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S2.V97-98

v97 : « Dis : « Qui serait hostile à Gabriel ! » N’est-il pas celui qui le révèle graduellement en ton cœur de par la permission de Dieu, confirmant ce qui le précède, guidée et belle annonce pour les croyants ! »

Du point de vue de l’analyse contextuelle, l’on notera que depuis le sous-chapitre 2, vs75-96, le discours s’adresse à tous les monothéistes détenteurs d’une Écriture sacrée. Ainsi, la locution « qui serait hostile à Gabriel ! » se comprend comme une exclamation indiquant que nul croyant de ces religions ne peut douter de l’éminence de l’Archange Gabriel. Par ailleurs, il est souligné que le Coran en tant que révélation « confirmant ce qui le précède » n’est donc pas un instrument d’opposition. De même, en tant que « guidée et belle annonce pour les croyants » le Coran ne peut être un discours de rejet et de ségrégation. Ce sont les points communs entre les diverses révélations qui devront donc être pris en compte et non les différences. En cette perspective, il est précisé que « Gabriel », cette entité angélique commune aux religions monothéistes, du moins en leur théologie au VIIe siècle, est celle qui « révèle graduellement »[1] le Coran en le « cœur »,[2] c’est-à-dire l’esprit, de Muhammad. Il s’agit là de la seule mention coranique corrélant explicitement le nom de « Gabriel »[3] au phénomène rélévatoire, elle trouve confirmation au verset suivant : « Dis : L’a révélé graduellement l’Esprit saint de la part de ton Seigneur en toute vérité… ».[4] La similitude de propos et de structure entre ces deux versets indique que « l’Esprit saint » et « Gabriel » sont une seule et même entité. Il appert donc que Gabriel est l’agent effecteur de la transmission du Coran[5] de la part de Dieu.[6] La précision : « de par la permission de Dieu » signale que la révélation reçue par Muhammad par l’intermédiaire de Gabriel s’opère sous le contrôle de la volonté divine.

L’Exégèse a lu à l’affirmative le segment « qui serait hostile à Gabriel ! », ce qui est reproduit par la traduction standard comme suit : « quiconque est ennemi de Gabriel » et de même pour la suite du verset. L’on pouvait ainsi dénoncer l’animosité supposée des juifs envers Gabriel. À cette fin, il a été fourni un long récit de circonstances fortement apologétique et relatif à la conversion du rabbin Abdullah ibn Salâm. En ce hadîth dûment authentifié,[7] on fit dire à Ibn Salâm : « Gabriel ? Mais, c’est l’ennemi des Juifs ! », ce à quoi le Prophète aurait répondu en citant ce verset et celui qui lui fait suite: « Qui est hostile à Dieu, Ses Anges, Ses Messagers, Gabriel et Michel, alors Dieu est l’adversaire des dénégateurs », v98. En un autre hadîth, ce sont des juifs qui cette fois qui interrogent le Prophète, puis s’exclament : « Gabriel ! Celui qui est descendu avec la guerre, le combat et le châtiment ! Il est notre ennemi ! »[8] Ils ajoutèrent : « Tu aurais dit Michel, celui qui descend avec la miséricorde, la végétation et la pluie, cela aurait été. »[9] Il a été répertorié au moins trois types de récits circonstanciés différents relatifs à ce verset et mettant en scène divers personnages, ce qui en soi indique l’origine construite de l’ensemble de ces sabâb an–nuzûl.[10] Les commentaires qui découlent de ses assertions sont acerbes, les juifs y sont ennemis de Gabriel, ennemis de la Révélation, ennemis de Dieu. Or, il n’existe dans le judaïsme aucune affirmation de ce genre et Gabriel n’est pas cité dans la Thora. C’est au « Livre de Daniel » que nous en trouvons les deux uniques mentions dans l’Ancien Testament, et Gabriel y apparaît sous un jour très favorable comme l’être donnant au prophète Daniel l’interprétation de ses visions.[11] L’ensemble de ces propos est donc sans fondement religieux et induit une interprétation erronée de ce verset, lecture toute au service de l’apologétique judéophobe de l’Islam.

v98 : « Qui est hostile à Dieu, Ses Anges, Ses messagers, Gabriel et Michel… alors, Dieu est l’adversaire des dénégateurs. »

