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Lors du chapitre consacré à l’impureté et l’impureté de la femme selon le Coran et en Islam nous avons principalement analysé S5.V6 en nous intéressant à cet aspect de la question. Cependant, au risque de nous répéter partiellement, nous allons ici regrouper ce qui a trait en ce verset aux ablutions rituelles précédant la prière, celles-ci occupant à juste titre une place importante dans les pratiques rituelles du musulman. Du point de vue des conséquences de l’analyse littérale du Coran, il s’agit principalement pour nous à travers cet exemple de souligner de manière générale les mécanismes de construction ayant permis de passer du Sens littéral initial du Coran aux interprétations et ajouts que l’on doit à l’Islam. En effet, S5.V6 décrit en apparence de manière complète le processus d’ablution alors qu’il est connu de tous que l’Islam a produit de nombreux hadîths censés compléter cette révélation.

 

• Que dit l’Islam

Historiquement, il apparaît que les points concernant les ablutions surajoutés au Coran ont fait l’objet d’un débat entre juristes et exégètes puisque l’on finit par aboutir à un consensus, modèle du genre : le Coran révélerait quant aux ablutions le farḍ/l’obligatoire d’origine divine et la Sunna du Prophète enseignerait l’optionnel. À bien considérer, l’on devine là un compromis dogmatique, car, si la Sunna légifère l’Islam sunnite, pourquoi alors lui conférer un caractère facultatif. Comme preuve indirecte de l’élaboration postérieure au Coran de ses règles dites sunna, l’on constatera qu’en fonction de S5.V6 il n’y a en réalité consensus que sur les parties concernées en ce verset par les ablutions : le visage, les mains, la tête et les pieds. Il y a ensuite de nombreuses divergences quant à l’ordre à suivre et surtout les modalités de lavage à mettre en œuvre. Il est par ailleurs établi que selon la Sunna il faut aussi se laver la bouche et le nez ainsi que les oreilles. De même origine extra-coranique, citons la formulation d’une intention/niya préalable, objet de discorde entre l’École hanafite et les autres, ou le fait de procéder trois fois à toutes les opérations de lavage. Citons aussi l’existence de nombreux désaccords entre ceux qui affirment qu’il faut laver les pieds et ceux qui soutiennent qu’il suffit d’en humidifier le dessus ; discussions qui ont  directement donné lieu à moult pointilleuses spéculations quant au fait de passer les mains humides sur les chaussettes ou les chaussures : masaḥ al–khuffayn. L’étude du verset référent permettra tout à la fois de comprendre l’objectif coranique réel et de résoudre ces problématiques traditionnelles.

Point plus essentiel, lors de l’étude du concept d’impureté[1] – notion non coranique et due exclusivement à l’Islam en son imitation du concept d’impureté judaïque – nous avions indiqué que la pureté/ṭahâra selon le Coran ne s’entend qu’au sens figuré : pureté morale et spirituelle et donc inversement de même pour l’impureté. Nous le verrons, les ablutions selon le Coran ont uniquement une portée symbolique et vise la purification spirituelle. L’islam n’a ainsi aucun argument coranique lorsqu’il affirme que les ablutions sont destinées à purifier le musulman de ses péchés avant la prière. Nous allons y revenir, mais rappelons dès à présent que la position du Coran est cohérente puisque nous avons démontré que selon le Coran, et contrairement à ce que l’Islam soutient, la prière et le jeûne n’ont pas pour vertu directe de pardonner les fautes et les péchés.[2]

 

• Que dit le Coran

Le verset référent est donc le suivant : « Ô vous qui croyez ! Lorsque vous vous apprêtez à prier, alors lavez-vous le visage et les mains jusqu’aux coudes et humectez-vous la tête et les pieds jusqu’aux chevilles. Et, après un rapport, nettoyez-vous et, si vous êtes malades ou en voyage ou que l’un de vous revienne du lieu d’aisance ou que vous ayez “caressé” femmes, mais que vous ne trouviez point d’eau, alors ayez-en l’intention en recourant à un sol  propre dont vous toucherez votre visage et vos mains. Dieu ne veut point vous imposer quelque gêne, mais Il veut vous purifier et parfaire Sa grâce à votre égard ; puissiez-vous être reconnaissant ! », S5.V6.[3]

