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S2.V125

V125 : « Et, que lorsque Nous instaurâmes le Temple endroit de rassemblement et d’asile pour les gens, vous avez choisi le lieu où se tint Abraham comme oratoire.

– Et, Nous enjoignîmes à Abraham et Ismaël : « Purifiez Ma Demeure pour ceux qui y accompliront les tournées rituelles, y feront retraite, s’inclinent, se prosternent. »

En premier lieu, indiquons que l’analyse de ce verset se comprend en étroit complémentaire de celle de S3.V96-97 résolvant la question suivante : Bakka ou Makka ?

– Ce verset est d’analyse littérale délicate. Notre traduction fait apparaître d’emblée trois lieux distincts : « le Temple », l’« oratoire », la « Demeure », qui correspondent à trois qualificatifs différents : al–bayt, muṣallâ, baytiya, que l’Exégèse réfère à un seul et même endroit : la Kaaba. Contextuellement, le marqueur wa idh/et lorsque confirme le lien avec le v124 et un paragraphe s’adressant en premier chef aux juifs de Médine : « Ô Fils d’Israël », v122. Le sujet en est une critique de l’Alliance judaïque exclusive par le biais d’un plaidoyer pour l’universalité de la fonction abrahamique.

Dans ce contexte, nous observerons que la mention de al–bayt[1] pourrait alluder au « Temple » de Jérusalem.[2] Selon cette hypothèse, nous noterons que ce temple est qualifié de mathâbatan, occurrence unique d’un terme qui se comprend comme signifiant « endroit de rassemblement »,[3] ce qui dans le Coran ne caractérise pas exactement la Kaaba. En effet, ce lieu est voué au ḥajj, substantif qui, comme le verbe ḥajja, connote le fait de se rendre vers, se diriger, s’orienter, aller vers, l’idée est au cheminement, sabîl, mais pas au rassemblement, car même si celui-ci est effectif, il n’est pas donné comme objectif aux pèlerins et au pèlerinage.[4] Par contre, cette notion est intrinsèque à la fondation et à l’existence du Temple de Jérusalem où il était d’obligation rituelle, mitzvah, que les chefs de toutes les tribus et familles juives se rassemblent dans le Temple lors des pèlerinages des trois principales fêtes du judaïsme : Pessa’h, Shavuot et Sukkot.[5] Il est par ailleurs précisé que le « Temple » est aussi amnan, un « asile »[6] pour « les gens » fonction que tous les temples ont eue, y compris celui de La Mecque. Il avait été pressenti que syntaxiquement le segment faisant suite : « et vous avez choisi le lieu où se tint Abraham comme oratoire » posait problème, car il paraissait difficile de concilier l’énoncé d’une institution divine « lorsque Nous instaurâmes le Temple » et ce qui pour le moins apparaît être une initiative des hommes : « vous avez choisi le lieu où se tint Abraham comme oratoire »[7] à moins que ce ne fût sur le mode du blâme, ce que l’Islam n’entend pas ainsi concernant la valeur du maqâm ibrâhîm.[8] De fait, rien n’indique dans le texte qu’il y a eut changement de destinataires, autrement dit le discours s’adresse encore prioritairement aux juifs de Médine à qu’il y ne peut être rappelé qu’ils prirent le maqâm ibrâhîm situé à la Kaaba comme lieu de prière ! Il fut donc produit une variante de lecture afin de donner malgré tout de la cohérence au texte coranique selon la perspective exégétique voulue.[9] Cependant, selon les données bibliques plus ou moins recoupées par l’archéologie, il apparaît que le royaume dit d’Israël maintient comme lieu de culte le temple de Béthel[10] en opposition au Temple de Salomon et au royaume de Juda, ce qui ne manqua pas d’engendrer de graves tensions.  Or, en ce lieu de Samarie nommé Sichem, se trouve à l’origine un autel bâti par Abraham : « au lieu [maqôm][11] où était l’autel qu’il avait précédemment élevé. Et là, Abraham invoqua le nom de l’Éternel. »[12] Il est donc remémoré aux juifs qu’ils choisirent le maqâm ibrâhîm, ou maqôm abraham en hébreu, littéralement : « le lieu où se tint Abraham », comme « oratoire »[13] aux dépens du « Temple », position schismatique alors même qu’ils prétendent à l’Alliance une et indivisible de Dieu avec le peuple d’Israël. Dans les suites des versets précédents, le Coran argumente donc ici a contrario contre la prétention du judaïsme à l’élection de la lignée abrahamique et à son corollaire : le Salut exclusif.[14] Autrement dit, s’il en était comme vous le soutenez, pourquoi donc vous opposeriez-vous entre vous jusqu’à vous anathématiser et vous combattre. Cette critique constructive vaut pour toutes les religions.

