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S2.V|–61] : « C’est ainsi, ils méconnurent les miracles de Dieu, “tuèrent”, contre la Vérité, les prophètes. Il en fut ainsi, car ils avaient désobéi et transgressé.»

Notre césure du v61 ainsi que la traduction : « c’est ainsi », cherchent à reproduire l’articulation d’un propos en lien avec ce qui précède tout en marquant un déplacement du cas particulier, les Fils d’Israël en leur prime histoire, vers le cas général : l’opposition aux fonctions et missions prophétiques.

En effet, si les Fils d’Israël contemporains des évènements qui viennent d’être évoqués aux versets précédents « méconnurent les miracles de Dieu »[1] ils ne purent en revanche tuer aucun des prophètes ultérieurs alors qu’il est dit : ils « “tuèrent”, contre la Vérité, les prophètes ». Cette affirmation ne peut donc s’entendre en ce contexte qu’au sens figuré, le verbe tuer/qatala signifiant alors : s’opposer à la mission des prophètes que Dieu envoie aux hommes, d’où notre recours aux guillemets : « “tuèrent” ». C’est en cela qu’il est conclu : « il en fut ainsi, car ils avaient désobéi et transgressé », c’est dire, à titre d’illustration, qu’ils « avaient désobéi » à Moise et qu’ils avaient « transgressé » par leur adoration du Veau, mais refus des prophètes valant ici pour tous les peuples de par un changement de plan du particulier vers le général. Ceci est confirmé par l’observation suivante : la locution « tuer les prophètes » revêt dans le Coran deux significations : une abstraite et une concrète. Pour la signification abstraite, au v61 et en S3.V21, l’on note l’usage du pluriel sain nabiyîn/prophètes, particularité liée directement au sens figuré de l’expression ils « “tuèrent”, contre la Vérité, les prophètes ». Mais, pour la signification concrète, cinq occurrences,[2] nous constatons le recours au pluriel brisé anbiyâ’/prophètes[3] et, à la différence du pluriel nabiyîn/prophètes qui peut concerner divers prophètes, ce pluriel : anbiyâ’/prophètes est spécifiquement référé aux prophètes dits d’Israël et, notamment, aux meurtres ou oppressions qu’ils subirent. Ainsi, pour bien distinguer en ces versets l’usage au sens propre du verbe tuer/qatala nous emploierons le verbe assassiner : « ils assassinèrent les prophètes », alors que pour ce v61 et en S3.V21 nous le rendons par « tuer » au sens figuré : « “tuèrent”». Par ailleurs, c’est uniquement entre notre v61 qu’est employée la locution bi-ghayri al–ḥaqqi que nous avons rendue par : « contre la Vérité », c.-à-d. la véracité des missions prophétiques et la Vérité divine qu’ils ont à charge de transmettre,  ceci afin de souligner l’aspect conceptuel en lien avec le sens figuré ci-dessus indiqué. Cette locution ne doit pas être confondue avec les quatre autres occurrences[4] où nous lisons bi-ghayri ḥaqqin, c’est-à-dire sans la détermination du mot ḥaqq/vérité/droit par l’article, le sens étant en ce cas : « sans droit aucun » ce qui vise à indiquer que l’accusation a alors réellement une dimension historique réelle : « ils  assassinèrent les prophètes sans droit aucun  ».[5]

L’analyse sémantique et l’analyse contextuelle, contexte d’insertion, auront montré que le Coran a extrapolé l’histoire des Fils d’Israël afin de lui conférer une portée générale quant à la fidélité due aux prophètes de Dieu. Ce procédé oriente à nouveau le propos vers un des sujets-clefs de la première partie[6] de S2 : l’Alliance universelle, universalisme du message coranique que le v62 va alors éclairer puissamment.