– Du point de vue de l’analyse contextuelle, nous constatons que ce verset appartient au début de la Sourate V, laquelle est réputée être une des dernières révélées, 112e selon l’ordre traditionnel. Il ne faudrait pas pour autant en déduire que le rituel des ablutions remonterait à cette période, car S4.V43, 92e, laisse à comprendre que les ablutions étaient pratiquées antérieurement. Par ailleurs, notre v6 s’inscrit dans la série de versets ouvrant la S5 et dont l’objectif commun est de répondre à des interrogations et spéculations émanant de l’entourage de Muhammad. Il nous faut donc considérer que le v6, comme ceux qui le précèdent, est une mise au point concernant les ablutions, débat qui, comme de nombreux autres, est sans doute en lien avec la pratique des ablutions chez les juifs et les chrétiens auxquels les Compagnons du Prophète furent confrontés à Médine. Ce constat renforce donc le caractère absolu de cette dernière révélation, autrement dit le caractère défini et définitif en matière d’ablutions, propos qui de facto est suffisant en lui-même. Du reste, le v7 donne la conclusion de ce paragraphe explicatif quant aux pratiques rituelles tout en confirmant leur nature intangible et complète : « Rappelez-vous donc la Grâce de Dieu et Son engagement auquel vous avez souscrit lorsque vous avez dit : “ Nous avons entendu et nous obéissons.” Craignez pieusement Dieu, car Dieu est parfaitement Savant de ce que recèlent les cœurs ! »[4] En ces conditions, comment croire que le Prophète eut à ajouter maints détails au propos définitif du Coran ?! L’analyse lexicale et l’analyse sémantique vont effectivement mettre en évidence la précision nécessaire et suffisante du propos coranique quant aux ablutions.

1– La phrase introductive concerne directement les ablutions « Ô vous qui croyez ! Lorsque vous vous apprêtez à prier, alors lavez-vous le visage et les mains jusqu’aux coudes et humectez-vous la tête et les pieds jusqu’aux chevilles. » L’on note que le  segment « lorsque vous vous apprêtez à prier, alors… » indique que les ablutions doivent être réalisées à chaque fois que l’on désire prier, car la racine verbale qawama signifie aussi bien se tenir debout qu’effectuer ou s’acquitter d’une chose. Aussi avons-nous exprimé globalement ces champs lexicaux par le verbe s’apprêter à. De plus, la préposition fa/alors implique ici une corrélation directe entre les ablutions et le fait de s’apprêter à prier. Cette précision coranique est donc contredite par la pratique due à l’Islam consistant à accomplir plusieurs prières avec une seule ablution. La position du Coran confirme directement et à contrario que les ablutions, nous l’avons dit, ne sont pas un “état de pureté” que l’on pourrait conserver dans le temps, mais bel et bien un rituel symbolique devant précéder chaque prière.

2– Le segment « alors lavez-vous le visage et les mains jusqu’aux coudes » emploie le verbe ghasala/se laver. Il n’est ainsi pas nécessaire de préciser le nombre de lavages, à l’inverse de ce que l’Islam discuta, trois selon la Sunna, puisque se laver signifie en arabe comme en français rendre quelque chose propre à l’aide d’un liquide. Il est tout aussi inutile de se demander de quels gestes user pour ledit lavage, seul le résultat est compris par l’emploi du verbe se laver : « alors lavez-vous ». Toujours en quête d’arguties, nos juristes se demandèrent si la barbe faisait partie du visage, manière de couper les poils en quatre qui n’appartient pas au Coran, le visage/wajh ayant une définition claire : partie antérieure de la tête d’un être humain, limitée par les cheveux, les oreilles, le bas du menton. Quant aux « mains », le terme arabe yad est anatomiquement plus imprécis et peut aussi bien signifier ce que le français nomme main, mais aussi l’avant-bras ou le bras jusqu’à l’épaule. Ceci explique que  le Coran ait dû préciser « jusqu’aux coudes » pour fixer le sens voulu. Cette approche logique élime les spéculations quant à la proposition « ilâ » ici employée, cette dernière signifiant soit « vers, en direction de » ou « jusqu’aux ». Le geste consistant selon la sunna à faire couler l’eau des mains vers les coudes n’a donc pas de fondement coranique et, encore une fois, peut importe la méthode, seul compte le résultat : se laver « le visage et les mains jusqu’aux coudes ». Nous noterons que le Coran ne précise pas la nature de l’eau à employer pour ces opérations de lavage, mais nul ne songerait à se nettoyer avec de l’eau sale, c’est là une limite qui tombe sous le sens et se suffit à elle-même.

