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S2.V25

« Et fais belle annonce à ceux qui auront cru et œuvré en bien : à eux jardins au pied desquels coulent ruisseaux. Toutes les fois où il leur en sera octroyé des fruits comme subsistance, ils diront : « Voilà ce que l’on nous attribuait dans le passé », mais ils n’auront reçu de cela que ce qui semble être ! Ils y auront des conjoint(e)s pur(e)s, ils y demeureront. [25] »

Aux « dénégateurs », il vient d’être rappelé la menace d’un « Feu dont le combustible est d’hommes », v24, et, à présent, symétrie du discours coranique oblige, il est dit au Prophète : « fais belle annonce » à ceux qui auront répondu à l’appel universel à reconnaître et admettre la Foi ontologique aux « Hommes », v21, « ceux qui auront cru », c’est-à-dire ceux qui ont fait acte de foi personnelle/îmân. Sur ces deux notions, voir : Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam.

Ainsi, l’image opposée du « Feu » est-elle logiquement celle de « jardins au pied desquels coulent ruisseaux ». Toutefois, il est précisé que l’obtention du « Paradis » n’est pas subordonnée à la foi seule, mais à la foi traduite en actes vertueux : « qui auront cru et œuvré en bien/aṣ–ṣâlihât », c’est-à-dire avoir eu une foi utile aux hommes selon le sens même de la racine ṣalaḥa : convenir, être probe, intègre, en bon ordre, vertueux. En ce verset, sont explicitement mentionnées les trois vertus théologales coraniques : la foi/ceux qui auront cru, l’espérance/fais belle annonce, le bien/ceux qui auront œuvré en bien. Par « ceux qui auront cru », l’on entend ici « tous les croyants », sans distinction confessionnelle, puisque l’appel à la reconnaissance individuelle de la Foi innée est universel : « Ô Hommes ! Adorez votre Seigneur », v21. En conséquence, le Paradis n’est l’apanage d’aucune religion en particulier, voir : Le Salut universel.

En cette première évocation paradisiaque dans l’ordre du texte, le mot « Paradis » n’apparaît pas nommément en tant que tel, mais comme commenté par une image : des « jardins au pied desquels coulent ruisseaux ». De manière notable, cette situation est constante dans le Coran où le terme « Paradis » n’est jamais employé, car selon la pensée sémite nommer une chose est lui conférer une existence concrète, ce n’est donc que par images analogiques que ledit “Paradis” est évoqué. Du reste, et il nous est immédiatement indiqué que cette description est effectivement analogique. En effet, « toutes les fois » où « il leur en sera octroyé des fruits comme subsistance » et que les hôtes du Paradis diront : « voilà ce que l’on nous attribuait dans le passé », il nous est spécifié[1] qu’il n’en est pas ainsi, mais qu’« ils n’auront reçu de cela que ce qui semble être ». En la locution coranique wa utû bi-hi mutashâbihan le terme mutashâbih[2] est extrêmement précis et signifie : ce qui semble être ressemblant, d’où notre : « mais ils n’auront reçu de cela que ce qui semble être ».[3] Cette formulation est littérale, elle note la double relativisation et stipule que les “fruits paradisiaques” ne sont pas l’image de nos fruits, sous quelques aspects que ce soit. Aussi, seul le rapport analogique, c’est-à-dire le rapport de ressemblance et non pas la ressemblance, doit-il être pris en compte s’agissant des descriptions paradisiaques dans le Coran.[4]

De même, la locution « ils y auront des conjoint(e)s » se comprend donc analogiquement. Or, l’exégèse en sa majorité comprend à la lettre les descriptions paradisiaques émaillant le Coran. C’est selon cette ligne “matérialiste” concrète que l’on put entendre l’expression « ils y auront des conjoint(e)s/azwâj » comme signifiant : « ils auront là des épouses ». Le pluriel azwâj est en ce cas traduit par épouses, mais cet emploi anthropomorphiste et légaliste semble peu compatible avec le monde paradisiaque hors de notre réalité et, surtout, contraire au principe d’analogie. Or, azwâj est un terme mixte désignant « deux choses faisant la paire » et, s’agissant d’un couple, sans qu’en cela de plus la notion de mariage n’intervienne, ce terme qualifie aussi bien l’homme que la femme. Pour respecter la neutralité de genre et de fonction du pluriel arabe azwâj nous avons donc employé, à défaut, l’écriture inclusive « conjoint(e)s », d’où notre : « ils [c’est-à-dire les croyants comme les croyantes] y auront des conjoint(e)s pur(e)s ».[5] De fait, par « ceux qui auront cru et œuvré en bien » l’on entend bien « les croyants et les croyantes »[6] auxquels il est ainsi fait identique promesse d’un Paradis où ils « demeureront », séjour dont la durée n’est en rien précisée sachant de plus qu’en une réalité d’ordre eschatologique la notion de temps est aussi inappropriée que celle d’espace.[7]

