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S2.V67-73

   « Et, lorsque Moïse dit à son peuple : « Dieu vous ordonne d’immoler une génisse », ils s’exclamèrent : « Nous prendrais-tu en moquerie ? » Il répondit :  « Que Dieu me garde d’être parmi les ignorants ! » [67] Ils dirent : « Invoque pour nous ton seigneur, qu’il nous explique ce qu’elle est.» Il répondit : « Il dit qu’il s’agit d’une génisse ni trop vieille ni trop jeune, n’ayant mis bas qu’une fois, entre les deux. Faites donc ce que l’on vous commande ! » [68] Ils dirent : « Invoque pour nous ton Seigneur, qu’il nous précise qu’elle est sa couleur. » Il répondit : « Il dit qu’il s’agit d’une génisse dorée, de couleur pure, agréable aux regards. » [69] Ils dirent : « Invoque pour nous ton Seigneur, qu’il nous explique ce qu’elle est, car les vaches se ressemblent pour nous et, certes, si Dieu le veut, nous serons bien guidés. » [70] Il répondit : « Il dit qu’il s’agit d’une génisse non soumise au travail de la terre et à l’irrigation des champs, saine et de robe unie. » Ils dirent : « Enfin, te voilà venu avec la vérité ! » Et ils la sacrifièrent, mais ils faillirent ne point le faire. [71] Et, lorsque vous aviez tué une personne et que vous vous en accusiez mutuellement – mais Dieu est Celui qui manifeste ce que vous dissimuliez – [72] et qu’alors Nous dîmes : « Répandez-en sur lui une partie ! » C’est ainsi que Dieu donne vie aux morts et vous montre Ses signes, afin que vous réfléchissiez. [73] »

– Il s’agit du deuxième exemple d’ « infidélité à l’Alliance » proposé par l’intermédiaire du célèbre récit de la « Génisse »[1] à partir duquel il a été choisi le nom donné à cette sourate. À la demande divine transmise par Moïse : « Dieu vous ordonne d’immoler une génisse », la réponse des Fils d’Israël : « nous prendrais-tu en moquerie ? » n’exprime sans doute pas leur volonté de refuser de faire un sacrifice. En effet, ils étaient baignés de la culture sacrificielle égyptienne, religion d’immolation et d’holocauste. Leur étonnement est donc probablement dû au fait qu’il leur soit réclamé de sacrifier une femelle, une « génisse »,[2] puisque l’on ne sacrifiait rituellement que des mâles. En ce contexte, la réponse de Moïse : « que Dieu me garde d’être parmi les ignorants » peut signifier qu’il n’est pas ignorant des usages, mais, que venant de Dieu, il ne peut douter du bien-fondé de cette demande. Ce que ses interlocuteurs semblent admettre, car pour autant ils exigent des précisions : « invoque pour nous ton seigneur,[3] qu’il nous explique ce qu’elle est ». Le complément d’information divin comportera une première ligne de trois critères :   1– « ni trop vieille ni trop jeune » ; 2– « n’ayant mis bas qu’une seule fois [4]» ; 3– « dorée » [5] et « de couleur pure ».[6] Une telle description ne pouvait que leur évoquer le « Veau d’or » qu’ils avaient voulu adorer.[7] Ils tentent alors une esquive en déclarant que « les vaches se ressemblent pour nous », mais leur intention est déjà à l’amendement puisqu’ils ajoutent : « si Dieu le veut nous serons bien guidés ».[8]  En réponse, trois autres aspects leur sont donnés : 1. – « une génisse non soumise au travail de la terre et à l’irrigation des champs[9] » 2. – « saine » 3. – « de robe unie ».[10] Les Fils d’Israël comprennent à ce moment-là le double contre-rituel qui leur est demandé afin d’expier leurs fautes et d’expurger de leurs cœurs la présence du polythéisme, et ils s’exclament : « enfin, te voilà venu avec la vérité ! ». Les segments « ils la sacrifièrent »[11] et « mais ils faillirent ne point le faire » témoignent de la difficulté qu’une telle déconstruction mythologique suppose.

