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S2.V26-28

– Certes, Dieu n’a point de gêne à prendre en exemple une chose minime, ou d’à peine plus, car ceux qui croient savent que cela est la vérité de la part de leur Seigneur. Quant à ceux qui dénient la Foi, ils disent : « Que veut donc Dieu par cet exemple ?  Il en égare ainsi grand nombre et Il en guide grand nombre ! ».  Mais, Il n’égare ainsi que les déviants, [26] ceux qui rompent le Pacte de Dieu après l’avoir contracté, brisent ce que Dieu a ordonné que l’on joigne et sèment la corruption sur Terre ; ceux-là, ce sont eux les perdants. [27] Comment pouvez-vous donc dénier Dieu alors que vous étiez morts et qu’Il vous a donné vie, puis qu’Il vous fera mourir et, qu’ensuite, Il vous fera revivre et, qu’enfin, vers Lui vous serez ramenés ! [28]

v26. Le Coran a donné des « exemples » analogiques/mathal au sujet de l’Enfer, v24, et du Paradis, v25, le v26 fait alors état d’une controverse à ce sujet entre « ceux qui croient » et « ceux qui dénient la Foi ». En effet, si l’on se refuse à comprendre le rapport analogique il est possible de développer un argumentaire fallacieux, les images fournies peuvent sembler être « chose minime », de moindres exemples : des « pierres » et des « hommes », v24, des « femmes » et des « fruits », v25, et ce, d’autant plus que « ceux qui dénient la Foi », les Arabes polythéistes, ne croyaient pas en une vie future.[1] Jusqu’à nos jours, ces peintures “matérielles” sont reprochées au Coran qui en ce verset va d’emblée éviter l’écueil d’un inutile débat, ces “réalités” ne pouvant en aucune manière être appréhendées par l’esprit humain. En fonction des versets qui précèdent et de cette controverse, il est répondu que « Dieu n’a point de gêne à prendre en exemple une chose minime [du moins ce que ces contradicteurs jugeaient comme tel] » quant à la description de l’Enfer ou du Paradis, puisqu’il ne s’agit que d’analogies et, peu importe que ce mathal/exemple soit à vos yeux « chose minime »,[2] car le rapport analogique ne tient pas directement compte de la ressemblance. Par contre, « ceux qui croient » en cette révélation « savent que cela est la vérité de la part de leur Seigneur » et l’emploi du verbe savoir/’alama indique nécessairement ici qu’ils admettent cela par validation a priori et non point par intellection.[3] C’est dire que s’agissant de choses non perceptibles, seule la foi valide ce qui relève de l’Inapparent/al–ghayb. Ils attestent donc « que cela est la vérité », mais ne savent pas réellement en quoi elle consiste. L’antithèse est alors mise en lumière, car « ceux qui dénient la Foi » ne croient pas en la Révélation et ils peuvent se moquer des exemples analogiques/mathal que le Coran donne : « que veut donc Dieu par cet exemple ? » L’ironie de ces polémistes pointe en cette fausse question de même qu’en leur propre réponse : « il en égare ainsi grand nombre et Il en guide aussi grand nombre ». [4] L’argument est encore une fois spécieux, cf. v23, et le Coran y répond sèchement sans augmenter sur le fond : « mais [Dieu] n’égare ainsi que les déviants », ce qui signifie explicitement que les dénégateurs s’égarent du fait de leur orientation déviante, leur déni de Foi/kufr.

Signalons que L’Exégèse a produit pour ce verset une lecture hors contexte et faussement littérale, ce qui a entraîné de nombreuses spéculations. Mentionnons une de ces principales conjectures attribuée sans preuve à Qatâda disant en substance : « Des hypocrites se moquaient du Coran qui tout en prétendant à la sagesse citait néanmoins des exemples de viles créatures comme l’araignée, la fourmi ou l’abeille, ce à quoi Dieu aurait alors répondu : « Dieu ne craint pas de donner en exemple un simple moustique… »[5]

v27. En fonction du v26, ce n’est donc point la Révélation qui a un effet centrifuge, mais ce sont les « déviants » qui s’éloignent d’eux-mêmes et en toute “mauvaise foi” du Message.[6] Ces « déviants/fâsiqîn »[7] ne sont autres que « ceux qui rompent le Pacte de Dieu après l’avoir contracté ». Dans le contexte, il est clair que le Pacte de Dieu, ici dit ‘ahdu–llâh,[8] est le Pacte primordial qui a été « contracté »[9] par l’Humanité, épisode archétypal fondant la Foi ontologique. Le fait de rompre le « Pacte de Dieu après l’avoir contracté » désigne donc le déni de Foi/kufr.[10] Les « déviants » ainsi « brisent ce que Dieu a ordonné que l’on joigne/yûṣala », ce qui dans le fil du propos est vraisemblablement le lien/waṣl à Dieu établi par la Foi innée ontologique résultant du Pacte primordial. Cette rupture d’avec l’état originel a pour conséquence directe qu’il soit dit de ces « déviants » qu’ils « sèment la corruption sur Terre ». Il ne s’agit pas de corruption ou sédition/fasâd au sens concret du verbe fasada que revêt l’expression coranique par ailleurs,[11] mais quasiment au sens théologique[12] comme l’indique la conclusion : « ceux-là, ce sont eux les perdants », c’est-à-dire en termes de Salut. Ceci est confirmé au verset faisant suite.

