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S2.V23-24

« Et, si vous êtes en doute quant à ce que Nous avons révélé à Notre serviteur, apportez donc une sourate semblable à ceci et convoquez, en dehors de Dieu, vos doctes, si vous êtes véridiques. [23] Et si vous ne le faites point – et vous ne le ferez point – alors, craignez le Feu dont le combustible est d’hommes et de pierres, il est promis aux dénégateurs. [24] »

 

Dans le contexte, ces versets s’adressent encore à l’Humanité à qui vient d’être lancé un appel universel : « Ô Hommes ! Adorez votre Seigneur » cf. S2.V21-22. Or, cet appel leur est transmis par la médiation d’une révélation : « ce que Nous avons révélé », soit ici le Coran, lequel parvient aux hommes par l’intermédiaire de Muhammad qui, qualifié expressément de « serviteur » de Dieu, est sans ambiguïté un être humain comme tout un chacun. Sa prétention à la véracité peut donc être rationnellement remise en question : « et si vous êtes en doute ». Ce doute présumerait que Muhammad pourrait n’être qu’un simple affabulateur, fût-ce un génie, et non point un prophète. Cependant, si vous prétendiez cela, alors « apportez donc une sourate semblable à ceci », c’est-à-dire au Coran.[1] Le segment « et convoquez en dehors de Dieu vos doctes » suppose qu’en plus de mettre en « doute » Muhammad l’on soutienne qu’il se serait lui aussi fait aider par des « doctes »[2] en Écritures sacrées tels des rabbins ou des moines chrétiens ou qu’il aurait appris auprès d’eux.[3] La modalité syntaxique de la remarque incidente : « si vous êtes véridiques » indique qu’en réalité ces accusateurs virtuels[4] ne sont pas sincères comme le confirme par la suite le segment « craignez le Feu dont le combustible est d’hommes et de pierres[5] », apostrophe par laquelle le Coran nous informe que leur argumentaire est fallacieux et vise seulement à justifier leur déni de Foi/kufr, puisque, de fait, le « Feu » est «  promis aux dénégateurs » et non pas aux écrivains en mal d’inspiration. Ceci explique qu’il soit dit à l’encontre de ces « dénégateurs » qui récusent Muhammad et le Coran : « si vous ne le faites point, et point vous ne le ferez », formulation qui pourrait paraître aporétique. Or, cela ne signifie pas que par « si vous ne le faites point » il nous faille entendre que des hommes et leurs spécialistes en la matière, leurs « doctes », ne seraient pas en mesure de produire « une sourate semblable à ceci », c’est-à-dire une sourate de la même veine que le Coran. En effet, l’incise : « et point vous ne le ferez » atteste formellement que l’objectif de ces « dénégateurs » soutenant être « en doute » au sujet de la Révélation n’est pas de démontrer que Muhammad est un imposteur, mais bien plutôt de justifier par ce type d’allégation hypocrite leur propre déni de Foi.[6] Si l’on veut rejeter l’appel universel à la foi : « Ô Hommes ! Adorez votre Seigneur », il est attendu que l’on réfute le porteur de ce message, Muhammad en tant que prophète de Dieu.[7] Ainsi, ce que l’on prétend, à tort, être un défi lancé par le Coran : « apportez donc une sourate semblable à ceci », n’est qu’un procédé rhétorique ayant pour objectif de démasquer les intentions véritables des « dénégateurs », leur insincérité face à la révélation coranique. Si défi il y avait, ce serait un défi de foi.

Notons que, chronologiquement, ces versets sont les derniers révélés quant à cette thématique.[8] Ils reprennent en synthèse ce qui fut exprimé antérieurement sur ce sujet. Un de ces passages éclaire et vérifie notre analyse littérale : « La plupart d’entre eux se nourrissent de soupçons, mais conjecturer ne profite en rien à la vérité. Dieu sait parfaitement ce qu’ils font. Et il ne convient pas [de supposer] que ce Coran ait été imaginé par un autre que Dieu. Au contraire, il s’agit d’une confirmation de ce qui le précède et d’un exposé détaillé du Livre, sans doute aucun, de la part du Seigneur des Hommes. Diront-ils : Il l’a forgé !, réponds : Apportez donc une sourate qui lui soit semblable. Convoquez qui vous pourrez en dehors de Dieu – si vous êtes véridiques. » Mais non, ils ont démenti ce qu’ils ne pouvaient embrasser de leur savoir et dont la réalisation ne leur était pas parvenue. C’est bien ainsi que démentirent leurs prédécesseurs. Vois donc quel fut le sort des injustes ! »[9]