– Après qu’eut été accompli le sacrifice, apparaît un élément nouveau qui va permettre d’étendre la portée de ce récit coranique : « et, lorsque vous aviez tué une personne et que vous vous en accusiez mutuellement ». Il est bien sûr inutile et contre-productif de vouloir déterminer les acteurs de cette scène, sa finalité étant par ailleurs explicitement mentionnée : « mais Dieu est Celui qui manifeste ce que vous dissimuliez ». Le meurtre[12] est une double transgression majeure, car Dieu, seul Créateur de la vie, est aussi le seul Maître de la mort. Puis, par l’intermédiaire de Moïse est donné un ordre quelque peu énigmatique en l’état du texte : « répandez-en sur lui une partie ! » Notre traduction est strictement littérale et sans termes ajoutés et elle diffère en cela des classiques propositions telles que : « frappez-le [cadavre] avec un morceau [de la vache] ». De fait, il semble bien que les commentateurs interprétèrent majoritairement le propos coranique en fonction du rituel islamique d’abattage et pensèrent donc qu’après avoir égorgé la génisse il s’agissait d’en découper un morceau et d’en frapper le défunt assassiné, acte qui, au demeurant, serait contraire à l’éthique musulmane. Pour notre part, nous ferons observer que les rites sacrificiels de l’antiquité comportaient un holocauste,[13] la Thora en témoigne pour le judaïsme primitif et, en ce cas la génisse une fois immolée aura été brûlée. Un indice coranique renforce cette hypothèse, car au sujet du Veau d’or Moïse a dit : « Regarde ton dieu, celui à qui tu vouais un culte fidèle. Certes, nous allons le brûler, puis le pulvériser et le disperser dans les flots.»[14] En fonction du très probable rapport analogique entre l’immolation de la « Génisse dorée » et le culte coupable du « Veau d’or » et selon la logique du contre-rituel exigé des Fils d’Israël, l’immolation symbolique par holocauste et la dispersion des poudres[15] du dit Veau dans les eaux de la mer amènent à penser que la Génisse après avoir été égorgée a été elle aussi immolée par le feu et que ses cendres auront été recueillies. Si le risque de surinterprétation n’était pas ici trop élevé, l’on poursuivrait la comparaison à son terme, en supposant que ces cendres ont été mélangées à de l’eau.[16] En ce contexte très précis, la locution « iḍribû-hu bi-ba‘ḍî-hâ » peut alors indiquer le fait de jeter[17] sur le mort[18] une poignée de ces cendres ou de l’eau cendreuse, ce que nous avons rendu par : « répandez-en sur lui une partie ! »

