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  S2.V62 : « En vérité, ceux qui croient : les judaïsés, les chrétiens et les sabéens, qui croit en Dieu et au Jour Dernier et œuvre en bien, ceux-là auront leur récompense auprès de leur Seigneur. Et nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés. »[1]

Ce verset s’ouvre par la particule d’insistance inna dont notre « en vérité » cherche à traduire ici la solennité. Il s’adresse à « ceux qui croient » et en dresse une liste : « les judaïsés, les chrétiens et les sabéens », liste non exhaustive de croyants, puisqu’il en donne aussitôt une définition générale : « qui croit en Dieu et au Jour dernier ». [2] Ce faisant, ce verset transcende tout clivage religieux conformément au postulat d’Alliance universelle, alliance reposant sur la conformité de la foi et du bien agir : « qui croit en Dieu et au Jour Dernier et œuvre en bien », théologie de l’altérité que nous avons analysé en détail en quatre articles.[3] Par « judaïsés », nous traduisons la locution al–ladhîna hâdû, litt. : ceux qui judaïsèrent. Son emploi est spécifique et indique qu’il ne s’agit plus comme précédemment des seuls Fils d’Israël, les acteurs historiques de la fondation du judaïsme, mais de l’ensemble de tous ceux qui ont adopté d’une manière ou d’une autre le judaïsme, sachant que le judaïsme est une forme tardive de la primo religion des Fils d’Israël. Le terme « judaïsés » recouvre donc une acception religieuse et non plus ethnique ou ethnico-religieuse. Par « chrétiens » nous rendons le nom coranique an–naṣârâ qui, si l’étymologie en est incertaine, désigne sans difficulté les chrétiens au sens large comme le démontre son usage en S5.V82.[4] La dénomination « sabéens » est en notre traduction un calque de l’arabe coranique aṣ–ṣâbi’îna, mais ne constitue pas pour autant une identification précise. À l’évidence, ces monothéistes devaient être connus sous ce nom, dont le caractère est non-arabe, mais l’origine toujours discutée.[5] Les anciens auteurs musulmans, tout comme la recherche moderne, ont beaucoup divergé sur le sujet, ce qui traduit réellement notre ignorance actuelle quant à savoir quelle religion était ainsi qualifiée par le Coran. De notre verset, il ressort que les sabéens étaient monothéistes,[6] ni juifs ni chrétiens.[7] Il est probable, dans le contexte d’Alliance universelle où s’inscrit ce verset, que ce terme soit lui aussi générique et recouvre plusieurs sectes monothéistes, entités fort nombreuses dans les premiers siècles de l’ère chrétienne en Arabie ou à sa périphérie. Ceci étant, si les « croyants », c’est-à-dire tous les croyants, s’engagent quant à ces trois points : foi en Dieu, foi au Jour du Jugement, droiture de comportement « qui croit en Dieu et au Jour Dernier et œuvre en bien » Dieu s’engage, Lui, quant à la finalité : « ceux-là auront leur récompense auprès de leur Seigneur. Et nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés », telle est la définition de l’Alliance universelle. Il est explicite que cette Alliance est inclusive et concerne tous les monothéismes.[8] Dépassant les divergences théologiques historiques, le Coran met en avant ce qui unit et définit les croyants aux yeux de Dieu : un croyant est celui « qui croit en Dieu et au Jour Dernier ». Mais, pour avoir de la valeur en termes de Salut : « nulle crainte pour eux, ils ne seront point affligés », la foi doit être traduite par un comportement exemplaire : « et œuvre en bien », la troisième des vertus théologales selon le Coran[9] et en cela réside le Salut universel. Foi commune, Salut commun, altruisme commun, tel est ce qui réunit tous les croyants. Le message est clair, sans ambiguïté textuelle ou conceptuelle, il postule de l’égalité des religions au regard de Dieu, voir sur ce point : La pluralité religieuse selon le Coran et en Islam.

