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S2.V177

 

Ce verset  appartient à un long paragraphe qui est structurellement le parallèle du § 2 Chapitre 4[1] lequel, au travers de l’évocation de « L’histoire fondatrice du judaïsme », rappelait les réticences des Fils d’Israël à adopter la réforme monothéiste apportée par Moïse. Ce Chapitre 7 est consacré aux linéaments du proto-islam et, analogiquement, il mettra donc en évidence les réticences des primo- musulmans à intégrer la révolution coranique. Le paragraphe 1 : « De l’Interdit et du Tabou » évoquait leurs réticences à accepter la suppression des tabous traditionnels, le présent : « Du Livre et de la Coutume » traitera de l’opposition entre la Révélation et la Tradition et critiquera trois éléments constitutifs de la bédouinité : le code d’honneur [al–murû’a], la vengeance du sang [ath-tha’r], la succession [al–warth].

• V177: « La vertu/birr ne consiste point à ce que vous orientez vos faces vers le Levant et le Couchant. Mais la piété/birr est de croire en Dieu, au Jour Dernier, aux Anges, au Livre, aux prophètes, tout en donnant de son bien par amour pour Lui : aux proches, aux orphelins, aux pauvres, aux fils de la route, aux mendiants, pour l’affranchissement des esclaves. Et celui qui accomplit la prière et donne l’aumône/zakât, ceux qui tiennent les engagements qu’ils ont contractés, ceux qui endurent les maux, l’adversité et les temps de malheur ; ceux-là sont ceux qui auront été sincères, ceux-là sont les craignants-Dieu.. [177]»

