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S2.V29

S2.V29 : – Il est Celui qui créa pour vous ce qui est sur Terre, tout. De même, Il exerça Son autorité sur les ciels et les harmonisa en sept cieux ; Il est de toute chose savant.

§ 1. De la création du monde ; v29

– Ce verset introduit le Chapitre III de S2, lequel est composé de quatre paragraphes que nous avons intitulés comme suit : §1. De la création du monde [v29] ; §2. : D’Adam [vs30-33] ; §3. De la tentation [34-36…] ; §4. De l’expulsion du Jardin [versets…36-39]. En ces quatre paragraphes, le Coran envisage synthétiquement les deux premiers chapitres de la Genèse, mais, comme nous allons le constater, cette intertextualité  opère selon un mode de « contre-récits » critiques. En effet, du point de vue littéral ce passage coranique présente en réalité bien plus de différences que de points communs d’avec le récit biblique.

– Cependant, cette approche apparemment intertextuelle  a été interprétée de diverses manières. Partant de  ce rapport apparent intertextuel à la Bible, l’Exégèse puisa dans les interprétations talmudiques les détails de la mythologie relative à la création du monde, d’Adam et de l’Homme que le Coran pourtant de mentionne pas. À l’inverse, l’exploitation non critique de cette intertextualité critique représente le fer de lance de l’islamologie hypercritique qui ne voit dans le Coran qu’un texte ayant beaucoup emprunté aux exégèses et théologies tant judaïques que chrétiennes.  Il sera inutile de refaire ici un débat aussi ancien que le Coran, puisqu’il témoigne lui-même de ce type de polémique et fournit l’essentiel des contre-arguments, ex. : « Nous [Dieu] savons bien ce qu’ils disent : “En vérité, c’est un homme qui le lui enseigne [le Coran].” Or, la langue de celui par lequel ils calomnient [ainsi Muhammad] est étrangère alors que ceci [le Coran] est langue arabe explicite. », S16.V103 ;  voir aussi : S25.V4-6 ; S11.V13 ; S10.V38. Néanmoins, l’étude de ce chapitre III établira avec rigueur la nature critique du rapport intertextuel biblique mis en place par le Coran, ce qui en soi suffit à rendre caduques ce type de spéculations et permet  de comprendre en la matière le propos du Coran par lui-même.

– Or, méthodologiquement, l’approche critique intertextuelle du Coran est constante vis-à-vis du corpus biblique. Cette notion d’intertextualité biblique doit être entendue au sens large, c’est-à-dire Ancien et Nouveau Testaments, mais aussi l’ensemble de la production judéo-chrétienne couvrant la période anté-coranique. Cet immense corpus comprend la Mishna, le Talmud, les écrits patristiques et les apocryphes, panorama auquel l’on pourrait encore ajouter le vaste fonds légendaire de l’Orient ancien. Du point de vue de la critique comparée, le constat est indéniable et, du reste, le Coran lui-même assume une certaine filiation biblique, voir notamment : S2.V89, S3.V3, S3.V93, S5.V48, S46.V12. La véritable question n’est donc pas de savoir si le Coran entretient des liens extratextuels de ce type, ni même d’identifier à quels textes il allude, mais bien de déterminer selon quelles modalités et en quelles perspectives il s’y réfère. C’est qu’en effet, jamais l’on ne retrouve dans le Coran de citations in extenso ou même de paraphrases d’éléments scripturaires antérieurs qui soient à la lettre et, surtout, en accord textuel avec ce à quoi il fait allusion. Si la parenté textuelle paraît parfois évidente, ce qui l’en différencie l’est tout autant, au point que nous devrions parler de “communauté de différences”. Autre particularité, la totalité des informations ainsi colligées apparaît à l’étude pleinement refondue en un système possédant sa propre grille de lecture et cohérence interne.[1] Cette approche critique coranique est en soi particulière et il semble donc très hasardeux et réducteur de vouloir comprendre le Coran à la lumière de ce à quoi il emprunte. Néanmoins, les versets concernés sont fort nombreux et l’on ne peut guère faire l’économie de l’étude intertextuelle que cela suppose. Le cas échéant, la logique analytique que nous suivons imposera donc de hiérarchiser la démarche, c’est-à-dire ne pas chercher à entendre l’énoncé coranique à partir de son référent biblique mais, à l’inverse, d’établir par la mesure des différences la nature du lien et son degré de distanciation critique  afin de saisir le fil de sens coranique indiqué par ce système référentiel. À cette fin, notre propre recherche quant à la relation intertextuelle coranique met en évidence les principaux procédés suivants : le récit critique, le récit hypercritique, le contre-récit, la déconstruction, la reconstruction, la décontextualisation, la recontextualisation, la recomposition, la mise en archétype, l’allégorie.

