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S2.V47-48

Chapitre IV ; Sous-chap. 1, § 2 : De l’histoire fondatrice du judaïsme 

« Ô Fils d’Israël ! Rappelez-vous Mon bienfait, ce par quoi Je vous avais gratifiés et que, de même, Je vous avais favorisés parmi les hommes. [47] Craignez un Jour où nulle âme ne rachètera pour une autre la moindre chose, qu’il ne sera agréé d’elle aucune intercession, que l’on n’acceptera d’elle aucune contrepartie, et qu’ils ne seront point secourus. [48] »

– Ce verset s’inscrit de manière complémentaire, mais accessoire, dans l’analyse de la notion de Communauté élue que nous avons menée en La Oumma, la meilleure communauté selon le Coran et en Islam ; S3.V110 ; S3.V104. Nous y avons démontré que selon le Coran il n’y a pas lieu de valider les notions de Peuple élu, de Nation élue et de Communauté élue, prétentions à l’exclusive divine revendiquée respectivement par le judaïsme, le christianisme et, à leur suite donc, l’Islam.

– Il va sans dire que l’Exégèse islamique a ici validé l’élection du peuple juif, non pas qu’elle accorde ainsi un statut particulier au judaïsme, mais bien que ce faisant elle souhaitait se fournir une base coranique au principe d’élection divine lui-même. Ainsi, il devient plus acceptable que Dieu, après avoir élu ce peuple, ait pu changer d’avis et préférer promouvoir à leur tour les musulmans au rang de meilleure communauté religieuse qu’il soit ! Cette ambiguïté d’intention est parfaitement exprimée par la traduction standard du v47 : « Ô enfants d’Israël, rappelez-vous Mon bienfait dont je vous ai comblés, (rappelez-vous) que Je vous ai préférés à tous les peuples (de l’époque ).  » L’on note que l’ajout textuel : ( de l’époque) est destiné, tout en validant le principe de l’élection des juifs, à préciser que celle-ci a eu son temps mais qu’elle n’est plus en vigueur. Ainsi, l’Islam pourra affirmer que les musulmans sont à leur tour la communauté élue par Dieu :  la meilleure communauté/umma. C’est le même procédé qui a été employé pour interpréter en ce sens S45.V16, verset de même thématique. Bien évidemment, nous allons le constater, l’analyse littérale de ce verset ne confirme pas ces visées apologétiques.

v47. Le segment « Je vous avais favorisés parmi les hommes » indique l’épopée particulière des Fils d’Israël, propos central de ce § 2. Premier constat, ce verset fait référence aux « Fils d’Israël/banî isrâ’îl », locution qui dans le Coran ne désigne que les Hébreux ayant participé à l’épopée de Moïse. Cela signifie que le propos de ce verset ne concerne pas le peuple juif au sens large du terme, c’est-à-dire tous les peuples qui au fil des siècles se sont convertis au judaïsme et dont au demeurant les juifs arabes de Médine font partie. Le Coran est lexicalement rigoureux et ne désigne jamais ces juifs de Fils d’Israël/banî isrâ’îl, mais utilise des locutions distinctes telles : al–ladhîna hâdû/ceux qui se sont judaïsés, c’est-à-dire ceux qui ont adopté le judaïsme comme religion quelles que soient leurs origines ethniques : ex. S2.V62 ; yahûdî/celui qui est judaïsé : S3.V67 ; hûd/celui qui est de religion juive : S2.V104 ; yahûd/juifs terme générique désignant les membres de la communauté juive définie religieusement et non pas ethniquement, ex. S2.V113 ; ahl al–kitâb/Gens du Livre, locution désignant toute communauté religieuse dépositaire d’un écrit sacré monothéiste, nombreuses occurrences.

Ceci étant précisé, le segment final « Je vous avais favorisés parmi les hommes » confirme en réalité et logiquement le caractère particulier et limité du propos de ce verset, or c’est ce segment qui a fait l’objet d’une surinterprétation. En effet, d’une part, le terme ‘âlamîn est légèrement polysémique et nous en avons discuté l’origine et les différentes significations en S1.V2. Présentement, s’agissant de rappeler que Dieu sauva les « Fils d’Israël/banî isrâ’îl » de l’esclavage et de la tyrannie de Pharaon, le terme arabisé ‘âlamîn signifiera préférentiellement « les hommes ». D’autre part, le verbe employé est faḍḍala, forme II qui lorsqu’elle est employée comme ici avec la préposition « ‘alâ » a un champ de signification restreint : juger supérieur, préférer l’un à l’autre, accorder plus de mérite, favoriser. Cependant, lorsque le Coran recourt à ce verbe Dieu en est systématiquement le sujet et est ainsi exprimé le rappel [rappelez-vous Mon bienfait] des mérites de Dieu envers tels groupe ou individu et non pas l’affirmation de la supériorité de certains par rapport à d’autres. Dieu ainsi spécifie qu’Il a attribué plus de mérite à certains qu’à d’autres en leur octroyant un  « bienfait » en particulier. Le sens de ce verbe ne peut donc pas être « je vous ai préféré » ou autre formule pouvant évoquer une élection de nature divine. Ce rappel du « bienfait » de Dieu n’indique pas un jugement de valeur des hommes, mais la bienveillance occasionnelle de Dieu à l’égard de certains, ce qui implique qu’en ce type de versets le verbe faḍḍala signifie au plus près favoriser, d’où notre : « Je vous avais favorisés parmi les hommes ». Un verset est sur ce point explicite : « Dieu vous a favorisé/faḍḍala les uns par rapport à d’autres en subsistance/rizq […] dénieront-ils donc le bienfait de Dieu ! »[1] Par ailleurs, le mode verbal employé précise qu’il s’agit là d’évènements passés ayant eu lieu à un moment donné : « rappelez-vous Mon bienfait, ce par quoi Je vous avais gratifiés », ce qui contextuellement en un chapitre coranique consacré à l’histoire des Hébreux/banî isrâ’îl fait référence à un ou des faits passés par lesquels Dieu a favorisé lesdits Hébreux justifiant qu’il soit dit : « Je vous avais favorisés parmi les hommes ».

