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S2.V135 : « Et ils prétendent : « Soyez Juifs ou Chrétiens, vous serez bien-guidés. » Réponds : « Non point ! Mais, au credo d’Abraham, exclusivement, et il n’était point des polythéistes. »

– En ce verset, le propos coranique se conceptualise et, comme au v113, met en scène conjointement juifs et chrétiens : « et ils prétendent », sans qu’il s’agisse de faits réels, mais bien plus d’un procédé rhétorique. Nous retrouvons donc les termes hûdan et naṣârâ : « Juifs et Chrétiens », que nous avons explicités au v111 et qui qualifient tous ceux qui professent le judaïsme et le christianisme. Tous partagent la même prétention : être « bien-guidés », la guidance ne pouvant être que de par leur religion, au nom de l’Alliance qu’ils estiment avoir spécifiquement et électivement passée avec Dieu, en dehors de quoi, point de Salut ! Le prophète Muhammad est chargé de répondre : « Non point ! Mais, au credo d’Abraham », cette réponse à la concision délicate à traduire signifie qu’il est erroné de prétendre à l’exclusivité de la guidée alors que la vraie attitude est de se conformer au « credo d’Abraham » fondement de son Alliance et garant de la véritable guidée monothéiste comme cela a été exposé préalablement. Ce n’est ainsi point l’appartenance à une religion en particulier qui est déterminante et aucune communauté n’a de droit divin quant au monopole de l’Alliance, pas de supériorité, pas d’élection. Par « credo d’Abraham » nous traduisons ici la locution millah ibrâhîm, car présentement le terme millah se rattache à son étymologie araméenne avec pour sens : mots, discours, doctrine, dogme, credo.[1] L’Alliance d’Abraham repose donc sur un credo simple : croire « en Dieu et au Jour Dernier », v126, credo monothéiste, areligieux, ni juif, ni chrétien, ni musulman, tel est le « credo d’Abraham/millah ibrâhîm » et il en sera donné au v136 une lecture appliquée aux Juifs et aux Chrétiens. Abraham est ainsi le Patriarche d’un monothéisme universel et non le fondateur d’une religion universelle qui serait nommée religion d’Abraham[2] et, par conséquent : « Non point ! », vos prétentions à être les seuls « bien-guidés » au nom de vos religions respectives sont vaines. Il est alors précisé que la foi monothéiste est vouée « exclusivement » à Dieu sans être mâtinée de la moindre trace de polythéisme : « « il n’était point des polythéistes »,[3] le polythéisme revêtant de nombreux aspects mineurs et cachés.

– Nous soulignerons ici la première occurrence du terme ḥanîf dans l’ordre du Coran, terme qui a beaucoup stimulé l’imagination des exégètes comme des islamologues et traducteurs. Sous la forme grammaticale ḥanîfan ce terme apparaît à dix reprises dans le Coran. Il est réputé de compréhension difficile et a donné lieu à de multiples interprétations. Jeffery signale que le terme était connu avant l’Islam en tant qu’emprunt au syriaque ḥanpâ et/ou au guèze avec le sens de « païen ».[4]  : The Foreign Vocabulary of the Qur’an, op. cit., p. 112-115. Pour autant, il est évident que ce sens ne peut être retenu pour son emploi coranique constamment en rapport avec le rejet des croyances polythéistes par Abraham et son propre parcours monothéiste de foi. La même islamologie a beaucoup spéculé sur le hanafisme en tant que secte supposée être à la base de la formation de Muhammad. Il faut dire qu’en cela elle a été aidée par nombre d’exégèses coraniques soucieuses d’effacer l’idée que Muhammad dut logiquement être polythéiste avant de recevoir la Révélation.

Si l’on écarte ces assertions islamo-islamologiques aussi gratuites qu’intentionnées, l’étymologie arabe de ḥanîf peut être reliée à la racine arabe ḥanafa désignant à l’origine le fait d’avoir les membres cagneux, d’où avoir une démarche torve et par là dévier, s’écarter, s’incliner, incliner à. Sous cet aspect et en s’appuyant méthodologiquement sur l’intratextualité, selon le contexte coranique constant pour ses occurrences le ḥanîf est celui qui, à l’image d’Abraham, s’écarte de la norme en place, ici le polythéisme : « il n’était point des polythéistes » pour se diriger vers le monothéisme. Le parcours ainsi indiqué est clair : il s’agit de rompre d’avec le consensus, et aux yeux de la majorité donc avoir une attitude de déviation, en s’écartant des fausses croyances pour parcourir le chemin permettant de retrouver le monothéisme. Cela revient à exclure ces croyances et ses propres croyances, s’exclure du groupe égaré pour, au final, se consacrer exclusivement à Dieu l’Unique, autant de cohérence sémantique autour du complément de manière ḥanîfan d’où notre « exclusivement ». Tel est bien le parcours d’Abraham et de tout croyant monothéiste pur.

Dr al Ajamî

 

[1] Pour les diverses étymologies et significations du mot-clef millah, voir : S2.V120-121.

[2] Selon le Coran, le concept de « religion d’Abraham » est un non-sens. Toutefois, cette erreur ou approximation de traduction de la locution millah ibrâhîm est très fréquente, elle subit l’influence de l’exégèse apologétique qui veut à contre-Coran assimiler l’islam à la religion supposée d’Abraham de telle sorte que seul l’Islam serait la religion vraie, voire la religion immuable ou éternelle ou, plus curieux encore : la religion de Dieu comme il est parfois dit pour le v138. Cette position dogmatique exclut de fait la validité de toutes les autres religions et rejoint en ce sens le propos de ses devancières que pourtant le Coran ici condamne. L’on va même jusqu’à ajouter des verbes et des sujets inexistants, ex : « Dis : Non, mais nous suivons la religion d’Abraham ». Signalons que la traduction de millah ibrâhîm par Tradition d’Abraham n’est jamais rien d’autre qu’une version édulcorée de ces errements théologiques.

[3] C’est le syntagme : « il n’était point des polythéistes » qui dans le verset caractérise Abraham et non pas le qualificatif ḥanîf, et ce, à cinq reprises : S2.V135 ; S3.V67 ; S3.V95 ; S6.V161 ; S16.V123. Ce trope insiste sur la pureté du dogme monothéiste d’Abraham et sur la rupture totale que cela représente d’avec les croyances de son milieu, il y a bien là un exemple pour tous les croyants comme le rappelle le Coran en S60.V4.

[4] The Foreign Vocabulary of the Qur’an, p. 112-115.