– Notre présentation sépare donc le segment final du v125 de la première partie de ce verset dont nous venons de voir qu’elle concernait le Temple de Jérusalem : « Et, Nous enjoignîmes à Abraham et Ismaël : Purifiez Ma Demeure pour ceux qui y accompliront les tournées rituelles, y feront retraite, s’inclinent, se prosternent ». Nous marquons ainsi la rupture d’avec ce qui précède – c’est-à-dire les vs122-123-124 et la première phrase de ce v125 – car pour que cette deuxième partie du verset fût syntaxiquement en continuité avec la première il eut fallu un marqueur de relation ou de coordination. En l’état du texte, ce v125 est donc construit selon deux temps d’énonciation et présente par conséquent deux propos distincts. Comme pour le « Temple », la sacralisation de la « Demeure » se fait sur injonction divine : « Nous enjoignîmes à Abraham et Ismaël ». La locution baytiya/Ma demeure » est spécifique et ne se retrouve qu’en S22.V26, verset possédant un segment commun avec notre v125 : « …Purifie Ma Demeure/baytiya pour ceux qui y accompliront les tournées rituelles/aṭ-ṭâ’ifîna, ceux qui y séjournent,[15] s’inclinent, se prosternent/ar–rukka‘i–s–sujûd[16] ». Ainsi, il est certain qu’au v125 le syntagme baytyia/Ma Demeure qualifie de manière caractéristique la Kaaba,[17] objet du ḥajj, et non plus comme en la première partie de ce verset le « Temple » de Jérusalem.[18]  En fonction du contexte, il s’agit donc de dire qu’Abraham est le Patriarche des musulmans comme il l’est pour les juifs et les chrétiens et, en cette perspective, il est rappelé qu’Abraham est celui qui a donné à la Kaaba sa dimension monothéiste :  « purifiez Ma Demeure », c’est-à-dire de tout culte idolâtre,[19] tout comme il avait fondé le Temple de Béthel dédié à Dieu seul. La mission d’Abraham ne fut pas de créer des temples concurrents, mais des lieux consacrés à Dieu l’Unique. C’est aspect est essentiel, il précède dans l’ordre du récit l’histoire de la construction de la Kaaba, v127,[20] dont il ressort qu’Abraham éleva la « Demeure/al–bayt » sur les anciennes fondations d’un temple astrolâtre comme le confirme le fait que ses quatre angles correspondent aux quatre points cardinaux.[21] Le sens de « purifiez ma Demeure » est donc le rejet du polythéisme pour le pur monothéisme : « Seigneur ! […] détourne-moi, ainsi que mes fils, de l’adoration des idoles. Seigneur ! elles ont égaré grand nombre de gens… »,[22] tel est le préambule de l’acte réformateur fondateur à l’image d’Abraham.[23] C’est par ce postulat monothéiste qu’il est le Patriarche de la Communauté abrahamique pour laquelle à partir des vs130-131 sera formulée l’Alliance d’Abraham valant pour tous les croyants monothéistes au delà de leurs particularismes historiques et à qui il est reproché d’avoir érigé leurs différences en divergences. Enfin, la présence nominative de « Ismaël » atteste ici de l’existence plénière de cette branche abrahamique en tant que lignée monothéiste originelle, la Kaaba en sera le symbole.[24] Par contre, nous renvoyons au v197 et à S22.V26-27 quant au lien inexistant entre Abraham et la notion de Pèlerinage tel que l’Islam l’a conçu par la suite.[25] En résumé, nous aurons constaté que l’analyse littérale a permis une véritable archéologie textuelle ayant mis à jour trois temples différents : le « Temple » de Jérusalem, l’« oratoire » de Béthel, la « Demeure » ou Kaaba.

– L’Exégèse, au prix de grands sacrifices littéraux, ne vit en ce verset que la seule mention de la Kaaba. Elle dut donc fournir de nombreux textes et sources qu’elle apposa ou superposa à ce verset. Nous ne débattrons pas de l’exploitation apologétique d’une telle réduction. De manière notable, l’on s’intéressa à la nature du maqâm ibrâhîm et l’enjeu suscita quelques hadîths bien connus. Nous n’en discuterons pas ici, puisque nous avons montré que la locution employée en ce verset devait se comprendre comme signifiant : « le lieu où se tint Abraham » et qu’elle ne désignait pas une pierre sacrificielle de la période antéislamique plus ou moins sacralisée lors de la construction post-coranique de l’Islam.