Ce verset compose le deuxième alinéa de ce paragraphe 2 et constitue la première des trois critiques portées à la Coutume des Arabes. Le terme clef al–birr connote les notions de bienfaisance, dévouement, bonne action, véridicité, justice, il est ici mis en référence avec une des qualités cardinales des Arabes avant l’Islam : la murû’a ou code d’honneur, cet idéal viril masculin que l’on traduirait à tort par humanité[2] et qui guidait le comportement du Bédouin. Cette antique vertu coutumière comportait la générosité, la solidarité clanique, l’hospitalité, le courage, le sens de l’honneur, autant de paradigmes réinvestis en ce verset par l’éclairage de la foi. Il est donc justifié de traduite le mot birr par « vertu » plutôt que par piété ou bonté pieuse.[3] L’abord du Coran est critique : « la vertu ne consiste point à ce que vous » les Arabes primo-musulmans pensez, « mais la vertu » véritable est ce que Dieu a défini par voie de révélation. Ainsi, la vertu/al–birr « ne consiste point à ce que vous orientez vos faces vers le Levant et le Couchant », mais à croire « en Dieu, au Jour Dernier, aux Anges, au Livre, aux prophètes ». La locution « vers le Levant et le Couchant » est sans rapport avec la problématique de la qibla. Le texte ne dit pas : « du côté du levant ou du Couchant », ce qui aurait pu laisser supposer qu’étaient alors concernées deux communautés religieuses aux “qibla” différentes comme l’affirma l’Exégèse, cf. infra, mais l’énoncé coranique vise ceux qui se tournent à la fois « vers le Levant et le Couchant ». Aussi, en fonction de ce constat syntaxique et du contexte d’insertion, ce segment s’adresse-t-il aux Arabes polythéistes, lesquels adoraient par exemple le soleil [le Levant] et la lune [le Couchant] tout autant que leur Créateur véritable : « Et, parmi Ses Signes, le jour et la nuit, le soleil et la lune. Ne vous prosternez point devant le soleil ou la lune, mais prosternez-vous devant Dieu, Celui qui les a créés, si c’est bien Lui que vous adorez ».[4] Ceci étant, nous noterons que c’est aussi l’aspect formel qui est visé, une croyance fausse se traduit par des rituels vides de sens et par des actes qui ne seraient par conséquent être réellement pieux. Le cas présent, l’intention qui préside aux adorations métonymiquement représentées par l’expression « vous orientez vos faces vers le Levant et le Couchant » est dictée par le conformisme, la solidarité clanique[5] et l’ostentation, attitudes caractéristiques des Arabes en leur relation à la Coutume qu’ils qualifiaient de dîn.[6] L’orientation pieuse, la juste foi indiquée par le Coran « est de croire en Dieu, au Jour Dernier, aux Anges, au Livre, aux prophètes ». Ce credo est la norme à l’aune de laquelle la « vertu » véritable s’étalonne et elle doit supplanter chez les primo-musulmans l’antique murû’a païenne de leur arabité. Nous noterons que le singulier « Livre » qualifie présentement le Coran, car il fait écho aux réticences qu’éprouvèrent ces musulmans face à la suppression de leurs tabous alimentaires traditionnels par le Coran au v173.[7] L’idée centrale de notre verset est donc un des leitmotivs essentiels du Coran : il ne suffit pas de croire pour prétendre à la piété, mais il faut que cette foi soit transcrite en actes de bienfaisances et en bons comportements. Comme annoncé en introduction, le premier point cité est la générosité : « tout en donnant de son bien », magnanimité qui s’oppose à la libéralité de la murû’a, puisqu’elle est accomplie uniquement en vue de Dieu : « par amour pour Lui ». Effectivement, le fondement de la générosité dans l’antique vertu de la murû’a reposait sur la rareté des ressources et la grande valeur qu’elles revêtaient en termes de survie, et, quand bien même, il était impératif de donner aux nécessiteux afin que l’on puisse les jours de disette recevoir à son tour. Aussi, la piété/birr coranique est-elle l’antinomie de la murû’a, elle ne relève plus d’une simple relation horizontale de l’homme aux hommes, mais introduit dans cet échange une relation de verticalité à Dieu bien plus noble et élevée : donner par amour de Dieu, c’est-à-dire de manière totalement désintéressée. Non pas une charité faite par pure empathie, mais un don consciemment dirigé vers Dieu sans attendre de retour de la part de nos semblables. Il s’agit ainsi de se détacher de toute dépendance aux biens matériels, démarche de purification dont l’objectif est l’élévation spirituelle par allégement de nos craintes ou passions : « …et vous ne dépensez [en charité] qu’en vue de la Face de Dieu… »[8] Six catégories de destinataires sont ensuite énumérées : « aux proches, aux orphelins, aux pauvres, aux fils de la route, aux mendiants et pour l’affranchissement des esclaves » et, si les trois premières bénéficiaient de la prodigalité de la murû’a, les deux dernières sont plus spécifiquement coraniques et nous remarquerons que le Coran étend la charité pieuse à ceux qui d’ordinaire sont les victimes des systèmes d’accaparation de la richesse. Sans nous y attarder présentement, l’on signalera que l’affranchissement des « esclaves »[9] est donc mentionné dans le Coran en tant que dynamique de piété. Il a été dit que « la piété est de croire [10] en Dieu, au Jour Dernier, aux Anges, au Livre, aux prophètes », il est à présent précisé qu’outre ces manifestations concrètes de la foi, le croyant est « celui qui accomplit la prière et donne l’aumône ». Cette expression a été élevée au rang de pilier de l’islam lors de la construction historique de l’Islam, mais ici elle s’inscrit encore dans son contexte naturel et il est parfaitement légitime de traduire le trope âtâ–z–zakât par : donner l’aumône.[11] Il serait donc tout autant illégitime de le traduire par : acquitter, ou verser la zakât. Le sujet étant la manifestation de la piété, le don ne peut-être une obligation canonique, mais doit demeurer un acte de générosité spontanée, un élan du cœur, la « l’aumône », la charité.[12] En cela, « l’aumône » se différencie de la répartition minimale des richesses en tant que principe voulu par l’Islam et est conçue en ce verset comme référant opposable à la murû’a/vertu de la Coutume, comme nous l’avons montré. Puis, l’on note un passage au pluriel : « ceux qui » d’où notre ponctuation. Cet iltifât[13] coranique se justifie sans doute ici par la quasi nécessité de rimer le verset par l’assonance induite par le pluriel tout autant que de fournir une image collective de la communauté des croyants dont la vertu ne devra plus être celle des Arabes de la Coutume, mais celle des « craignants-Dieu ».[14] Deux autres qualités sont ensuite soulignées : la sincérité et la fidélité à la parole donnée : « ceux qui tiennent les engagements qu’ils ont contractés ». Le Bédouin, dont la culture était toute construite sur l’instinct de survie, trahissait sa parole au gré de ses intérêts.  Aussi, pour parvenir à la constance et à la loyauté tout en restant conforme à la « vertu » de l’homme de foi il faut être de « ceux qui endurent les maux, l’adversité » et, de manière plus globale, dans les moments difficiles de ceux qui font face aux « temps de malheur ».