– L’Exégèse a inscrit ce verset et ses équivalents en ce qu’il est convenu d’appeler le “défi coranique” dit i‘jâz al–qur’ân : le Coran serait ainsi de manière miraculeuse inimitable. Sans doute est-ce seulement à partir de la négation au futur lan taf‘alû/point vous ne le ferez que l’on imagina le triomphe de l’inimitabilité du Coran. Mais, ce concept n’apparaît réellement acquis que vers le début du IIIe siècle de l’Hégire.[10] Ceci étant, il n’y a guère eu de consensus pour définir en quoi il serait inimitable et, de la classique supériorité littéraire du Coran à l’actuel “miracle scientifique du Coran” dit de même i‘jâz al–qur’ân , cette théorie apologétique pose plus de problèmes qu’elle n’en résout. En effet, rationnellement, cette thèse soulève de nombreuses difficultés argumentaires dont les principales nous paraissent être les suivantes[11] : 1– Toute œuvre de génie, lorsqu’elle confine à la perfection, est par essence insurpassable et toute tentative de production équivalente n’en sera qu’une imitation, ce serait donc un non-sens que Dieu sachant Sa Révélation insupérable, indépassable, mît au défi les hommes de ne pas pouvoir imiter le Coran, c’est-à-dire d’en produire un « semblable », puisque toute tentative de ce type ne serait à dire vrai qu’une imitation, un semblable ! En soi, un tel défi serait vouloir démontrer qu’une chose est supérieure en affirmant qu’elle est insurpassable, un sophisme aussi simple ne peut-être attribué à Dieu. 2–Dieu voudrait-il prouver la véracité de sa capacité à révéler le Coran en prétendant être supérieur littérairement ? Soit l’argument est faible, soit il détruit ce qu’il est censé construire. Si le défi concernait la qualité littéraire, alors ce jugement est relatif et subjectif, le génie en prose d’un Jâhiz[12] ou en poésie de Imru’–l–Qays[13] et de al Mutanabby[14] est incontesté. 3– De même, l’enthousiasme apologétique a dû oublier que pendant près de quatre siècles il fut produit divers fragments de Coran ou même des sourates comme les forts réputées apocryphes sourate al ḥafd et sourate al khali‘. Pareillement, le shiisme défendit durant cette période bien des recensions différentes. Croire à la Révélation est un point fondamental du credo il n’y a donc pas à vouloir démontrer ce qui relève du ghayb, l’Inapparent, aussi, paradoxalement, l’argument du “défi” s’oppose-t-il ontologiquement à celui de la foi en Dieu, Ses Anges, Ses Messagers et Ses Livres.

Dr al Ajamî

[1] « semblable à ceci » : en la locution bi-mithli-hi [litt. semblable à lui] le pronom « hi/lui, ceci » est masculin et se rapporte au Coran, lui-même implicite en « ce que Nous avons révélé » et non pas au mot « sourate » qui en arabe comme en français est de genre féminin.

[2] Par « doctes » nous rendons le mot shuhadâ’, pluriel de shahîd signifiant d’ordinaire témoin, mais ici un tel sens ne se comprendrait guère. Toutefois, une des autres significations possibles de shuhadâ’ est : ceux qui savent, les connaisseurs, d’où notre « vos doctes », ce qui dans le contexte de compréhension de ces deux versets est un choix lexical cohérent. L’exégèse le plus souvent ici suppose que les shuhadâ’en question sont les idoles en lesquelles les polythéistes croyaient, fausses-divinités qui ne peuvent rien produire. Mais cet avis est invalidé par le fit qu’en un verset équivalent à celui-ci il est dit « convoquez qui vous pourrez en dehors de Dieu », S10.V38. Voir plus avant la traduction intégrale de ce passage coranique.

[3] Notons que ces accusations à l’encontre du Prophète n’ont jamais réellement cessé. Depuis un bon siècle, et encore récemment, elles ont été réactivées avec plus ou moins de sérieux par le front islamologique hypercritique. En soi, de telles hypothèses sont pour le moins comme l’aveu de la qualité du Coran que l’on peut donc supposer être l’œuvre d’un seul homme et, qui plus est, issu d’un milieu arabe païen sans réel univers livresque.