3– Pour le segment « humectez-vous la tête et les pieds jusqu’aux chevilles » l’on notera le changement de verbe. Il ne s’agit plus de laver, verbe qui ne concernait que ses deux compléments d’objet : « le visage et les mains », mais de s’humecter « la tête et les pieds ». Le verbe arabe employé est masaḥa qui signifie ici ôter, essuyer avec la main, toucher, et, en fonction du sujet et de l’évocation directe plus avant dans le verset du recours à de l’« eau », l’on en déduit qu’il indique le geste consistant à passer les mains légèrement mouillées sur sa tête et ses pieds, d’où notre « humectez-vous » ayant présentement pour sens : mouiller légèrement.

Or, l’Islam n’a pas admis qu’il n’y ait pas selon le Coran à se laver les pieds, et l’origine de cette préoccupation en apparence hygiéniste est en réalité juive et chrétienne. Nous l’avons maintes fois illustré, c’est selon une logique d’emprunts à visée apologétique que l’Islam a beaucoup pris aux religions du Livre. En effet, selon Exode : XXX, 17-21, le service au Temple par les prêtres juifs exigeait qu’ils se lavent les mains et les pieds. Le christianisme quant à lui a transposé symboliquement cette Loi juive et fit du rituel du « lavement des pieds » un acte hautement christique, cf. Évangile selon Saint-Jean : XIII, 1-15. En leur volonté apologétique d’intégrer à l’Islam cette pratique, et face a une révélation coranique qui n’est ni juive ni chrétienne, les doctes de l’Islam ont donc été dans l’obligation d’imaginer une variante de récitation/qirâ’a[5] permettant d’infléchir le texte coranique en faveur de leur thèse. De fait, deux variantes coexistent quant au pluriel arjul/pieds qui, en ce segment, se voyellise soit arjuli soit arjula, la voyelle finale ayant valeur d’accord grammatical. Dans le premier cas, le « i » final en arjuli signale que ce “complément d’objet indirect” est sous l’influence du verbe masaḥa/humecter et de la préposition « bi » qui lui est afférée et le texte dit alors : « amsaḥû/humectez bi-ru’ûsi-kum/vos têtes wa/et [humectez] arjuli-kum/vos pieds ». Dans le deuxième cas, le « a » final de arjula a pour fonction de connecter ce mot au verbe ghasala/se laver lequel appelle un “complément d’objet direct”, le texte dit alors :  « amsaḥû/humectez bi-ru’ûsi-kum/vos têtes wa/et [lavez] arjula-kum/vos pieds  », c’est cette variante que portent les recensions Ḥafṣ et Warsh. Or, d’un point de vue syntaxique et grammatical, cette variante n’est guère soutenable et son acceptation ne repose que sur la volonté exégétique sous-jacente désireuse d’imposer le lavage des pieds. Cette détermination orientée explique aussi que la traduction standard, et bien d’autres, ait traduit ce passage ainsi :  « passez vos mains mouillées sur vos têtes : et lavez-vous les pieds jusqu’aux chevilles », ce au détriment de la lettre et de la logique sémantique coranique.[6] La bonne lecture de toute évidence grammaticale et syntaxique est la première que nous avons citée : « amsaḥû/humectez bi-ru’ûsi-kum/vos têtes wa/et [humectez] arjuli-kum/vos pieds », d’où notre traduction littérale : « humectez-vous la tête et les pieds jusqu’aux chevilles  ». Cet exemple de variante illustre parfaitement ce que nous avons qualifié de variantes exégétiques, c’est-à-dire une modification volontaire de prononciation, récitation ou lecture du texte coranique afin d’en changer la signification tout en respectant le rasm consonantique initial, voir : Variantes de récitation ou qirâ’ât. Sous un autre aspect de démonstration, nous aurons noté que l’ordre des parties du corps citées en ce verset ne suit pas la séquence logique d’exécution. Autrement dit, il est cité le visage avant les mains : « lavez-vous le visage et les mains jusqu’aux coudes », alors que nécessairement les mains doivent être lavées avant que de laver avec le visage, alors que l’énoncé « humectez-vous la tête et les pieds jusqu’aux chevilles » respecte un ordre de déroulement cohérent. À l’aune des analyses précédentes, l’on en déduit que la logique d’exposé coranique ne suit pas l’ordre d’accomplissement des ablutions, car il est seulement construit en fonction des deux verbes employés : en premier ce qui doit être lavé : les mains et le visage et, en second, ce qui doit être humecté : la tête et les pieds.