– Ceci étant indiqué, ledit §1 est composé d’un seul verset qui, malgré sa brièveté, déconstruit tout un pan de la mythologie biblique. Nous noterons donc dans un premier temps que n’avons pas rattaché le v29 au paragraphe précédent contrairement à ce que le découpage classique propose.[2] Le segment « Il est Celui qui créa pour vous ce qui est sur Terre, tout » résume à lui seul plusieurs versets du premier chapitre de la Bible[3]  en lesquels l’homme biblique apparaissait « à l’image de Dieu ».[4] Nous verrons au § 2 que selon le Coran l’Homme a été en réalité créé à « l’image d’Adam », voir : 1– Adam et l’Homme selon le Coran et en Islam. Cette révolution ontologique essentielle, si elle avait été entendue, aurait transformé les relations des hommes à leur monde et à Dieu. Présentement, selon la Genèse, l’Homme adamique se voit  attribuer plein pouvoir sur la terre, inscription dans le texte biblique de la justification de son archaïque esprit dominateur et de ses désirs de puissance ; Genèse, Chap. I, 28 : « Remplissez la terre et soumettez-la, et dominez sur les poissons de la mer et sur les oiseaux du ciel et sur tout animal qui se meut sur la terre. » Or, l’énoncé « Il est Celui qui créa pour vous ce qui est sur Terre, tout » déconstruit ce mythe. En effet, il indique que Dieu est le Créateur : « Celui qui créa » et que l’Homme n’a en réalité que l’usufruit des biens de la terre : « pour vous », c’est-à-dire à votre disposition en totalité : « tout », mais avec par ailleurs comme consigne d’en user raisonnablement : « …mangez et buvez, et ne commettez pas d’excès ; Il [Dieu ]n’aime pas les outranciers ! »[5] Ensuite, le segment « de même, Il exerça Son autorité [6] sur les ciels et les harmonisa en sept cieux » ramène à l’essentiel le récit mythologique mésopotamien de la Génèse décrivant de manière assez confuse la création des trois premiers jours. Nous ferons observer qu’il n’est nullement précisé dans le Coran que la terre fut créée avant les cieux,[7] aussi la conjonction thumma doit-elle être traduite par de même [8] : « de même, Il exerça son autorité sur les ciels[9] », ce qui ne présage alors pas de l’ordre des étapes de création, mais dénote des volontés organisationnelles différentes de Dieu. Les mots : « et Il est Celui qui de toute chose est savant » peuvent signifier, en dehors de leur sens absolu, qu’au sujet de la création de la terre et des cieux les modalités du Créateur ne sauraient nous être réellement connues. Le rappel de l’Omniscience de Dieu introduit probablement aussi ce qui va nous être dit par la suite quant à la création de l’Homme par Dieu.

Dr al Ajami

 

[1] R. Arnaldez disait à ce propos : « …c’est que partout où le Coran présente matériellement des parallèles indéniables avec la Thora ou l’Évangile, il le fait en réalité avec des décalages qui en changent complétement le sens et l’esprit. » Roger Arnaldez, Les sciences coraniques ; grammaire, droit, théologie et mystique, Vrin, Paris, 2005, p. 124.

[2] L’Exégèse considère que le changement thématique intervient seulement au v30. Mais, pour que ce verset soit sémantiquement lié à celui qui le précède, il aurait fallu qu’il débutât syntaxiquement par une préposition de coordination tel qu’un « wa/et » ou un « fa », ce qui aurait alors permis l’enchaînement suivant : « vers Lui vous retournerez [v28] (et) Il est celui qui créa… [v29] ». Or, notre verset débute abruptement par le pronom de l’ipséité divine huwa/Il, ce qui en soi rend la liaison au verset précédent parfaitement improbable.  L’analyse de sens de ce premier paragraphe ainsi que du suivant confirmera la pertinence de ce séquençage.

[3] Précisément, le récit de la création du 5e au 6e jour.

[4] « Faisons l’homme à notre propre image selon notre ressemblance », Génèse, Chap. I, 26.

[5] S7.V31. Voir aussi S6.V141.

[6] « Il exerça son autorité sur les ciels » traduit « istawâ ilâ–s–samâ’i ». La racine sawâ signifie considérer deux choses à égalité, égaliser, ajuster, arranger, harmoniser, et sa forme VIII istawâ exprime de plus le fait d’avoir l’intention d’accomplir une chose, d’en avoir la maîtrise, de la dominer. Lorsque ce verbe est accompagné de la préposition « ilâ », et en fonction de la non-localisation spatiale de Dieu, l’expression coranique « istawâ ilâ–s–samâ’i » se comprend précisément comme signifiant : « Il exerça son autorité sur les ciels ». Cf. même sens en S41.V11.

[7] En des dizaines de versets la création des cieux précède celle de la terre, ex. : S10.V3.

[8] Et non pas : « puis Il exerça son autorité sur les ciels ». La conjonction thumma ordinairement rendue par puis, ensuite, enfin, a donc le cas présent une fonction paronomastique : en plus, en outre, et encore, etc. Fonction classique qui justifie notre : « de même ».

[9] Notre emploi non habituel du pluriel « les ciels » s’explique par le fait que le mot samâ’, qui d’ordinaire est le singulier ciel, peut être aussi un collectif désignant l’ensemble de tout ce qui est ciel, choix que confirme l’emploi du pronom de rappel marquant le féminin pluriel « hunna » affixé en fa-sawwâ-hunna au verbe sawwâ : façonner harmonieusement. Notre pluriel rare « les ciels » est destiné à garder l’idée exprimée par la particularité de construction de ce verset, à savoir l’existence d’une pluralité indistincte initiale de ciels organisée secondairement en cieux. Par ailleurs, il va sans dire que le chiffre « sept » comme en toutes les langues sémitiques et de nombreuses autres a, en un tel contexte, uniquement valeur symbolique.