L’Exégèse a ici soutenu que le segment « la vertu ne consiste point à ce que vous orientez vos faces vers le Levant et le Couchant » concernait les Juifs et les Chrétiens et, ce faisant, elle parvint à opposer la véritable piété, celle des musulmans, à la fausse piété, celle des Gens du Livre. Or, si les chrétiens priaient effectivement de manière inconstante vers l’Est, il est faux de dire que les juifs priaient vers l’Ouest. Nous avons maintes fois souligné que l’apologétique ne se souciait guère d’exactitude, et, qu’au contraire, elle était d’autant plus efficace qu’elle était fantasmatique.[15] Signalons que bien des traductions donnent pour ce segment : vers le Levant ou le Couchant, reproduisant ainsi l’approximative construction exégétique : une direction de prière pour les chrétiens et l’autre pour les juifs, alors que le Coran, nous l’avons analysé dit : le Levant et le Couchant. Au sujet de la phrase : « tout en donnant de son bien par amour pour Lui », de nombreux commentateurs mènent classiquement un combat contre la notion “d’amour de Dieu” qu’ils jugent, d’une part, trop “chrétienne” et, d’autre part, comme pouvant détourner de l’amour de la Loi, nous retrouvons là la défiance de l’orthopraxie à l’égard de la mystique musulmane. Ils ont alors proposé que le pronom « hu/lui » représentait al–mâl/la richesse, cas masculin en arabe, et non pas Dieu,[16] nous devrions alors comprendre : « donner de son bien quelque soit l’amour qu’on en ait ». Hormis cette volonté exégétique malsaine, nous avons montré que le sens était bien : donner pour l’amour de Dieu. Par ailleurs, bien des exégètes ont rendu la locution wa ḥîna–l–ba’s/et les temps de malheur par : « au moment du combat », bravoure qui appartient effectivement à la murû’a et qui ne s’inscrit donc pas dans la logique de la « vertu-piété/birr » coranique telle que développée en ce verset. Ce choix, par contre, reflète la construction de l’image du pieux combattant, sorte de moine-guerrier mis en valeur par l’Islam au service d’une idéologie dominatrice et conquérante.[17]

Dr al Ajamî

 

[1] Cf. Étude structurelle de S2 en Introduction à Sourate la Génisse.

[2]  L’humanité est un trait de caractère sans notion de genre, il concerne l’Homme, mais le mot murû’a désigne plus spécifiquement les qualités de l’homme mâle. Effectivement, murû’a est dérivé de mara’a dans le sens d’être sain et viril, avoir des qualités mâles, tout comme le virtus des Latins d’où provient le mot « vertu » désignait la force mâle et morale de l’homme/vir, d’où virilité. Pour les anciens, le genre féminin ne pouvait posséder ces qualités. Il est à noter que le Coran n’emploie pas ce terme des Arabes et que ni birr ni taqwâ n’ont de connotation genrée.

[3] Ces deux derniers termes sont postérieurement connotés par le développement moral du vocabulaire coranique. Du point de vue lexical, le mot birr est à l’origine non religieux et n’inclut pas nécessairement la notion de piété, l’on peut donc lire dans le Coran : « …et entraidez-vous à la vertu [birr] et à la piété [taqwâ]… », S5.V2. Cependant, et la base de l’évolution de sens est là, il apparaît qu’en fonction du contexte le mot birr peut aussi dans le Coran signifier piété, voir S2.V44. Pareillement, en notre v177 la liste des éléments constitutifs du birr selon le Coran rapproche le sens de ce terme de celui de piété, d’où aussi notre « mais la piété est de croire en Dieu, etc. ». Ceci explique aussi que nous utiliserons indifféremment en notre texte d’analyse les termes vertu et piété.

[4] S41.V37.

[5] Bien connue sous le terme générique ‘aṣâbiyya.

[6] Voir : Le terme dîn selon le Coran et en Islam.

[7] Ceci justifie que ce credo soit contextuellement différent. L’emploi du pluriel kutubi-hi/Ses livres se retrouvent spécifiquement dans l’énoncé du credo en S2.V285 et S4.V136.

[8] S2.V192.

[9] Le texte porte seulement ar–riqâb, litt. : les cous, comme l’on dit en français le joug de l’esclavage.

[10] Littéralement il est dit : la piété est qui croit, etc., mais par synecdoque le sens est évidemment la piété est la piété de celui qui croit.

[11] Voir : La zakât selon le Coran et en Islam.

[12] La charité se définit comme l’amour de Dieu et du prochain, lien spirituel et moral qui incite à aimer l’autre de manière désintéressée.

[13] Changement grammatical de sujets, de pronoms, dans une même séquence syntaxique, figure de style très fréquente dans le Coran.

[14] Pour la traduction de muttaqûn par craignants-Dieu, cf. S2.V2-5.

[15] Il aura d’ailleurs ici suffi de forger quelques incertaines “circonstances de révélation” pour légitimer l’argument.

[16] La plupart des traductions portent : donner de son bien, alors que le Coran mentionne donner le bien, dispenser la richesse ou, comme nous l’avons traduit, faire largesse. Ce faisant, elles rectifient la syntaxe coranique et rapprochent le texte de la volonté exégétique puisque pour que cette lecture soit justifiée il aurait fallu que le texte soit : wa âtâ mâla-hu ‘alâ ḥubbi-hi/et donne de son bien pour l’amour qu’il en a, ce que le Coran ni aucune variante n’énoncent.

[17] Du point de vue traductologique, il a été donné de nombreux sens à cette locution : « au moment de la rigueur », « au moment du danger », « dans les temps de violences », « durant la guerre », « quand les combats font rage », etc., notre traduction n’en est pas moins littérale.