Il s’agit donc bien de passer les mains humides sur la tête et les pieds, mais sans qu’en apparence soient évoqués les détails de modalité. L’on observe cependant que le Coran emploie le terme « tête » et non pas cheveux, ce qui laisse comprendre que ce geste peut être réalisé sur n’importe quel couvre-chef. Le même raisonnement littéral peut être appliqué quant à la mention des « pieds » et indique que peu importe pour l’humidification si les pieds sont nus ou chaussés. Une autre question se pose : faut-il passer les mains humides sur le dessus du pied ou sur le dessous ? Ici, il faut noter qu’au segment « lavez-vous le visage et les mains jusqu’aux coudes » les termes  « mains/aydiya » et « coudes/marâfiq » sont au pluriel alors qu’au segment  « humectez-vous la tête et les pieds jusqu’aux chevilles  » le terme « pieds/arjul » est au pluriel, mais que le terme que nous avons traduit par « chevilles/ka‘bayn » est anormalement au cas duel au lieu d’être comme de règle au pluriel. Indiquons que le mot ka‘ba, dont l’étymologie évoque la forme arrondie d’un sein, est anatomiquement imprécis et désigne aussi bien le talon que la cheville ou la malléole. Ainsi, la non concordance d’accord entre le pluriel « pieds/arjul » et le duel « chevilles/ka‘bayn », c’est-à-dire littéralement les deux chevilles des pieds, ne fait pas sens puisqu’il n’y a qu’une seule cheville ou talon par pied. Aussi, pour rétablir la cohérence, la seule possibilité restante est que le duel ka‘bayn désigne les deux malléoles. Or, les deux malléoles sont logiquement atteintes en passant les mains mouillées sur le dessus du pied.

4– Nous avons analysé le segment « et, après un rapport/junuban, nettoyez-vous/iṭṭahharû » au chapitre consacré à l’étude de l’impureté selon le Coran et en Islam et avons montré que le complément junuban ne qualifiait pas un état d’impureté, mais, par euphémisme, les rapports sexuels eux-mêmes, cf. De même, nous avons démontré que le Coran explicitait le verbe iṭṭahhara en S5.V6 par le verbe ightasala/se nettoyer en S4.V43. Il n’y a donc pas selon le Coran à se purifier après lesdits rapports, mais simplement à nettoyer les parties concernées. Sans lien avec ce que l’Islam ici élabore, si pour le Coran les concepts d’impureté et de pureté au sens physique n’existent pas, pour autant ces deux notions y ont un sens figuré : se purifier moralement ou spirituellement, c’est-à-dire en se tenant éloigné de ce qui salit les comportements et l’âme. Aussi, le Coran réfute-t-il le concept d’impureté physique tout en mettant en lumière pour les croyants et les croyantes la recherche de la nécessaire pureté morale et spirituelle : « Dieu aime ceux qui se purifient/al–muṭahhirîn », S2.V222. Ainsi, les ablutions selon le Coran ne sont pas un acte de purification physique pas plus, nous l’avons dit, qu’un moyen de se purifier de nos fautes et péchés et sont à comprendre comme étant d’ordre symbolique, une démarche extérieure dont la finalité intérieure est une purification d’ordre spirituel en préparation de la prière. En l’article cité ci-dessus en référence nous avions de même montré que la notion de ghusl/bain de purification du corps après les rapports sexuels tel que l’Islam le conçoit et en décrit le processus n’a pas de soutien coranique, mais est directement emprunté à la pratique juive de purification par immersion dite Mikvè. Il n’y a donc pas non plus selon le Coran de notion d’ablution mineure/wuḍû’ et d’ablution majeure/ghusl.