Dr al Ajamî

 

[1] Le mot bayt signifie tente, maison, demeure. Dans le Coran, selon les contextes, il sera plus précis de traduire bayt par Demeure, Temple, Sanctuaire. En cette première occurrence, le lieu désigné par al–bayt est manifestement assez vaste : « endroit de rassemblement et d’asile pour les gens » il est donc juste de le traduire ici par « le Temple » au sens d’espace consacré ou templum. Concernant le Temple de La Mecque cf. v144.

[2] C’est l’équivalent hébreu beit qui désigne dans l’Ancien Testament le Temple de Jérusalem.

[3] Ce terme est pris pour matâb par les philologues, cet hapax difficile a été glosé par les commentateurs qui cherchèrent artificiellement à lui donner sens en fonction du Hajj, ex. : endroit de visite, endroit de retour, endroit où l’on revient. De même, il ne doit pas être établi de confusion avec S5.V97 : « Dieu instaura la Kaaba, la Demeure sacrée, comme lieu de dévotion [qiyâman] pour les Hommes… » où l’on traduit indûment le terme qiyâman par : lieu de rassemblement.

[4] Se sont en fait les enjeux politiques d’Ibn az–Zubayr à nos jours qui ont introduit l’idée de rassemblement de la “Umma” lors du Pèlerinage.

[5] Cette pratique a cessé après la destruction du Second Temple en 70, c’est donc pour la période allant de la fondation du Temple de Salomon à cet événement que le mot temple fait sens en ce passage coranique. Par suite, se sont les synagogues qui furent chargées par substitution de rassembler le peuple juif, elles se nomment au demeurant beit knesset : maison de l’assemblée.

[6] Le terme amnan évoque la sûreté, la confiance, la protection, et le mot asile signifie étymologiquement lieu, temple inviolable où l’on trouve refuge. Les temples ont été depuis l’antiquité des lieux d’asile pour les faibles, les opprimés, les esclaves, les débiteurs et les criminels. Au premier Livre des Rois, Chap. 1, les démêlés bibliques de Salomon et Adonias montrent que le proto-temple de son père David offrait déjà le droit d’asile.

[7] Du point de vue chronologique cet enchaînement posait aussi problème, puisque l’institution divine de la Kaaba est censée remonter à Adam.

[8] Le maqâm ibrâhîm est assimilé en Islam à une pierre qui aurait servi de marchepied à Abraham lors de la construction de la Kaaba en arrière duquel les musulmans prient lors des rituels de circumambulation. La variante de récitation citée infra vise à faire de cette pratique quasi polythéiste, prière au pied d’un bétyle, un ordre divin. Notre présente analyse du v125 montre que le sens de cette locution est obligatoirement littéral : « emplacement où se tint Abraham », ce qui ne qualifie donc pas une pierre que l’on aurait nommée maqâm. Nous envisageons la deuxième et dernière occurrence de la locution maqâm ibrâhîm en S3.V96-97.

[9] En effet, nous lisons wa–ttakhadhû min maqâmi ibrâhîma muṣallâttakhadhû [pour l’étude du sens, cf. v106] est à la deuxième personne du passé : « vous avez choisi [wa–ttakhadhû] le lieu où se tint Abraham comme oratoire ». Mais, il existe une variante de récitation reconnue où ce même verbe est à l’impératif, soit : ‘ittakhidhû, ce segment se comprend alors : « choisissez [waittakhidhû] le lieu où se tint Abraham comme oratoire ». Ce simple jeu de vocalisation permet de faire de la prière au maqâm d’Ibrahim, ici pris pour sa pierre-échafaudage, une prescription divine, de légitimer ainsi à rebours cette pratique et d’effacer une partie de la distorsion syntaxique que l’autre lecture suppose. Notre analyse littérale va démonter que cette “variante” est totalement à l’encontre du sens apparent du verset. Nous pourrions ajouter que la présence de la préposition « min » en ‘ittakhidhû min maqâmi ne fait pas sens avec l’impératif ‘ittakhidhû. Dans notre traduction cette préposition est rendue par comme.

[10] Selon la géographie biblique Béthel est la localité, mais le lieu de l’autel proprement dit se nomme Sichem : « Abraham parcourut le pays jusqu’au lieu [maqôm] nommé Sichem » Gen. XII, 6 ; XIII, 3 ; XXVIII, 18-19. Pour sa part, Béthel signifie beit El, la maison de Dieu, nom donné aux sanctuaires censés abriter l’Arche d’alliance. C’est donc en toute rigueur que l’expression bayt–Allâh, La Demeure de Dieu, n’est pas coranique, cf. note 18.