– L’Exégèse ne sut percevoir ici l’anachronisme et soutint que ce verset reprochait aux juifs d’avoir tué des prophètes. Or, d’une part, nous avons noté qu’il ne s’agissait ici que des Hébreux du temps de Moïse, et, d’autre part, en sa dimension générale ce segment du v61 s’applique à tout prophète et religion. Ce n’est donc point aux juifs dans leur ensemble qu’une telle admonestation est faite, car, de plus, jamais le Coran ne stigmatise de manière générale toute une nation pour les méfaits de certains de ses membres.[7] Peu importe, les commentateurs ne lurent ces diverses nuances coraniques que selon l’unique ligne de leurs visées apologétiques : les juifs étaient depuis toujours des êtres pervers qui allaient jusqu’à assassiner les prophètes de Dieu.[8]  Ainsi, utilisa-t-on abondamment un propos attribué sans aucun fondement à Ibn Mas‘ûd, mais traduisant très bien en quelles perspectives d’opposition fut compris ce passage : « Les Fils d’Israël tuaient dans la journée trois cents prophètes et le soir allaient tranquillement vendre leurs légumes au marché. [sic] » ![9] Cette attitude exégétique reflète un véritable combat théologique mené par les clercs des premiers siècles afin de discréditer toute autre forme religieuse que l’Islam, elle est manifestement contraire au Message universaliste du Coran, le v62 va le démontrer.

Dr al Ajamî

[1] L’expression traduite est yakfurûna bi âyâti–llâh qui ailleurs peut signifier « ils dénièrent les signes (ou les versets) de Dieu », mais qui en ce contexte fait allusion à ce que Dieu accomplit de miraculeux pour les Fils d’Israël et qui a été précédemment cité, comme la Manne, les Cailles et les douze sources, d’où notre littéral : « ils méconnurent les miracles de Dieu ».

[2] Cf. S2.V91 ; S3.V112 ; S3.V181 ; S4.V155 ; S5.V20.

[3] Du point de vue linguistique, l’on peut avancer que le pluriel nabiyîn/prophètes peut être considéré comme dérivant de la racine arabe naba’a : paraître, annoncer. Par contre, la spécificité coranique de l’emploi du pluriel anbiyâ’, terme qui ne désigne dans le Coran que les prophètes d’Israël, indique qu’en ce cas ce pluriel est à rattacher à la racine hébro-araméenne nabâ.

[4] Cf. S3.V21 ; S3.V112 ; S3.V181 ; S4.V155.

[5] Pour mémoire, rappelons que le Coran par le trope « ils assassinèrent les prophètes » fait allusion au sort funeste de certains prophètes dits d’Israël tels Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Michée, Amos, Zacharie, Jean-Baptiste.

[6] Voir structure de cette sourate en : Introduction à sourate la Génisse.

[7] Du reste, dans le cas de l’assassinat des prophètes dits d’Israël, ce ne sont point les juifs qui furent responsable de ces persécutions, mais leurs rois et monarques. L’Exégèse se refuse à valide la saine rigueur du propos coranique qui jamais ne condamne les peuples ni les adhérents des religions, mais adresse ses reproches et critiques aux dirigeants de ces mêmes peuples. C’est la politique et le pouvoir qui s’opposent à la Révélation et aux prophètes, pas la foi. La théologie, parce qu’elle est ou devient l’instrument des pouvoirs, se charge alors de fournir les armes du débat. Ce thème sera repris en S2.V87. La Sourate 7 lorsqu’elle évoque l’épopée d’une autre lignée prophétique développe aussi longuement ce thème.

[8] Ce n’est pas sans lien avec cette déformation des propos coraniques que l’on accusa, sans aucun support historique réel, les juifs d’avoir tenté d’empoissonner le Prophète Muhammad à Khaybar. Il n’est pas à s’étonner non plus, en la perspective laudative classique, que les juifs soient censés avoir tué le Prophète, mais sans vraiment le tuer, puisqu’il ne mourut pas directement de ce mouton empoisonné [sic] Muhammad en ce cas apparaît tout comme Jésus, il aura été protégé par Dieu de la volonté d’assassinat des juifs et leurs morts ne dépendirent que de l’arrêté divin.

[9] Cf. par exemple : Tafsîr Ibn Kathîr.