5– Le segment « et, si vous êtes malades ou en voyage ou que l’un de vous revienne du lieu d’aisance ou que vous ayez “caressé” femmes, mais que vous ne trouviez point d’eau, alors ayez-en l’intention en recourant à un sol propre dont vous toucherez votre visage et vos mains.» a lui aussi été analysé à l’article cité ci-dessus en référence. Nous développerons présentement le segment « mais que vous ne trouviez point d’eau, alors ayez-en l’intention en recourant à un sol propre », lequel est l’argument scripturaire quant au concept de tayammum.[7] L’on note que ce segment  ne concerne que ceux qui sont  « malades ou en voyage » ou expressément lors des deux situations mentionnées : « que l’un de vous revienne du lieu d’aisance ou que vous ayez “caressé” femmes » à qui il est demandé en l’absence d’eau ou lorsque son emploi est problématique (cas de certaines maladies) d’utiliser « un sol propre ». Toutefois, le segment « un sol propre dont vous toucherez votre visage et vos mains » est visiblement en lien avec les parties concernées par les ablutions et l’on ne voit pas comment il serait demandé de remplacer le nettoyage des parties intimes par le fait de se passer de la terre sur les mains et le visage. Ainsi, d’une part, l’on déduit de manière uniquement sous-entendue qu’il s’agit en l’absence d’eau de se nettoyer des salissures possibles en usant de terre après avoir été aux toilettes ainsi qu’après des rapports sexuels. D’autre part, l’on comprend directement cette fois-ci de l’énoncé que les ablutions complètes faites normalement avec de l’eau  peuvent dans les conditions décrites être remplacées par une pratique de substitution : « un sol propre dont vous toucherez votre visage et vos mains ». Or, le terme arabe ṣa‘îd signifiant sol, terre, chemin, etc. désigne la partie superficielle d’un terrain sans que cela ne présage de sa nature, surface terrestre qui en français est qualifiée de sol, d’où notre « sol/ṣa‘îdan propre/ṭayyiban ».[8] Ainsi, est-il possible de déduire de ces observations que les parties souillées doivent être nettoyées en utilisant de la terre, voire des pierres, ce de la même manière que l’on emploie l’eau. Par contre, l’intention/fa-tayammamû visant à utiliser pour les ablutions « un sol propre dont vous toucherez votre visage et vos mains » est différente, car utiliser pour cela de la terre reviendrait à se salir. L’on en déduit de ce constat et de la formulation coranique particulière que le «  sol » n’est ici qu’un plan support dont la seule utilisation possible revient à le toucher symboliquement des mains  puis à passer les mains sur le visage, d’où notre « dont vous toucherez votre visage et vos mains » et telle est bien raisonnablement la pratique établie. En conséquence de quoi, le “tayammum” selon le Coran ne concerne que les ablutions et quant aux saletés intimes elles doivent d’une manière ou d’une autre être toujours effectivement nettoyées, que ce soit avec de l’eau ou de la terre. Cette observation littérale renforce et confirme ce que nous avons précédemment souligné, à savoir que les ablutions ne sont pas une mesure d’hygiène, mais un acte de portée symbolique et spirituelle. Nous en déduisons aussi que le fait de se nettoyer après avoir été aux toilettes :  « ou que l’un de vous revienne du lieu d’aisance » ne fait pas directement partie des ablutions telles que le Coran les conçoit, mais relève d’une simple mesure d’hygiène à mettre en œuvre. Il n’y a  donc pas selon le Coran de notion d’instinjâ’ tel que le l’Islam le prescrit, à savoir : se laver les parties concernées par la miction ou la défécation avant les ablutions.

6– Enfin, de l’ensemble des observations que nous avons développées il ressort que le terme technique arabe wuḍû’/ablutions, non coranique, ne correspond pas exactement à ce que le Coran enseigne en la matière. Conséquemment, il en est de même pour d’autres concepts islamiques sur le sujet comme le fait que le wuḍu’ serait un état de pureté que l’on pourrait conserver tant qu’une émission de matières ou de gaz n’est pas venue l’annuler. Selon le Coran, les ablutions doivent être accomplies avant chaque prière, ce n’est donc pas un état de pureté acquis qui pourrait être annulé d’une manière ou d’une autre.