– L’Exégèse, son en versant dogmatique théologico-politique a surinvesti ce verset afin d’en réduire la portée universelle. Il a été ainsi proposé plusieurs types de découpage syntaxique de l’énoncé afin, notamment, que le segment « ceux-là auront leur récompense auprès de leur Seigneur » caractérise uniquement l’expression initiale « ceux qui croient » que l’on assimile alors uniquement aux musulmans.[10]  De même, l’on voulut que par juifs, chrétiens et sabéens ne fussent désignés que ceux qui parmi eux se seraient convertis à l’Islam.[11] L’on parvint aussi à extirper du texte que les seuls adeptes de ces religions à être récompensés seraient ceux ayant vécu avant que l’Islam n’apparaisse, car, selon nos théologiens et nos croyances : « en dehors de l’islam point de Salut ».[12] Le contexte d’insertion de ce verset ne laisse pourtant aucun doute quant à sa signification et notre traduction littérale en rend compte. La suprématie et l’exclusivisme de l’Islam en matière de Salut sont un dogme non coranique et, face à ce verset, tout de même trois fois répété dans le Coran,[13] c’est la conviction personnelle de l’Exégèse et du lecteur qui s’impose au texte et non point l’inverse. Si, comme le soutient l’orthodoxie « l’islam abroge toutes les autres religions », dès lors, ce verset fut sans aucun doute conçu comme opposé au dogme et, pour épargner à Dieu d’être en contradiction d’avec les prétentions théologiques des hommes, l’on déclara donc radicalement que ce verset était abrogé/mansûkh.[14] Paradoxe, le fait même de vouloir abroger ce verset est en soi un aveu exégétique attestant que ces exégètes avaient parfaitement compris ce qu’il signifiait. Le sujet est si important du point de vue de la construction apologétique de l’Islam que l’on produisit par ailleurs une preuve supposée résoudre les difficultés soulevées. Il s’agit d’un récit de « circonstances de révélation »[15] mettant en scène Salmân le Perse, un personnage synthèse de toutes les religions, zoroastrien, chrétien, parfois juif aussi, puis, in fine, musulman. Celui-ci aurait parlé à Muhammad de la piété de ses anciens coreligionnaires et le Prophète lui aurait répondu : « Ô Salmân ! Ils font partie des hôtes du Feu ». Cela fut très pénible à Salmân, alors Dieu révéla le verset : « En vérité, les croyants, les judaïsés, les chrétiens et les sabéens, qui croit en Dieu […] ceux-là auront leur récompense auprès de leur Seigneur » ce qui dans la logique des concepteurs de cette anecdote devait se comprendre comme indiquant qu’il en était ainsi de leur sort puisque cela se situait avant l’avènement de l’Islam.  Cette narration n’est admise par aucun recueil de hadîths, mais elle témoigne bien de la volonté exégétique officielle. Emprise sur le Texte qui ne se relâchera pas jusqu’à que l’on puisse fournir un autre hadîth de circonstance en lequel d’après Abû Hurayra le Prophète aurait dit : « Par Celui dont l’âme de Muhammad est entre Ses mains ! Ceux qui m’auront entendu de cette communauté, juifs ou chrétiens, et qui mourront sans avoir cru en ce pour quoi j’ai été envoyé seront les hôtes du Feu. »[16] Paradoxalement, ce hadîth ne répond pas réellement à la problématique visée puisque, littéralement, il ne concerne que les juifs et les chrétiens qui auraient entendu le Prophète de son vivant, ce qui exclut le cas de ceux qui viendront après lui.[17] Enfin, signalons que de manière contradictoire les juristes musulmans s’appuyèrent sur ce verset, pourtant par eux abrogé, pour justifier théologiquement du statut de “protégé”/dhimmî,[18] des juifs, des chrétiens et des sabéens. Quoi qu’il en soit, le texte coranique demeure, et ce verset atteste explicitement de l’égalité des religions monothéistes en matière de Salut, car tous ces croyants « auront leur récompense auprès de leur Seigneur ». Ce verset indique que l’Alliance universelle implique tous « les croyants », le croyant étant défini par un critère théologal commun : « qui croit en Dieu et au Jour Dernier et œuvre en bien ».

Dr al Ajamî

[1] S2.V62 :

 إِنَّ الَّذِينَ آَمَنُوا وَالَّذِينَ هَادُوا وَالنَّصَارَى وَالصَّابِئِينَ مَنْ آَمَنَ بِاللَّهِ وَالْيَوْمِ الْآَخِرِ وَعَمِلَ صَالِحًا فَلَهُمْ أَجْرُهُمْ عِنْدَ رَبِّهِمْ وَلَا خَوْفٌ عَلَيْهِمْ وَلَا هُمْ يَحْزَنُونَ

[2] La mention de seulement trois entités religieuses « juifs, chrétiens, sabéens » n’est pas en soi limitative, car le Coran qui se doit d’être compris par ses premiers auditeurs, les Arabes, ne cite en conséquence que les religions monothéistes qui leur étaient directement les plus connues. Mais, en la perspective générale de tout allocutaire, c’est le segment « qui croit en Dieu et au Jour Dernier » qui fait sens et englobe de facto toutes les religions monothéistes.

[3] Voir : La pluralité religieuse selon le Coran et en Islam ; Le Salut universel selon le Coran et en Islam ; Violence, religions, l’Islam et le Coran ; L’Amour universel selon le Coran et en Islam.