v28. Le sujet était donc bien au déni : « comment pouvez-vous donc dénier Dieu », déni qui dans le contexte ne peut que concerner que la dénonciation du Pacte primordial ou « Pacte de Dieu », non point fondamentalement comme précédemment, mais quant à ces finalités. En effet, il est explicitement fait référence à deux morts et deux vies sachant que selon le sens commun l’homme ne vit et ne meurt qu’une fois. Nous notons en ce verset une alternance mort/vie–mort/vie dont les deux phases centrales [vie–mort] sont à l’évidence naturelles et correspondent au segment central : Dieu « vous a donné vie », puis « Il vous fera mourir ». L’énoncé est ici rationnel, la mort n’est possible que si la vie l’a précédée. Aussi, les deux autres mentions, qui sont littéralement une mort avant la vie et une vie après la mort, sont-elles d’une nature ontologique non biologique, elles sont au sens strict sur-naturelles. Le premier de ces deux temps : « alors que vous étiez morts » est par ailleurs évoqué en un verset difficile : « Ne s’est-il pas écoulé pour l’homme un laps de temps sans qu’il ne soit chose mentionnée [ou fécondée] ? » S76.V1. Il y est semble-t-il fait allusion à un état de pré-existentiation de l’Homme.[13] Le deuxième temps : « Il vous fera revivre » est le symétrique du premier, à savoir la vie dans l’au-delà après la cessation de l’existence ici-bas, la mort. Le propos global de ce verset est donc téléologique, il trace de l’antériorité de l’existence : « alors que vous étiez mort » à la finalité de l’homme : « et, qu’enfin, vers Lui vous serez ramenés » [14] la courbe du parcours de l’Homme. Conséquemment, le retour à Dieu est celui qui aura lieu après la mort, ce qui contextuellement s’entend comme une allusion au Jour du Jugement.

Dr al Ajamî

 

[1] « Ils disent : Ceci n’est rien d’autre que notre vie présente, nous vivons et nous mourrons, et seul le temps nous fait périr… », S45.V24. Voir aussi S23.V37. Par ailleurs, en ce contexte médinois, l’on ne peut aussi exclure en arrière-fond de cette polémique la participation ou l’influence du judaïsme comme du christianisme, lesquels n’étaient pas coutumiers de ces représentations concrètes, leur registre en la matière étant pour l’essentiel spirituel ou anagogique. Signalons l’exception : les célèbres écrits syriaques d’Éphrem dont la riche iconographie de l’Au-delà est souvent citée comme source coranique. L’islamologie à beaucoup spéculé sur ce sujet, mais en l’absence d’études critiques approfondies de ces écrits dits trop facilement du IVe siècle et d’Éphrem, rien n’interdit de penser, et le cas est parfaitement établi pour le Talmud par exemple, que des éléments coraniques aient été introduits postérieurement en ces hymnes contribuant ainsi à certains rapprochements textuels.

[2] Le segment inna–llâha lâ yastaḥî an yaḍriba mathalan mâ ba‘ûḍatan fa-mâ fawqa-hâ est régulièrement traduit par : Certes, Dieu ne répugne pas à donner l’exemple d’un moustique ou quoi que ce soit au-dessus. Mais, nulle part dans le Coran il n’est fait allusion à un quelconque moustique ou autre moucheron sens communs du mot ba‘ûdatan, ce qui interdit toute lecture au sens propre. Cependant, en tant que locution « mâ ba‘ûḍatan » est l’équivalent français de : un simple moucheron, c’est-à-dire au figuré : une chose de peu de valeur donc : « une chose minime ».

[3] Cela ne présuppose en rien qu’ils doivent être naïvement crédules, bien au contraire et, en saine logique, il leur sera demandé d’exercer leur esprit critique concernant le contenu du Coran : « Ne méditeront-ils donc pas le Coran ! S’il était d’un autre que Dieu, ils y trouveraient de nombreuses incohérences », S4.V82. En d’autres termes, ce sont les significations d’un texte révélé qui seules sont soumises à l’intellect et non point les mécanismes de validation par la foi. Il est donc tout aussi notable en notre verset que pour la position des dénégateurs, elle aussi a priori, il soit employé le verbe « dire » : « ils disent/yaqûlûna » et non pas comme pour les croyants le verbe savoir : « ils savent/ya‘lamûna ».