7- Du même ordre, selon le Coran les prières n’ont pas à être regroupées,[9] que cela soit en voyage ou simplement à cause d’un retard, la prière ne peut être donc accomplie que dans son temps,[10] ce qui implique que la question de la réalisation de plusieurs prières successives avec les mêmes ablutions ne fait tout simplement pas sens d’un point de vue coranique. Pour autant, s’il apparaît que les ablutions doivent être effectuées avant chaque prière, cela ne signifie pas que lesdites ablutions soient une condition de validité de la prière. Cette notion de validité est purement juridique et islamique, elle est la conséquence directe du caractère obligatoire de la prière imposé par l’Islam.[11] En effet, seul le caractère obligatoire conféré par l’Islam à la prière en fait un rite exécutable non pas en tant qu’acte de piété, mais en tant que respect des normes établies par l’Islam lui-même. La notion de validation technique de la prière n’est donc pas coranique, l’esprit de la prière selon le Coran[12] n’est pas comptable, il s’agit de la recherche d’un rapprochement spirituel qui ne relève pas de catégories mesurables et quantifiables, donc pouvant faire l’objet de normes validant ou invalidant la prière.

 

• Conclusion

L’analyse littérale du verset coranique consacré aux ablutions montre que le Corn est beaucoup  plus précis et riche d’informations que l’apport massif de hadîths prétendument complémentaires ne le laissait soupçonner. De fait, il n’était pas nécessaire d’ajouter des textes extra-coraniques pour déduire de ce verset la totalité des modalités permettant de réaliser les ablutions. L’analyse littérale aura donc encore une fois démontré le différentiel entre la lettre du Coran et les normes de l’Islam. Les ablutions selon le Coran sont simples et l’ensemble des différences, détails et ajouts que nous connaissons a été apporté par le pointillisme juridico-religieux, ce à partir de très nombreux hadîths. Or, comment supposer lorsque le Coran est explicite et traite de manière précise un sujet déterminé qu’il serait nécessaire que le Prophète eût à ajouter des éléments de détail non mentionnés dans le texte coranique. C’est toute la validité  du concept de Sunna en tant que complément explicatif du Coran qui est ici implicitement en jeu ; pour la critique fondamentale de ce dogme non coranique, voir : La Sunna selon le Coran et en Islam, fonction et mission du Messager. Ceci étant rappelé, nous résumerons ici les points principaux de divergence entre l’énoncé coranique et les règles édictées par l’Islam :

1- Le Coran n’indique pas la moindre formulation d’intention/niyya préalablement à la réalisation des ablutions.

2- Le Coran indique que les ablutions doivent être faites avant chaque prière. Il n’est donc pas possible de prier plusieurs prières regroupées [pratique qui n’est pas coranique] en ayant les mêmes ablutions.

3- Le Coran  ne donne pas aux ablutions de statut légal, rien ne vient donc les “annuler”, pas même des émissions intercurrentes de gaz intestinaux.

4- Le Coran ne confère pas aux ablutions la vertu de pardonner les fautes et les péchés.

5- Le Coran ne fait pas des ablutions un procédé de purification physique.

6- Pour le Coran, les ablutions sont un procédé symbolique visant à la purification/tahâra spirituelle.

7- Le Coran précise que l’on doit se laver/ghasala le visage/wajh et les mains/yad  sans indiquer ni le nombre de lavages ni qu’il y ait à se laver aussi la bouche et les orifices nasaux.

8- Le Coran précise que l’on doit humidifier/masa de la main sa tête/ra’s, ce sans mentionner les oreilles qui, du reste, n’appartiennent pas anatomiquement à la tête ou au visage. La formulation coranique permet de plus de comprendre qu’il est possible de passer la main sur un couvre-chef.

9- Le Coran précise que l’on doit humidifier/masa de la main le dessus des pieds/arjul. Il n’y a donc pas de notion de lavage des pieds et, de même, il possible d’effectuer cette opération sur des chaussettes ou chaussures.

10- Rien n’interdit dans le Coran que l’on puisse laver et/ou humidifier d’autres parties que les quatre qu’il a expressément mentionnées : les mains, le visage, la tête, les pieds, le cas échéant ce ne sont là que des ajouts.

11- Le Coran ne fixe pas de norme quant à la qualité de l’eau/mâ’a à employer pour les ablutions, l’on en déduit qu’elle doit seulement être propre.

12-  Le Coran ne connaît ni ne reconnaît la notion d’impureté physique, les mesures de propreté/tahâra qu’il prescrit en dehors des ablutions sont strictement de portée hygiénique.