[4] Signalons que sous l’effet des recherches bibliques sur les origines du christianisme et de la redécouverte des nazoréens, l’islamologue a supposé qu’an–naṣârâ qualifierait les membres de cette secte réfugiée en Arabie, lesquels seraient alors les véritables inspirateurs de Muhammad. Sans nous attarder sur ces spéculations sans preuve, signalons que ce mot arabisé était connu dans la poésie antéislamique et que selon Eusèbe de Césarée l’appellation an–nasârâ était depuis fort longtemps utilisée au Moyen-Orient pour désigner les « chrétiens ». De plus, dans ce contexte d’Alliance universelle, il aurait été incongru que le Coran ne s’adressât qu’à une secte marginalisée, voire totalement disparue au VIIe siècle.

[5] L’hypothèse linguistique qui nous semble la plus sérieuse a été émise par Nöldeke qui reliait le nom ṣâbi’îna au verbe mandéen saba signifiant immerger dans l’eau, d’où baptiser. Il est donc probable que les Arabes désignaient ainsi tout un aréopage de religions baptistes différant du christianisme tel qu’il était défini à l’époque.

[6] Ceci exclut de fait les homonymes sabéens du Hurrân connus pour être mâtinés d’astrolâtrie.

[7]  Le terme naṣârâ est sans doute assez imprécis pour inclure aux yeux des Arabes les diverses manifestations du christianisme dont de nombreuses formes, qualifiées d’hérésies par l’orthodoxie chrétienne, étaient présentes en Arabie et ses alentours.

[8] Ceci est confirmé par S22.V17, un verset très similaire qui oppose ces monothéismes aux polythéismes.

[9] Pour mémoire, ces vertus sont : croire, espérer, faire le bien, cf. S2.V25.

[10] Si, effectivement, parfois la locution « ceux qui croient » peut ne qualifier selon le contexte que les seuls musulmans, en ce verset ce serait sans argument littéral, nous l’avons démontré.

[11] En ce cas, il aurait fallu que cela soit textuellement précisé ou bien, logiquement, que ces convertis supposés ne soient pas nommés par le nom de leur ancienne appartenance religieuse.

[12] En ce cas, nous devrions admettre que Dieu aurait validé le christianisme durant plus de cinq siècles et le judaïsme plus de deux mille ans avant, finalement, de changer d’avis et les aurait alors déclarés caduques, abrogés, ou voués à l’Enfer ! Nous avons démontré que cet exclusivisme prôné par l’Islam – sachant que le judaïsme et le christianisme sont tout aussi exclusivistes – n’avait aucun fondement coranique, voir : Le Salut universel selon le Coran et en Islam.

[13] S2.V62 ; S5.V69 ; S22.V17.

[14] À cette fin, l’on fit dire sans aucune garantie à Ibn ‘Abbâs que le verset abrogeant serait S3.V85. Cependant, nous avons montré que le sens de ce verset était bien différent, cf. : S3.V85. Pour ce qui est de l’abrogation en tant que fiction et arbitraire exégétique, voir : l’Abrogation selon le Coran et en Islam ; S2.V106.  Quoi qu’il en soit, en faussant le sens de S3.V85 pour en faire une arme de guerre théologique et politique, nos exégètes furent dans l’obligation d’élimer par abrogation S2.V62 et ses deux autres occurrences.

[15] Pour notre critique argumentée de la non-validité de ce type de sources, voir :  : Circonstances de révélation ou révélation de circonstance ?  asbâb an–nuzûl.

[16] Hadîth rapporté par Muslim et Ibn Ḥanbal.

[17] De plus, croire en « ce pour quoi j’ai été envoyé » ne signifie pas se convertir à l’Islam, mais attester de la véracité de Muhammad et de son message, nous avons déjà expliqué ce point de convergence interreligieuse et nous le reverrons à de nombreuses reprises dans le Coran, voir notamment S2.V5 et S3.V85. L’on peut aussi comprendre que croire en « ce pour quoi j’ai été envoyé » signifie croire en Dieu et au Jour Dernier, auquel cas tous les croyants monothéistes et sincères répondent à ce cahier de charges conformément à ce que soutient le v62. Les défauts textuels que nous avons soulignés trahissent leurs auteurs qui, eux-mêmes encerclés en leur herméneutique, produisent des textes ne faisant réellement sens qu’en fonction du préjugé qu’ils désirent prouver.

[18] Ce statut s’oppose lui aussi au postulat coranique d’égalité des religions. Nous en avons réalisé la critique exégétique en La jizya et les dhimmî selon le Coran et en Islam ; S9.V29.