[4] En son discours général, nous sommes toujours dans les suites de l’Appel lancé à l’humanité au v21, le Coran à l’évidence vise ici la catégorie globale des « douteurs », les septiques, et non des individus historiquement précis ou déterminés.

[5] La locution « dont le combustible est d’hommes et de pierres » constitue une métaphore destinée à frapper les esprits de par sa force évocatrice. Une métaphore est détectée lorsque le sens apparent présente une anomalie. Ici, nous notons que les « pierres » ne peuvent servir de combustible. En effet, à haute température les pierres entrent en fusion, mais elles ne se consument pas. Du point de vue contextuel direct, le seul élément dont nous disposions en tant que référent à cette métaphore est l’attitude fallacieuse des dénégateurs. Par ailleurs, en les deux autres occurrences coraniques similaires, S2.V74 et S66.V6, les « pierres » sont explicitement corrélées aux « cœurs » endurcis ou mauvais. La Géhenne aura donc comme carburant les « hommes » du fait de ce que leurs « cœurs de pierre » auront accompli.

[6] Du point de vue argumentatif, il apparaît ainsi clairement que les adversaires de la révélation coranique n’ont point l’intention de produire un « équivalent » de Coran pour démontrer l’imposture de Muhammad, il leur suffit de nourrir soupçons et accusations. Du point de vue rationnel, ce genre de « défi » est irrecevable et le Coran ne peut donc y prétendre, produire une sourate équivalente ne démontrerait pas en soi que Muhammad pût être un imposteur ou un plagiaire. En réalité, rien ne permet de prouver ou d’infirmer qu’il fût prophète recevant de Dieu la révélation, seuls la foi personnelle/al–îmân ou le déni de Foi/al–kufr sont ici en jeu. Sur ces deux points, voir : Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam.

[7] Cf. S7.V75 : « …Comment savez-vous que Sâlih est messager de son Seigneur ? Ils répondirent : Nous croyons, certes, en son message. » La question posée par le front refusant et réfutant le prophète Sâlih est rationnelle, la réponse donnée par ses adeptes indique que croire ne relève pas de la raison, mais de la foi.

[8] En effet, tous les versets dits du « défi coranique » sont de la période mecquoise : S10.V38 ; S11.V13 ; S52.V34 ; S17.V88.

[9] S10.V36-39.

[10] Pour mémoire, l’on versa alors au dossier les versets suivants : S10.V38 ; S11.V13 ; S52.V34 ; S17.V88. Ces versets, tous “mecquois”, sont proches chronologiquement et tous sont inscrits en une même polémique, laquelle fait suite aux premières mises par écrit du Coran, cf. S25.V5. Leur sens est explicite : puisque vous prétendez que Muhammad a fabriqué ces paroles – eh bien ! Faites de même. L’analyse des versets en question, montre que ces allégations qurayshites puisaient argument de l’existence des livres des Gens du Livre présents en la région, probablement aussi de leurs conseils critiques, en témoigne par exemple S16.V103. Enfin, S17.V88, doit être compris en tant qu’hyperbole. Il est patent que l’islamologie fait grand frais de ces critiques soupçonneuses de Quraysh à l’encontre de Muhammad, il est patent que le Coran ne cherche pas à les dissimuler, mais au contraire en témoigne, ce qui en soi indique qu’elles sont foncièrement infondées, nul coupable n’aurait négligé d’effacer de sa propre plume les traces de son mensonge.

[11] D’autres peuvent être évoquées : 1– L’étude des variantes coraniques ou qira’ât prouve que le Coran a une histoire, ce qui en en soi invalide l’affirmation de non inimitabilité du Coran. 2– La valeur littéraire comme critère de véracité de la Révélation ne vaudrait que pour les arabophones. 3– Il a fallu inventer le concept de arf/empêchement divin, pour justifier que les Arabes ne relevèrent pas ce défi d’éloquence, ce qui supposerait que Dieu entrava ceux qu’Il mit au défi !

[12] Abû ‘Uthmân al Jâḥiẓ [m. 867] écrivain prolixe considéré comme le père de la prose en langue arabe.

[13] Imru’–l–Qays al Kindî [VIe] le plus fameux des poètes antéislamique, célèbre pour ses odes dites « al Mu‘allaqa ».

[14] Abû–ṭ–Ṭayyib al Mutanabby [m. 965], reconnu comme étant le plus grand des poètes arabes, connu pour avoir conçu de lui-même des passages coraniques aux fins de la politique qarmate, d’où son surnom de al–mutanabby : celui qui se prend pour un prophète.