13- Le Coran indique que les parties intimes salies lors des rapports ou de l’assouvissement des besoins naturels doivent être lavées, il n’y a pas à se laver/purifier tout le corps selon les modalités du ghusl tel que l’Islam l’a institué.

14- Le Coran enseigne qu’en cas de manque d’eau ledit lavage peut être remplacé par un nettoyage sec ou pulvéral.

15- Le Coran indique que le tayammum est uniquement destiné à remplacer les ablutions en cas de manque d’eau.

– C’est au final au Coran que revient de formuler l’esprit et la lettre des ablutions, voici les termes concluant notre verset référent: « Dieu ne veut point vous imposer quelque gêne, mais Il veut vous purifier et parfaire Sa grâce à votre égard ; puissiez-vous être reconnaissant ! »

Dr al Ajamî

[1] Voir : L’impureté et l’impureté de la femme selon le Coran et en Islam.

[2] Voir : La prière selon le Coran et en Islam et Le Jeûne de Ramadan selon le Coran et en Islam.

[3] S5.V6 :

يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آَمَنُوا إِذَا قُمْتُمْ إِلَى الصَّلَاةِ فَاغْسِلُوا وُجُوهَكُمْ وَأَيْدِيَكُمْ إِلَى الْمَرَافِقِ وَامْسَحُوا بِرُءُوسِكُمْ وَأَرْجُلَكُمْ إِلَى الْكَعْبَيْنِ وَإِنْ كُنْتُمْ جُنُبًا فَاطَّهَّرُوا وَإِنْ كُنْتُمْ مَرْضَى أَوْ عَلَى سَفَرٍ أَوْ جَاءَ أَحَدٌ مِنْكُمْ مِنَ الْغَائِطِ أَوْ لَامَسْتُمُ النِّسَاءَ فَلَمْ تَجِدُوا مَاءً فَتَيَمَّمُوا صَعِيدًا طَيِّبًا فَامْسَحُوا بِوُجُوهِكُمْ وَأَيْدِيكُمْ مِنْهُ مَا يُرِيدُ اللَّهُ لِيَجْعَلَ عَلَيْكُمْ مِنْ حَرَجٍ وَلَكِنْ يُرِيدُ لِيُطَهِّرَكُمْ وَلِيُتِمَّ نِعْمَتَهُ عَلَيْكُمْ لَعَلَّكُمْ تَشْكُرُونَ

[4] S5.V7 : « وَاذْكُرُوا نِعْمَةَ اللَّهِ عَلَيْكُمْ وَمِيثَاقَهُ الَّذِي وَاثَقَكُمْ بِهِ إِذْ قُلْتُمْ سَمِعْنَا وَأَطَعْنَا وَاتَّقُوا اللَّهَ إِنَّ اللَّهَ عَلِيمٌ بِذَاتِ الصُّدُورِ »

[5] Voir : Variantes de récitation ou qirâ’ât, en particulier le point 5.

[6] Du reste, signalons que Tabari soutint en bon linguiste que la seule variante sémantiquement possible est arjuli-kum, mais, pour maintenir le consensus exégétique sunnite comme il est de règle chez lui, il postule du fait que l’on puise avoir le choix entre frotter les pieds afin de les humecter ou bien de les laver…

[7] Le terme technique tayammum a été fabriqué à partir du verbe tayammama en ce verset. Il désigne en Islam les ablutions dites sèches ou pulvérale. L’emploi coranique du verbe tayammama, quelle qu’en soit l’étymologie, a bien le sens de se proposer de faire une chose dans tel but comme l’indique explicitement S2.V265 [pas dans la traduction standard du reste !], d’où notre « alors ayez-en l’intention ». L’intention n’est pas ici de remplacer l’eau par de la terre, mais vise la purification qui, en cela, prend toute sa dimension symbolique. L’on peut aussi supposer que la notion d’intention précédant les ablutions a été extrapolée à partir de la surinterprétation de la notion coranique d’intention qui, ici, ne concerne pourtant pas ce point.

[8] Signalons que la traduction standard donne ici « de la terre pure » laissant ainsi transparaître le concept de pureté et d’impureté si cher à l’Islam sur les pas du judaïsme. Aucun élément linguistique ne permet de traduire le terme ṭayyib par pur.

[9] Idem

[10] Idem

[11] Idem

[12] Voir : La Prière selon le Coran.