– Le dénouement est tout aussi laconique : « c’est ainsi que Dieu donne vie aux morts et vous montre Ses signes afin que vous réfléchissiez », v73. Selon une lecture à minima cet énoncé ne donne aucune indication quant à la suite du récit. En ce cas, le fait d’asperger de cendres le mort se comprend comme marque de la repentance en fonction de la symbolique en usage à l’époque antique, pratique conservée dans le judaïsme. Mais, si l’on prend en compte les divers niveaux sous-jacents et, comme nous l’avons signalé en note, le processus de contre-rituel visant le « dieu créateur Path » et la « déesse de la vie Mehet-Ouret », alors le « sacrifice de la Génisse » a pour fonction de déconstruire les archaïques mythologies relatives aux origines de la vie et, conséquemment, un des fondements du polythéisme.[19] De plus, la construction ka-dhâlika que l’on traduit par « c’est ainsi que » signifie précisément : « c’est comme ceci que », ce qui suppose dans le contexte une comparaison entre l’énoncé : « Dieu donne vie aux morts » et un évènement similaire antérieur sous-entendu en l’assertion « [Dieu] vous montre Ses signes », le mot âyât/signes étant ici à comprendre dans le sens de miracles, prodiges. L’on en déduira que, comme le présumèrent les commentateurs, l’assassiné fut ressuscité, sachant que le texte coranique ne fournit aucune indication quant aux suites.[20] Par ailleurs, nous noterons qu’au lieu du singulier attendu : « le mort », il est employé un pluriel : « Dieu donne vie aux morts », à partir de la résurrection de ce mort ce glissement sémantique évoque sans difficulté la résurrection des morts au Jour du Jugement. La conclusion de ce récit dit de la « Génisse » serait donc : Dieu est l’unique Maître de la vie et de la mort ; comme Il vous a créés, Il vous ressuscitera et Il vous demandera compte de vos actes. Aussi, le « sacrifice » et le « meurtre » ont-ils pour fonction allégorique d’indiquer la sacralité de la vie, sacralité en lien contextuel avec l’Alliance.[21] Le non respect de la vie sera alors assimilé à une « infidélité cultuelle à l’Alliance » – titre que nous avons donné à ce paragraphe – comprise en tant que transgression de l’unicité divine sous son aspect essentiel d’unique détenteur de la vie. De fait, cette épreuve ancienne vécue par les Fils d’Israël eut pour mission de leur démontrer concrètement la Toute-puissance du Dieu unique de Moïse et l’inconsistance des idoles, ces faux-dieux personnels, le Veau d’or de tout un chacun.

– Enfin, au delà de la reconnaissance, s’impose la connaissance, car il est dit en l’incise finale : « afin que vous réfléchissiez », remarque valant pour l’ensemble de ce qui précède. D’ordinaire, le verbeaqala se traduit par raisonner, mais, le cas présent, il prend le sens de réfléchir [faire le lien entre des choses ou des idées] puisqu’il s’agit de faire le lien/‘aql entre au moins sept éléments-concepts : le Veau, la Génisse, le Meurtre, la Vie, la Mort, la Résurrection et la Toute-puissance de Dieu, concepts dont la compréhension constitue un véritable fil-guide du monothéisme pur.

Au final, le « récit de la Génisse » aura mis en évidence une analogie entre le polythéisme et le non-respect de la sacralité de la vie : l’homme en sa prétention se forge des divinités par lesquelles il désire force et puissance et, lorsqu’il attente à la vie, il s’arroge le pouvoir maximal et commet ainsi un reniement majeur de son alliance avec Dieu.

Dr al Ajamî

[1] D’aucuns ont été tentés d’y trouver quelques parallèles d’avec deux récits différents de la Thora [cf. Les Nombres ; XIX, v1-2 et Deutéronome ; XXI, v1-4] notamment celui dit de la « Vache rousse », mais le Coran, fidèle à sa logique déconstructive offre ici comme nous le constaterons un contre-récit complètement repensé et fort éloigné en signification de ces propos bibliques.

[2] Le terme « génisse » est plus adéquat que celui de « vache » puisqu’il désigne une jeune vache généralement non encore asservie aux travaux agricoles, définition qui en sera donnée plus avant dans le verset.

[3] Pour l’emploi de l’expression « ton seigneur » sans majuscule, cf. v61.

[4] Dans ce contexte, le terme ‘awân peut signifier : « d’âge moyen » ou « qui a mis bas pour la première fois ». Ce deuxième choix paraît plus judicieux, puisqu’il s’agissant de l’âge le segment « entre les deux » serait une répétition de « ni trop vielle ni trop jeune ».

[5] L’on voulut bien que l’adjectif safrâ’, jaune, dorée, signifiât « rousse ». Il s’agit là uniquement d’un rapprochement volontaire avec la « vache rousse » du récit de la Thora. Mais, en arabe, lorsque cet adjectif de couleur est utilisé pour qualifier la robe des animaux il signifie « dorée » et, plus exactement encore, une robe dite « sable » pour les bovins et « isabelle » pour les chevaux. Pour les robes « rousses », c’est-à-dire alezanes, baies ou rouannes, l’on utilise d’autres termes spécifiques.

