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 S2.V84-86 : « Et, lorsque Nous prîmes acte de votre engagement : Vous ne verserez point votre sang, ne vous chasserez point entre vous de vos demeures, vous y avez consenti, vous portant témoins. [84] Cependant, voilà que vous vous entre-tuez et expulsez partie des vôtres de leurs foyers, les dominant par l’iniquité et l’oppression et, s’il advint qu’ils soient vos prisonniers, vous les rançonnez alors même que vous est prohibé d’en prélever tribut ! Croirez-vous en une partie du Livre et en dénierez-vous une autre ? Qu’elle est donc la récompense de ceux d’entre vous qui agissent ainsi si ce n’est avilissement en la vie ici-bas et, au Jour de la Résurrection, d’être refoulés au plus profond du Tourment. Or, Dieu n’est point sans savoir ce que vous œuvrez. [85] Ceux-là ont échangé l’Au-delà contre la vie d’ici-bas, il ne leur sera pas allégé le châtiment, ils ne seront point secourus. [86] »

– Ces trois versets ne fournissent aucune indication permettant d’identifier les allocutaires directs, sans doute juifs, mais sans précisions de lieu ou de temps, décontextualisation qui dans le Coran indique nécessairement la portée générale du propos. Si l’on s’en tient au texte, tout en gardant à l’esprit la ligne critique théologique du chapitre IV, il nous est rappelé que dans les termes d’une alliance avec Dieu les croyants s’engagent à ne pas se combattre entre eux : « vous ne verserez point votre sang » et à respecter leurs biens : vous « ne vous chasserez point entre vous de vos demeures ».[1] C’est donc le combat fratricide qui est visé dans les suites logiques du v83 qui traitait des fondements éthiques de la paix sociale. Bien que la guerre soit une réalité des sociétés humaines vous, croyants, du fait de l’alliance contractée avec Dieu, vous ne devriez pas être ceux qui « vous entre-tuez et expulsez partie des vôtres ». Les membres de la Communauté des  croyants sont sacrés, vous n’avez pas à les opprimer « par l’iniquité et l’oppression » et, plus encore, « s’il advint qu’ils soient vos prisonniers » du fait même de votre iniquité,  il vous est interdit de rajouter l’infamie à la transgression, puisque « vous les rançonnez »[2] après les avoir combattus « alors même que vous est prohibé[3] d’en prélever tribut ». Ce segment a posé problème essentiellement du fait que le mot ikhrâj a été pris dans le sens d’expulsion, expulsion qui est pourtant déjà mentionnée en début du verset. Cependant, ikhrâj[4] signifie aussi « tribut »,[5] c’est-à-dire les sommes que l’on prélevait à cette époque sur les vaincus, ce qui en ce contexte est un choix adéquat.

Être croyant, c’est respecter l’ensemble des recommandations de l’alliance conclue avec Dieu, cette cohérence est le ciment de la Communauté. L’on ne peut négocier ce contrat moral au gré de nos passions, ainsi prétendrez-vous croire « en une partie du Livre »[6] en suivant certains engagements et « en dénierez-vous une autre » afin de satisfaire vos désirs de pouvoir. Il s’agit là d’une trahison contre la Communauté dont il est dit des auteurs « ceux-là ont échangé l’Au-delà contre la vie d’ici-bas »[7] et les conséquences en sont logiquement doubles. D’une part, « avilissement en la vie ici-bas », car tout traître s’est moralement abaissé et, d’autre part, du fait qu’il a rompu les liens de solidarité il sera traité de même au « Jour de la Résurrection ». Ceux qui auront trahi l’alliance avec Dieu contre leur communauté seront éloignés de la miséricorde divine et seront « refoulés au plus profond du Tourment » et il « ne leur sera pas allégé le châtiment » ; ayant dénoncé l’entraide « ils ne seront point secourus ».