[4] Le texte coranique arabe initial non ponctué pourrait être dialogué autrement : Quant à ceux qui dénient la Foi, ils disent : « Que veut donc Dieu par cet exemple ? »  Il en égare ainsi grand nombre et Il en guide aussi grand nombre.” En ce cas, c’est Dieu qui répondrait : « Il en égare ainsi grand nombre, etc. », mais il est difficilement envisageable de supposer que Dieu propose des exemplifications de l’Au-delà dans la perspective d’égarer les hommes. Aussi, en un autre verset eschatologique médinois et à la même question : « Que veut donc Dieu par cet exemple ? », est-il répliqué : « C’est ainsi, Dieu égare qui veut et guide qui veut » S74.V31. Ce n’est point Dieu qui guide ou égare arbitrairement qui Il veut, mais Il guide qui aspire à être guidé et égare qui veut s’égarer. Pour l’analyse sémantique de ce type d’expressions-clefs, voir : Destin et Libre arbitre.

[5] Que dire alors de la réactivation en mode « miracle scientifique du Coran » faisant naïvement découvrir l’entomologie aux musulmans, lesquels devraient ainsi s’esbaudir sur la complexité des insectes – le moustique n’étant au demeurant sûrement pas le plus étonnant de tous ! A moins, qu’il nous faille admettre, avec piquant, que les hommes eussent à inventer le microscope électronique pour que nous puissions comprendre le Coran !

[6] Cf. S2.V6-7 et S5.V16 ; S9.V124-125.

[7] Le terme fâsiq est le participe actif dérivé de la racine fasaqa qui signifie sortir de, comme il est dit de Iblis : « il sortit/fasaqa de l’ordre de son Seigneur », S18.V50, l’on dit de même en français sortir de l’obéissance.  D’ordinaire, fâsiq est rendu par pervers – ce qui sera juste en d’autres versets – mais le pervers est celui qui retourne le rapport moral des choses alors que le fâsiq est celui qui sort de cette voie, il en dévie [litt. de-via est sortir de la voie] d’où notre « déviants ».

[8] Le mot alliance est à réserver préférentiellement pour traduire le fréquent mîthâq coranique la racine wathiqa évoquant l’idée de lier, attacher pour affermir, tout comme le terme alliance dérive de lier, allier. Nous retiendrons alors pour ‘ahd l’équivalent français pacte avec comme sens : accord réciproque, ce que la racine ‘ahida indique formellement en ses sens premiers : rencontrer, avoir une entrevue, recommander.

[9] Théologiquement, certains ne peuvent valider que Dieu soit assujetti aux hommes par un pacte, ils usent alors de para-synonymes tels qu’engagement ou alliance, ce qui ne résout pas réellement le dilemme. Cependant, en toute forme d’alliance deux parties sont nécessairement en présence, mais cela n’implique pas que les termes en soient bilatéraux, le Seigneur peut contracter alliance avec ses vassaux, mais ce rapport n’engagera réellement que ces derniers.

[10] Pour le contexte, cf. S2.V6. Pour le Pacte lui-même, voir S7.V172 postulant de la connaissance innée de l’existence de Dieu en tant que Seigneur de tous les hommes. Pacte fondé par l’annonce solennelle : « Ne suis-Je point votre Seigneur ? » Voir aussi S13.V18-21 qui en des termes similaires relient le « Pacte de Dieu » au Pacte primordial et à la Foi ontologique. Sur cette notion, voir : Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam.

[11] Voir par exemple S5.V33.

[12] La séparation d’avec l’unité originelle à l’Unique étant alors considérée comme une corruption de l’état originel de l’être.

[13] Notamment du fait que le participe passé madhkûr signifie aussi bien mentionné que fécondé, deux sens qui, conjoints, évoquent un statut d’être non-existencié que l’on peut qualifier de “mort” avant l’existentiation par la vie biologique, en somme : une mort à l’existence. Notons qu’en notre v28 la formulation : « alors que vous étiez mort » indique un état sans spécifier pour autant que ce dernier résulte d’une action. Par contre, pour la mort physique après la vie l’action nécessaire est précisée par l’emploi du verbe amâta : faire mourir, ceci écarte S40.V11 de l’exégèse de notre v28.

[14] Le verbe raja‘a est ici employé au passif et avec la préposition « ilâ » et, en cas, il signifie précisément : être ramené, d’où notre « vous serez ramenés ». Il est donc surinterprété de comprendre ce verset et ce segment comme indiquant : « vous retournerez à Dieu », ce qui pourrait de manière plus ou moins allusive évoquer une idée de réintégration en l’entité divine nécessitant une deuxième surinterprétation : « vous retournerez en Dieu ».