ». Nous l’avons justifié ci-dessus, il n’y a pas de locuteur réel à l’incise : « faut-il donc, chaque fois qu’il vous vient un prophète, que certains vous récusiez et d’autres assassiniez ? » et le célèbre « nos cœurs sont incirconcis » ne constitue donc pas une réponse directe à ce qui précède.[21] L’ensemble de la construction est purement rhétorique et didactique, la portée du propos est générale et implique l’homme face à la Révélation. Du reste, l’expression « nos cœurs sont incirconcis » est une métaphore connue[22] signifiant : nos esprits/qulûb, sont ghulf/recouverts,[23] engainés, enveloppés, soit : obscurcis. Autrement dit : « Nous ne comprenons pas ce que vous nous dites ». La réponse du Coran est : « Que non ! » : vous comprenez parfaitement ce qui vous est énoncé par les prophètes, mais vous fuyez en feignant de ne pas saisir. Cette attitude de “mauvaise foi” est qualifiée de déni/kufr, ce qui vaut alors d’être « rejetés » c’est-à-dire éloignés de la vérité divine, sens premier du verbe la‘ana dans le Coran.[24] Et s’il est dit d’eux « qu’en bien peu croient-ils ! », c’est que cet orgueil[25] et cet entêtement ne proviennent pas essentiellement d’un manque de foi,[26] mais du refus de se plier aux volontés de Dieu, contestation amenant à réfuter la Révélation.

– L’Exégèse, en sa dominante judéophobe, n’est pas aussi équitable que le propos coranique et se plaît à voir dans les juifs des “tueurs de prophètes”.[27]  Si l’on examine le cas des prophètes connus pour avoir été exécutés[28] tous sont victimes de l’oppression politique, ce n’est donc point le peuple hébreu qui fut responsable de son exécution. Citons Jean le Baptiste décapité sur ordre du roi juif Hérode Antipas aux alentours de l’an 28. Le Coran fustigera à de nombreuses reprises l’opposition des puissants de ce monde aux prophètes, car leur message était perçu par eux comme potentiellement révolutionnaire et à même de remettre en cause leur pouvoir temporel.[29]

Dr al Ajamî

[1] Nous avons explicité le segment équivalent au v53. Nous signalerons un discret changement de modalité temporelle destiné à inscrire le segment du v87 en une perspective plus générale, notre traduction en rend compte : « nous donnâmes [v53] versus nous avions donné [v87].

[2] En ce verset, le pluriel rusul vaut à l’évidence pour « les prophètes d’Israël » comme l’indique la notion : « Nous fîmes se succéder ». Notons que le pluriel rusul est par convention le plus souvent traduit par prophètes, mais il signifie plus exactement messagers d’où notre choix en ce cas précis de  « prophètes-messagers ».

[3] S61.V6.

[4] Pour la mission préchrétienne de Jésus, voir notamment S4.V171.

[5] En ce cas précis, le verbe « donner » est synonyme de « révéler », voir analyse v53.

[6] Par Thora initiale nous soulignons la reconnaissance par le Coran d’un « noyau dur » originel au sein cette Thora, cf. v53.

[7] « Miracles » pour le pluriel bayyinât qui en ce contexte désigne à l’évidence les miracles accomplis par Jésus, la même expression sera employée pour Moïse au v92. Si le mot âya signifie lui aussi miracle en tant que Signe de Dieu, l’étymologie de bayyinât signifie miracles en tant que preuves évidentes.

[8] Ex. : S3.V46 et 49 ; S5.V110.

[9] Notons que le verbe arabe âtâ : donner, octroyer, etc. est aussi imprécis en ses modalités que ses équivalents en français.

[10] Il faut entendre par miracle selon le Coran ce dont Dieu permet l’existence en dehors de l’ordre normal de Sa création, ce qui demeure “paradoxalement” une définition rationnelle. Le miracle chez ces prophètes est un acte réalisé par Dieu prouvant la validité du discours, bayân, et faisant apparaître clairement, tibyân, l’intervention divine.

[11] « révéler graduellement » est le sens de la forme II nazzala.

[12] S16.V102.

[13] L’on a prétendu que rûḥ al–qudus serait un calque de l’hébreu ruach ha-qodesh, mais en ses trois occurrences de l’Ancien Testament cette locution est une synecdoque signifiant la présence de Dieu.

[14] Pour cette problématique, voir S3.V65 ; S4.V171 ; S5.V110.

[15] Il nous faut distinguer « l’Esprit-Saint » du Coran, Gabriel, et le « Saint-Esprit » du Nouveau Testament qui, quoiqu’ayant une influence sur l’inspiration, connut diverses définitions littérales avant de devenir la troisième hypostase de Dieu au sein de la Trinité.

[16] « l’Esprit émanant de Dieu », sur ce point, voir : La Trinité selon le Coran et en Islam.

[17] Noter en la présentation du § 3 notre usage des guillemets de dialogue pour ce segment. Non pas qu’il s’agisse d’une apostrophe directement adressée par Dieu aux juifs, car il n’y a pas d’allocutaires présents, mais en tant que propos récurrent prononcé par les prophètes d’Israël se succédant.

[18] Nous avons explicité cela en S2.V|–61].

[19] Ces meurtres de prophètes ne sont connus que de par les écrits intertestamentaires, citons : Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Michée, Amos, Zacharie, Jean-Baptiste, mais quasiment tous les prophètes dits d’Israël ont été à des degrés divers persécutés. Du point de vue coranique, l’on ne peut compter en cette liste Jésus, car le Coran rejette la possibilité que certains juifs aient pu, contrairement à leur affirmation, l’avoir tué, cf. la Crucifixion de Jésus selon le Coran et en Islam.

[20] Luc ; XIII, 34 et Matthieu ; XXIII, 38.

[21] L’Exégèse suppose ici qu’il s’agit de la réponse de juifs de Médine à qui Muhammad se serait adressé, rien ne permet d’étayer cette thèse littéralement hors sujet.

[22] Nous avons conservé la traduction littérale « cœurs incirconcis » puisqu’elle fait directement écho à Lévitique XXVI, 41. Le sens y est identique sans que nécessairement le contexte le soit.

[23] C’est aussi métaphoriquement que le mot ghulfa désigne le prépuce et que ghulf est un pluriel signant incirconcis, car anatomiquement le prépuce se dit en arabe qulfa et incirconcis : aqlaf.

[24] Trop souvent et improprement traduit par maudire.

[25] C’est aussi l’orgueil qui pousse l’homme à refuser Dieu et, à cette fin, à le renier : « Votre Dieu est un dieu unique. Ceux qui ne croient pas en la Fin dernière, c’est leurs cœurs qui dénient, ils sont pleins d’orgueil. » S16.V22. Ce reniement est à la base du déni/kufr de tout dénégateur/kâfir.

[26] Le sens « combien est faible leur foi » n’est pas admissible, puisqu’il est dit fa-qalîlan et non pas fa-qalîlun, c’est-à-dire au nominatif.

[27] Cf. les avis rapportés à ce sujet en S2.V|–61].

[28] Voir note 19.

[29] Tel est par exemple très nettement le cas en S7.V59-104 lors de la première grande fresque relative à la mission des envoyés de Dieu. De Noé à Moïse, tous furent essentiellement combattus par les puissants de ce monde dits al–mala’u dans la terminologie coranique. Il en fut de même de l’opposition et de l’oppression que l’élite qurayshite exerça à l’encontre de Muhammad.