– L’Exégèse avait noté qu’au verset précédent il était dit « Et, lorsque Nous prîmes acte de l’engagement des Fils d’Israël » alors qu’à présent nous lisons : « Et, lorsque Nous prîmes acte de votre engagement ». Cette différence fut majoritairement interprétée par les commentateurs comme signifiant que le Coran s’adressait là exclusivement aux juifs contemporains de la Révélation. Pour donner corps à cette hypothèse, ils échafaudèrent des « circonstances de révélations » ad hoc, mais sans fondements historiques aucuns. L’on prétendit ainsi que les trois tribus juives de l’oasis de Médine : les Banû Qaynuqâ‘, les Banû an–Naḍîr et les Banû Qurayẓa faisaient traditionnellement alliance en fonction de leurs propres inimitiés tribales avec les factions arabes des Aws et des Khazraj lorsque ces derniers se livraient bataille. Ainsi, les juifs se combattaient-ils entre eux et, selon les lois de la guerre, s’emparaient-ils des biens des vaincus, ici leurs demeures. Comme il advenait aussi que des juifs vinssent à être faits prisonniers par les Arabes, ils les rachetaient. Ce faisant, ils transgressaient l’interdiction de s’entre-tuer et respectaient, dit-on, le commandement de la Thora relatif au rachat des prisonniers.[8] Afin que le récit imaginé par les exégètes soit en phase avec le texte coranique, il fallut comprendre le segment central : « Croirez-vous en une partie du Livre et en dénierez-vous une autre » comme faisant allusion à deux règles de la Thora dont une aurait été transgressée et l’autre respectée, à savoir : transgression de l’interdiction faite aux juifs de s’entre-tuer, et respect de l’engagement de rachat de tout prisonnier juif. Or, si la Thora par le sixième commandement interdit le crime de sang, elle rapporte pour autant de nombreux combats entre Hébreux qui auraient été exigés par Dieu. De même, la Thora n’ordonne pas le rachat des prisonniers juifs, mais il s’agit d’une mitsva talmudique.[9] C’est donc selon une intention certaine, mais à partir d’une connaissance approximative des textes judaïques que l’on construisit cette interprétation et les « circonstances de révélation » qui lui donnent corps.

Dr al Ajamî

[1] Si l’on souhaitait malgré tout relier ce passage en une perspective de critique intertextuelle, il semble que le v84 puisse être mis en relation avec le chapitre XXIV du « Livre de Josué » se concluant sur un discours de Josué débutant par « n’adorerez que Dieu », v83, et définissant au nom de Dieu les termes d’une alliance avec les Hébreux. Le segment introduisant le v85 : « Cependant, voilà que vous vous entre-tuez » renvoie alors au « Livre des Juges » retraçant chronologiquement la suite des évènements et les transgressions évoquées en notre v85 ne sont pas sans rappeler l’épisode de Abimélech relaté au Chapitre IX.

[2] L’on notera que le verbe « rançonner » est ambigu, il signifie couramment exiger une rançon contre libération, mais aussi plus anciennement : racheter un captif. Ceci cherche à retranscrire l’apparition d’une variante de récitation ou qira’a traduisant les divergences d’interprétation de ce passage. En effet, soit il est lu tufâdû-hum, verbe de forme III : vous en demandez rançon, ce qui est le cas de l’École Ḥafs, soit tafdû-hum, forme I, dont le seul sens possible en ce contexte est « vous les rachetez », ce qui ainsi produit deux sens opposés. Nous recourons au verbe « rançonner » uniquement pour conserver l’ambivalence théorique induite par ces deux variantes, car l’analyse textuelle montre que seule la lecture tufâdû-hum est cohérente.

[3] Le verbe prohiber signifie étymologiquement « tenir éloigné », exactement comme la racine verbale ḥarama.

[4] Ce n’est que dans la période post-coranique que le mot ikhrâj prendra le sens de prélèvement des impôts dits kharâj.

[5] Cf. S18.V94 pour un sens similaire.

[6] Étant donné le contexte général, le mot « Livre » ne représente pas ici uniquement la Thora, mais désigne par synecdoque l’ensemble des livres sacrés propres aux religions monothéistes.

[7] Traduit littéralement, le terme-concept al–âkhira vaut pour Fin Dernière, mais, lorsque celui-ci est mis en opposition avec « la vie d’ici-bas/al–ḥayâtu–d–duniya, il est possible de rendre l’antinomie exprimée en le traduisant par « l’Au-delà ».

[8] Ce prétendu sabâb/circonstances de révélation est d’un point de vue critique un parfait exemple d’historicisation du Coran par une mise en scène pseudo historique du texte coranique. Pour notre critique générale, voir : Circonstances de révélation ou révélations de circonstances ?

[9] Cette mitsva ou prescription est selon Maimonide tirée de sept versets de la Thora dont le principal est : « Aime ton prochain comme toi-même : Je suis l’Éternel. », Lévitique ; XIX, 18. Il s’agit donc d’un avis rabbinique fondé sur une interprétation libre et orientée de la Thora – argumentation plus que contestable en l’occurrence – mais pas d’une prescription de la Thora.