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S2.V135

 

– Et ils prétendent : « Soyez Juifs ou Chrétiens, vous serez bien-guidés. » Réponds : « Non point ! Mais au credo d’Abraham, exclusivement/ḥanîfan ; il n’était point des polythéistes. »

Nous soulignerons ici la première occurrence du complément ḥanîf dans l’ordre du Coran, terme qui a beaucoup stimulé l’imagination des exégètes comme des islamologues et traducteurs. Sous la forme grammaticale ḥanîfan ce terme apparaît à dix reprises dans le Coran. Il est réputé de compréhension difficile et a donné lieu à de multiples interprétations. Jeffery signale que le terme était connu avant l’Islam en tant qu’emprunt au syriaque ḥanpâ et/ou au guèze avec le sens de « païen ».[1]  : The Foreign Vocabulary of the Qur’an, op. cit., p. 112-115. Pour autant, il est évident que ce sens ne peut être retenu pour son emploi coranique constamment en rapport avec le rejet des croyances polythéistes par Abraham et son propre parcours monothéiste de foi. La même islamologie a beaucoup spéculé sur le hanafisme en tant que secte supposée être à la base de la formation de Muhammad. Il faut dire qu’en cela elle a été aidée par nombre d’exégèses coraniques soucieuses d’effacer l’idée que Muhammad dut logiquement être polythéiste avant de recevoir la Révélation.

Si l’on écarte ces assertions islamo-islamologiques aussi gratuites qu’intentionnées, l’étymologie arabe de ḥanîf peut être reliée à la racine arabe ḥanafa désignant à l’origine le fait d’avoir les membres cagneux, d’où avoir une démarche torve et par là dévier, s’écarter, s’incliner, incliner à. Sous cet aspect et en s’appuyant méthodologiquement sur l’intratextualité, selon le contexte coranique constant pour ses occurrences le ḥanîf est celui qui, à l’image d’Abraham, s’écarte de la norme en place, ici le polythéisme : « il n’était point des polythéistes » pour se diriger vers le monothéisme. Le parcours ainsi indiqué est clair : il s’agit de rompre d’avec le consensus, et aux yeux de la majorité donc avoir une attitude de déviation, en s’écartant des fausses croyances pour parcourir le chemin permettant de retrouver le monothéisme. Cela revient à exclure ces croyances et ses propres croyances, s’exclure du groupe égaré pour, au final, se consacrer exclusivement à Dieu l’Unique, autant de cohérence sémantique autour du complément de manière ḥanîfan d’où notre « exclusivement ». Tel est bien le parcours d’Abraham et de tout croyant monothéiste pur.

 

[1] The Foreign Vocabulary of the Qur’an, p. 112-115.