Au final, le syntagme faḍḍaltu-kum ‘ala, « Je vous avais favorisés parmi les hommes », n’implique pas une élection des Hébreux/banî isrâ’îl et encore moins des “juifs” au-dessus de tous les autres peuples, mais rappelle dans ce contexte historique la destinée si particulière dont bénéficièrent en ces temps les Fils d’Israël/banî isrâ’îl. Ce constat littéral est en cohérence avec le fait que le Coran insistera à de nombreuses reprises sur ce point : il n’y a pas de peuple élu et ceci vaut pour toutes les communautés religieuses, juifs, chrétiens, musulmans, etc.[2]

v48. Ce principe de non-élection est immédiatement confirmé par ce verset qui rappelle que les tous « les hommes  » seront jugés sur le même pied d’égalité sans qu’aucun groupe humain ou communauté ne puisse se prévaloir de l’avantage d’une quelconque élection divine :  « ils ne seront point secourus ». Ce verset ne s’adresse bien évidemment pas directement aux premiers Hébreux/banî isrâ’îl, mais en premier chef aux judaïsés de Médine tout en rappelant à l’évidence un point concernant tous  « les hommes  » : ce « Jour ». L’avertissement : « craignez le Jour où » concerne le Jour du Jugement dont le principe essentiel est la responsabilité individuelle : « nulle âme ne rachètera pour une autre la moindre chose ». En bien ou en mal, chaque âme n’assumera que ses propres actes : « nul ne portera le fardeau d’autrui »[3] et « ce Jour, chaque âme sera payée de ce qu’elle aura acquis. Pas d’injustice, ce Jour ; certes Dieu est prompt aux comptes. »[4] Conséquemment, aucune élection divine n’a ici de sens et, de même, le concept d’intercession est sans fondement : « il ne sera agréé d’elle aucune intercession/shafâ‘a ». L’intercession revêt divers aspects selon les croyances, mais en précisant que « nulle âme » ne pourra intercéder le Coran dénie cette possibilité de médiation à toutes les catégories d’êtres, y compris les prophètes.[5] Par l’affirmation « l’on n’acceptera d’elle aucune contrepartie » est également réfutée la doctrine du rachat. Le terme ‘adl/contrepartie, équivalent, est aussi traduit par compensation et, en ce contexte théologique, ceci désigne très probablement le rachat des fautes des hommes par le sacrifice du Christ ou le mystère de la Rédemption par exemple. Enfin, le segment conclusif « ils ne seront point secourus » ne concerne plus l’individu/nafs, mais tous « les hommes   », ce qui à nouveau confirme qu’il n’y a pas dans le Coran d’élection particulière et que la croyance des divers groupes religieux en une intervention supérieure[6] qui les sauverait ce « « Jour » à l’exclusive des autres, position théologique et apologétique commune au judaïsme, au christianisme et à l’Islam, ainsi qu’à tous les mouvements sectaires.[7]

Dr al Ajamî

 

[1] S16.V71 : « أَفَبِنِعْمَةِ اللَّهِ يَجْحَدُونَ … وَاللَّهُ فَضَّلَ بَعْضَكُمْ عَلَى بَعْضٍ فِي الرِّزْقِ »

[2] Voir : La Oumma, la meilleure communauté selon le Coran et en Islam ; S3.V110 ; S3.V104.

[3] S53.V38 : « أَلَّا تَزِرُ وَازِرَةٌ وِزْرَ أُخْرَى »

[4] S40.V17 : « الْيَوْمَ تُجْزَى كُلُّ نَفْسٍ بِمَا كَسَبَتْ لَا ظُلْمَ الْيَوْمَ إِنَّ اللَّهَ سَرِيعُ الْحِسَابِ  »

[5] Idem en en S2.V123. De nombreux versets rejettent toute possibilité d’intercession : S6.V51 ; S6.V70 ; S7.V53 ; S26.V100 ; S32.V4 ; S99.V44. Pour une discussion plus détaillée, voir : L’intercession selon le Coran et en Islam.

[6] Il peut s’agir bien sûr d’une élection ou faveur de Dieu envers tel peuple ou telle communauté,  mais aussi de l’intervention du Paraclet dans le christianisme.

[7] Tabari et al Qurtubî, par exemple, ont bien senti que ce verset s’opposait à la théorie de l’intercession du Prophète en faveur de sa communauté. Aussi, affirment-ils à contre-texte que la portée de ce verset, bien que générale, doit être restreinte à ceux qui meurent dans “l’infidélité”, c’est-à-dire dans l’esprit de ces théologiens celui qui meurt sans être musulman. L’intercession est une construction apologétique soutenue par l’orthodoxie musulmane fondamentalement bâtie en concurrence d’avec les positions similaires des théologies juives et chrétiennes.