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Lorsque, comme le font la traduction standard et l’Exégèse en traduisant le pluriel kâfirûn par infidèles, cette sourate a de fait une portée générale. Elle marque alors une fracture globale et totale entre l’Islam, ici représenté par la figure du Prophète Muhammad, et toutes les autres religions puisque le point de vue musulman les déclasse et ramène leurs adhérents au rang d’infidèles, car ils « n’adorent pas ce que nous adorons ».  D’une part, le terme kâfirûn signifie dans le Coran dénégateurs[1] et, d’autre part, comme nous allons le voir, l’analyse littérale met en évidence une tout autre thématique.

– Littéralement, cette sourate suppose une prise de position ferme adressée par Muhammad aux Mecquois à la suite de controverses suscitées par sa prédication ; en raison de l’apostrophe « Ô vous polythéistes ! », peut-être même fut-elle publique. C’est cette situation d’énonciation qui nous a fait traduire le pluriel kâfirûn par polythéistes et non par dénégateurs. En effet, l’ensemble du propos de cette sourate porte sur l’adoration de multiples divinités, adoration considérée comme incompatible avec le culte du Dieu unique, et non pas sur le fond dogmatique du déni de l’existence de Dieu qui justifie qu’ailleurs nous rendions kâfirûn par dénégateurs. L’on conçoit sans peine que le dogme monothéiste de Muhammad dut heurter de manière précoce la culture polythéiste de ses concitoyens et cette sourate en témoigne. Pour le polythéisme arabe, il était de règle de pouvoir intégrer de manière syncrétique d’autres divinités au panthéon de chacun, telle était une des caractéristiques du dîn al–‘arab,[2] principe contre lequel Muhammad s’inscrit frontalement : « Je n’adore pas ce que vous adorez »,[3] c’est-à-dire vos divinités. Le monothéisme que défend Muhammad est exclusif et excluant. Autre point, le v2 nous renseigne sur la nature du polythéisme des Arabes. En effet, si le Coran nous apprend qu’ils reconnaissaient l’existence d’une divinité créatrice des cieux et de la terre[4] qu’ils nommaient Allâh, aucun verset n’indique qu’ils lui vouaient un culte particulier, et le présent verset le confirme : « vous n’êtes pas adorateurs de ce que j’adore ».  Le polythéisme ou shirk des Arabes alors dits mushrikîn ne consistait donc pas à adorer des divinités en plus de Allâh/Dieu, mais à la place de Lui/min dûni-hi,[5] c’est-à-dire sans pour autant adorer Dieu. Ceci explique que, notamment dans le coran mecquois, les termes kâfirûn/dénégateurs et mushrikûn/polythéistes soient le plus souvent interchangeables. L’analyse intratextuelle du Coran fournit cette définition générale du polythéisme : associer d’autres dieux ou êtres à l’existence de Dieu en leur accordant l’adoration qui ne devrait être due qu’à Dieu. Plus précisément, le concept coranique « d’association/shirk » désignant les polythéistes mecquois et arabes ne correspond pas uniquement à l’ajout d’entités divinisées, mais aussi au fait de leur vouer un culte au détriment de celui qui doit être rendu à la seule entité divine existante : Dieu. En d’autres termes : ils n’adoraient pas Dieu, mais seulement ces divinités associées. C’est en cela que le monothéisme coranique s’oppose à cette forme de polythéisme[6] : seul Dieu doit être l’objet d’un culte, car Lui seul est Dieu, ex. : « Nous n’avons envoyé avant toi [Muhammad] aucun messager sans que Nous lui ayons inspiré : Il n’est de dieu que Moi, adorez-Moi donc ! », S21.V25. Les Arabes visés par le Coran sont donc kâfirûn/dénégateurs du point de vue de la foi, car mushrikûn/polythéistes du point de vue de leurs pratiques cultuelles et rituelles.

– Or, au moment des faits, en ces premiers temps de sa prédication, Muhammad n’avait pas de religion, seulement une nouvelle croyance, certes iconoclaste, mais sans rituel ; son message était dogmatique, théologique. Toutefois, la répétition à sept reprises selon diverses variations modales de la racine ‘abada, être serviteur de ou adorer une divinité, met l’accent sur l’égarement religieux. Le contexte d’énonciation peut donc être qualifié de théologico-religieux, situation pour laquelle nous avons déjà mentionné le lien avec le dîn al–‘arab[7] où le terme dîn s’entendait comme signifiant voie, culte, rituel. Néanmoins, nous l’avons souligné, ce n’est pas aux pratiques que Muhammad s’en prend ici, mais au fondement même de la croyance sous-tendant le versant religieux de la voie des Arabes. Le choix de dîn/voie s’impose donc, d’autant plus que nous sommes en la période embryonnaire des bouleversements cultuels et culturels que le Coran générera et en pleine domination et expression du dîn al–‘arab, la voie des Arabes, voie que le Prophète va refuser pour suivre la sienne propre : « À vous, votre voie/dînu-kum et, à moi, ma voie/dînî », voie qui lui est dictée par le Coran.

– Au final, l’analyse littérale ne valide pas pour cette sourate une portée générale, mais la limite à ses conditions d’énonciation : le monothéisme coranique face au polythéisme de Quraysh et des Arabes. Néanmoins, comme pour toutes les sourates du Coran, il est possible d’en dégager un message universel et intemporel et inclusif[8] : en dehors de l’unique adoration vouée à l’unique divinité : Dieu, rien d’existant ne représente la voie de Dieu.

Dr al Ajamî

 

[1] Voir : Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam.

[2] Pour la notion de dîn al–‘arab, voir : Le terme dîn selon le Coran et en Islam ou en notre thèse : Partie II, Chapitre VII, § 4, alinéa 4. H au lien suivant : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01556492/document

[3] Point de détail traductionnel, nombre de traductions portent : « Je n’adorerai pas », au futur. En cela, ils reproduisent les récits imaginés par les commentateurs classiques mettant en scène le Prophète avec quelques notables mecquois qui lui auraient proposé d’adorer alternativement leurs divinités et son dieu. Ce à quoi le Prophète aurait répondu : « je n’adorerai [jamais] vos divinités ».

[4] Par exemple : S39.V3 ; S29.V61 et v63.

[5] La locution min dûni–llâhi, fréquente dans le Coran pour qualifier le polythéisme des Arabes en ce temps-là, peut signifier en plus de Dieu tout aussi bien qu’en dehors de Dieu ou à la place de Dieu. Le choix de traduction ne dépend que de la conception que les commentateurs classiques se faisaient de ce polythéisme : adorer en plus de Dieu d’autres divinités.

[6] Il n’est donc pas exact de qualifier le ou les polythéismes arabes d’hénothéisme.

[7] Voir note 2.

[8] Voir : Les cinq postulats coraniques du Sens littéral.