[6] Les robes « sable » sont souvent charbonnées, la précision : « de couleur pure » indique que tel n’est pas le cas de cette génisse.

[7] Ce récit se situe donc après la destruction du « Veau » par Moïse, cf. S20.V97De plus, il est fort probable que l’on puisse discerner là une allusion à la déesse Mehet-Ouret, déesse égyptienne de la vie représentée sous la forme d’une belle vache dorée.

[8] Bien des exégèses apologétiques visent ici à souligner la “mauvaise foi des juifs” et ce segment est alors bizarrement commenté par : « nous serons alors bien-guidés vers la vache » !

[9] C’est principalement à ses deux fonctions agricoles que les bovins étaient assujettis en Égypte.

[10] Ces trois critères complémentaires correspondent à la description du taureau représentant vivant du dieu Ptah, le dieu créateur, et objet d’un culte très important en Égypte ancienne.

[11] Le verbe arabe dhabaḥa s’entend essentiellement au sens propre : égorger, mais il signifie aussi par extension sacrifier ou immoler une victime en l’honneur d’une divinité, sachant que ce mode de mise à mort est commun au monde antique.

[12] Le verbe qatala, qui veut dire tuer, englobe les différentes nuances des verbes français : assassiner, commettre un meurtre, occire, exécuter, supprimer, etc.

[13] Rappelons que le mot holocauste [du grec holokostos de holos, entier, et kostos, brulé] désigne l’antique rituel israélite en lequel la bête sacrifiée était entièrement brûlée.

[14] S20.V97. La mention « dans les flots » nous apprend incidemment que les Fils d’Israël n’étaient pas loin de la mer lors de l’épisode dit du « Veau », car le mot yamm/flots ne s’applique qu’à la mer. Ceci repose le problème de la localisation de l’épisode des Tables dites de la Loi selon le Coran, puisque le mont Sinaï est situé à plus de 50 kilomètres des côtes. Cf. Deutéronome ; X, 21 et son étonnant réajustement textuel.

[15] C’est le terme exact, car l’on ne peut réduire de l’or en cendres, le verset ci-avant cité précise bien le procédé de pulvérisation qui a été appliqué. Cela ne modifie en rien à la comparaison établie.

[16] Nous retrouverions alors l’eau lustrale obtenue à partir de la « vache rousse », Exode ; XIX, v9. Mais, en la logique déconstructive du Coran, cette eau ne serait ainsi ni purificatrice ni expiatrice et l’on en aspergerait, semble-t-il, le mort lui-même. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit pas de la description coranique d’un rituel judaïque spécifique – celui que la Thora expose avec tant de minutie que les commentateurs juifs et chrétiens peinent à en discerner la signification – mais d’une opération textuellement différente, hautement symbolique, limitée à cette seule circonstance particulière et dont le sens est délivré in situ par le Coran.

[17] Le verbe ḍaraba a de nombreuses significations réglées pour partie par les prépositions mises en jeu. Avec la préposition « bi » [en bi-ba‘ḍi-hâ] il peut signifier, jeter, se jeter, se précipiter, vider, mélanger, il était donc cohérent que dans le contexte nous ayons retenu le verbe répandre.

[18] Le changement de pronom, « hu » au lieu de « hâ » qui représentait la personne ou nafs tuée, indique bien la présence d’un corps physique, un mort.

[19] Nous sommes conscient que l’analyse littérale confine présentement à l’interprétation, mais l’hypothèse classique, qui ne repose que sur la fabrication de documents externes, est méthodologiquement plus faible et n’apporte rien de vraiment contributif au sens.

[20] L’Exégèse a ici imaginé un récit de circonstances plus ou moins romancé selon les versions où, après avoir été frappé avec un morceau de la vache, le mort ressuscite et dénonce celui qui l’avait tué, en général son neveu.

[21] L’Alliance est le thème du chapitre IV de S2 couvrant des vs40 à 47.