Dr al Ajamî

 

[1] Nous signalons là un glissement syntaxique : le segment « ils n’auront reçu de cela que ce qui semble être » n’est pas une réponse directe au propos des hôtes du Paradis et donc un commentaire sur la qualité et le goût de ce qu’ils ont reçu, mais une information incidente délivrée aux auditeurs du Coran leur fournissant une indication sur la nature réelle de l’attribution paradisiaque.

[2] Pour plus de détails quant à l’analyse linguistique du terme mutashâbih, cf. S3.V7 : L’interprétation du Coran selon le Coran et en Islam. Rappelons que mutashâbih est le participe passif de tashâbaha, forme VIII qui peut signifier : « faire semblant de faire semblant ».

[3] Les commentateurs classiques avaient compris cet étonnant segment comme signifiant : « il leur sera donné quelque chose de semblable » en supposant par approximation que les fruits, tout comme les autres plaisirs édéniques, bien qu’identiques aux bienfaits terrestres seraient incomparablement supérieurs à tout ce que les hommes connaissent ici-bas.

[4] L’analogie fournit une valeur absolue en établissant le rapport entre deux éléments dont la définition n’a qu’une valeur relative. Le concept d’analogie évite deux écueils exégétiques : le littéralisme concret et l’anagogie. Du point de vue analogique, il ne s’agit donc pas de dire que le Paradis est un jardin ombragé abondamment irrigué et regorgeant de fruits, mais d’indiquer que la joie et la satisfaction que le croyant éprouvera au Paradis est analogiquement à l’image de celle que ressent le Bédouin du désert en séjournant en une verdoyante et fraîche oasis. L’aspect sur-réaliste des descriptions du Paradis que proposera le Coran précise que le différentiel de ce rapport analogique est hors proportions, il faudra d’autant plus éviter toute approche comparative.

[5] Selon les mêmes perspectives, et quoiqu’ayant fait l’objet d’âpres spéculations, l’accord féminin de l’adjectif mutahharatun du syntagme azwâjun mutahharatun est régulier en arabe coranique. L’adjectif mutahharatun [et non pas mutahharâtun] correspond à l’accord d’un nom de choses au pluriel, ici azwâj [pluriel dit brisé], ce qui implique qu’il ne modifie pas la neutralité de genre en ce verset et qu’il doit se comprendre comme pouvant aussi bien signifier purs ou pures. Nous préciserons que le participe passé mutahhar signifie ici pur et non pas purifié, car en ce cas cela aurait supposé qu’ils fussent un jour souillés ou impurs !

[6] Par voie de conséquence, il nous faudra retenir que les locutions telles que « les croyants » ou « ceux qui croient », « les vertueux », « les craignants-Dieu » et autres qualificatifs désignent, sauf indications contraires, les croyants tout comme les croyantes. Il en sera de même pour les termes opposés, tel « dénégateur », qui d’ailleurs ne connaît pas de féminin dans le Coran, « hypocrite », « pervers », etc. qui concernent aussi bien les hommes que les femmes.

[7] Le participe actif pluriel khâlidûn ne signifie « demeurer éternellement » qu’en fonction de l’emprise exégétique sur le vocabulaire du Coran, sur ce phénomène voir : Les réentrées lexicales. En l’état coranique de la langue arabe, la racine khalada indiquait le fait pour les Bédouins de camper en un lieu, s’arrêter de nomadiser pour un temps lorsque les pâturages étaient suffisants, d’où le sens restreint de « demeureront ».