À présent, en ce verset les allocutaires indirects sont des « dénégateurs » ouvertement « hostile à Dieu » et à ceux qui Le représentent : « Ses Anges, Ses messagers » et les Archanges « Gabriel et Michel ». Il s’agit de la seule mention coranique de « Michel »[12] et le Coran ne fournit par ailleurs aucune indication à son sujet. L’on notera toutefois que le syntagme « Ses Anges, Ses messagers, Gabriel et Michel » ne peut être confondu avec celui formulant le credo coranique universel, ex. : « …les croyants, chacun, croit en Dieu et Ses Anges, en Ses Livres et Ses prophètes… »[13] et, qu’en particulier, en fonction de la thématique du v97 relative au phénomène de révélation, le pluriel rusul y signifie bien plus messagers que prophètes. En effet, les anges dans le Coran sont dits être messagers/rusul[14] et, ici, il s’agit de messagers spécifiques, ceux chargés de transmettre la révélation, les médiateurs. Notre traduction : « Ses Anges, Ses messagers, Gabriel et Michel » laisse apparaître ce que la syntaxe arabe autorise, à savoir que la mention de Gabriel et Michel est un exemple d’Anges transmetteurs de la Révélation. D’un point de vue linguistique, l’on passe ainsi du cas général [Ses Anges] à la spéciation [Ses messagers] puis à la spécification [Gabriel et Michel], nous aurions pu écrire : « Ses Anges, Ses messagers : Gabriel et Michel ».[15] Du point de vue méthodologique, le postulat d’explicicité coranique[16] suppose qu’un hapax puisse être contextuellement situé, contexte immédiat ou lointain.[17] Or, nous l’avons signalé, le Coran ne donne par ailleurs aucun renseignement concernant « Michel », c’est donc que cet unique verset délivre par lui-même l’information nécessaire et suffisante, ce que seule notre analyse met à jour : Michel est tout comme Gabriel un ange messager chargé de transmettre la Révélation.[18] L’ensemble de ce sous-chapitre s’adresse ainsi à des « dénégateurs » en lien avec la Révélation et il n’est pas précisé qui ils sont, le propos conserve donc une portée générale et vise « ceux qui dénient parmi les Gens du Livre », cela sera confirmé au v105. L’assertion « Dieu est l’adversaire des dénégateurs » n’est pas une traduction édulcorée de : « Dieu est l’ennemi des dénégateurs ». Mais, à partir de l’un des sens de la racine ‘adâ/être hostile[19] le mot ‘adûwun signifie ennemi, adversaire, opposant. S’agissant de Dieu, il n’est guère possible de Le considérer ennemi ou hostile à Sa créature, les notions d’agressivité contenues en ces deux termes ne peuvent Lui convenir. Aussi avons-nous traduit cette nuance d’ordre théologique par : « Dieu est l’adversaire des dénégateurs », l’adversaire étant celui qui s’oppose à.

Dr al Ajamî

[1] « révéler graduellement » est le sens précis de la forme II nazzala.

[2] Littéralement, il est dit : « en ton cœur », ce qui posa problème à l’exégèse classique qui considérait que Muhammad était le locuteur de tout le verset. Notre analyse littérale résout la difficulté, puisque suite à l’impératif « Dis » adressé à Muhammad, elle lui attribue uniquement le bref segment « Qui serait hostile à Gabriel ! » Le qalb/cœur est pour les Sémites le siège de l’intellect, de la raison : l’esprit.

[3] Ce nom est très instable sur l’ensemble des variantes : jibrîla ; jabrîla ; jabra’îl ; jabra’il ; jabrâ’il, ce qui laisse à penser que ce probable calque consonantique de l’hébreu jabr’el, litt. force de Dieu, n’était pas réellement arabisé à l’époque de la révélation du Coran ni par la suite. Sur ce point, voir : Variantes de récitation ou qirâ’ât.

[4] S16.V102.

[5] L’emploi spécifique du verbe nazzala et le contexte imposent que le complément d’objet sous-entendu soit le Coran.

[6] En une autre occurrence Gabriel est dit « l’Esprit fidèle/ar–rûḥ al–amîn » : « Il [le Coran] est une révélation progressive/tanzîl de la part du Seigneur des Mondes. L’Esprit fidèle l’a implanté/nazala bi-hi en ton cœur/esprit afin que tu sois au nombre des avertisseurs. », S26.V192-194. Lorsque le verbe nazala est employé avec la préposition « bi » il signifie s’installer dans un lieu, s’y fixer, s’y implanter. En ce contexte, l’adjectif « fidèle » indique probablement que Gabriel est un transmetteur fidèle de la révélation voulue par Dieu. Signalons que les deux autres passages fréquemment cités comme mentionnant la fonction de Gabriel : S53.V4-5 et S81.V19-21, ne font réellement sens qu’en fonction de S2.V97 et S16.V102 supra.

[7] Hadîth rapporté par Al Bukhârî, Ibn Ḥanbal et d’autres.

[8] Rapporté par Ibn Ḥanbal, an–Nasâ’i et at–Tirmidhî, critiqué par al Arna’ût. Il se pourrait qu’il s’agisse là d’une allusion partielle et partiale à Isaïe LXIII, 9-14. En effet, Gabriel n’y est pas mentionné, mais l’on y parle d’un « Esprit saint » qui aurait combattu des juifs pour leur infidélité. Toutefois, sur l’ensemble du passage il est dit de cet “Esprit saint” [qui n’est pas nécessairement un ange, mais plutôt Dieu lui-même] qu’il a surtout combattu à la droite de Moïse pour rendre victorieux les Fils d’Israël.

[9] Notons que le Coran dit aussi « ennemi de Michel » au v98, ce qui en soi déclasse ce hadîth.

[10] Pour notre critique générale desdits sabâb an–nuzûl, voir : Circonstances de révélation ou révélations de circonstances ?

[11] Livre de Daniel : VIII, 16 et IX, 21.

[12] Ce nom est tout aussi instable que celui de Gabriel, l’on trouve selon les variantes : mîkâla ; mîkâ’îla ; mikâ’ila ; mîka’il.

[13] Cf. S2.V285.

[14] De manière générale en S35.V1 et concernant la révélation en S81.V19.

[15] Le fait qu’il soit dit wa jibrîla wa mîkâla n’impose pas nécessairement que le premier « wa » [wa jibrîla] ait fonction de conjonction de coordination « et » [et Gabriel], car cette préposition en arabe en cette position a aussi valeur superfétatoire, il est donc cohérent de rendre l’équivalent en français par le signe de ponctuation « : ».

[16] Cf. Les cinq postulats coraniques du Sens littéral.

[17] Voir : Analyse contextuelle.

[18] Signalons qu’aune référence biblique n’attribue à Michel une telle fonction.

[19] Nous avons maintenu le sens de « hostile » au v97 et en tête de ce v98 puisque s’agissant de l’attitude des hommes vis-à-vis de Dieu et de Sa Révélation.