[11] L’orientalisme a souligné la proximité linguistique entre maqâm et maqôm et a conclu à un emprunt coranique. Cependant, ce terme fait pleinement sens dans ces deux langues sémitiques et l’on retrouve le mot maqôm en 376 versets de la bible hébraïque, ce n’est donc qu’en fonction du contexte très précis que nous avons mis à jour que cette parenté terminologique peut se comprendre.

[12] Génèse, XIII, 4.

[13] Il s’agit de la seule occurrence du mot muṣallâ, troisième hapax de ce passage, littéralement : lieu où l’on prie. L’oratoire, du latin orare « prier », est un lieu consacré à la prière.

[14] Voir : Le Salut universel selon le Coran et en Islam.

[15] Par comparaison al qâ’imîna, « ceux qui y séjournent », est l’équivalent de al ‘âkifîna : « ceux qui y font retraite » de notre verset.

[16] aṭ-ṭâ’ifîna et ar–rukka‘i–s–sujûd sont deux expressions ne se rencontrant aussi qu’en ces deux versets, ce qui renforce la spécificité de ce lien de sens.

[17] Le Coran use de sept appellations différentes pour la Kaaba, mais la désignation explicite Kaaba n’est-elle utilisée qu’à deux reprises : S5.V95 et 97, ce qui peut parfois poser quelques d’identification les autres qualificatifs employés étant moins spécifiques : al–bayt [S2.V158 ; S8.V35 ; S106.V3 ; S3.V96] ; baytiya, [S2.V125 ; S22.V62] ; al–bayt al–ḥarâm [S5.V2 et 97] bayti-ka–l–ḥarâm [S14.V37] bayti-ka–l–muḥarram [S14.V37] al–bayt al–‘atîq [S22.V29 et 33]. Ceci étant, une étude de l’ensemble de ces occurrences montre que par recoupement elles sont toutes corrélées, soit par la mention d’Abraham et Ismaël, soit par celle du Pèlerinage et qu’il existe des points de croisement. Au final, toutes sont reliées par S8.V35 au sanctuaire de La Mecque. Ceci ne retire rien au fait que le terme bayt lorsqu’il est donné isolément et en un contexte particulier puisse désigner un autre temple que la Kaaba, mais permet d’infirmer l’islamologie quand elle s’aventure dans le déni du lien coranique entre la Kaaba et Abraham. Signalons que la locution baytu–allâh/la Maison de Dieu n’est pas coranique, ceci s’explique sans doute par le fait que cette notion de lieu sacré contenant la divinité est ainsi rejetée, la Kaaba n’est pas au sens littéral la « Demeure de Dieu » qui, en Son absoluité, ne peut être en aucune manière l’objet d’une localisation, fût-elle mentale, voire symbolique. Il en est donc de même des autres appellations comme baytiya qui ne se comprennent que métaphoriquement.

[18] Contrairement à ce que quelques aventuriers islamologues de curieuse foi ont soutenu.

[19] Ceci se comprend du fait qu’il existait dès avant la haute Antiquité de nombreux temples de forme quadrangulaire dédiés aux cultes de nombreuses divinités.

[20] Voir aussi S22.V26.

[21] L’archéologie a montré que de très nombreux temples orientés de la sorte émaillaient la région, des grandes ziggourats de Mésopotamie aux modestes sanctuaires du sud de l’Arabie. Cette disposition faisait aussi des temples astrolâtres des observatoires astronomiques. Ainsi, plus précisément, le grand axe de la Kaaba est-il pointé vers Canopus, l’étoile concurrente de Sirius, alors que la Pierre noire indique le levant au solstice d’hiver.

[22] S14.V35-36.

[23] Le fait que le Coran précise que la Kaaba ait été bâtie sur les fondations d’un temple polythéiste peut sans doute se comprendre comme signifiant que peu importe les lieux et les temples, ce qui compte est ce que l’on adore, primauté au fond et non à la forme, désacralisation du sacré. Accessoirement, ce détail architectural effondre les croyances savantes et populaires faisant remonter la construction de la Kaaba à des temps antédiluviens, voire à Adam.

[24] À ce propos, l’islamologie depuis les travaux à destination colonialiste de Snouck Hurgronje [1857-1936] a supposé que la figure d’Abraham dans le Coran n’était en réalité qu’une tentative tardive de la part de Muhammad, lors des premières controverses avec les juifs à Médine, visant à réinvestir apologétiquement cette figure emblématique au service de l’Islam. Or, il est pourtant évident que l’abrahamisme était déjà parfaitement en place dès la prédication mecquoise, ex. : S14.V35-41 ; S6.V161 ; S16.V123.

[25] Voir aussi : Le Pèlerinage, le Hajj, selon le Coran et en Islam.