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S2.V21-22

Chapitre II,  § 3 : De l’Appel universel 

« Ô Hommes ! Adorez votre Seigneur, Lui qui vous a créés ainsi que ceux qui vous ont devancés ; puissiez-vous pieusement craindre ! [21] Lui qui fit, pour vous, de la terre un tapis et du ciel un baldaquin, qui fit pleuvoir du ciel une eau de laquelle Il produit des fruits pour votre subsistance. Ne donnez donc point à Dieu de rivaux, alors que vous savez ! [22] ». 

v21. Après avoir envisagé les différentes relations à la Foi innée ontologique : foi personnelle/îmân, déni de la Foi/kufr, hypocrisie/nifâq, il est à présent lancé un Appel à l’humanité : « Ô Hommes ! Adorez votre Seigneur », appel universel au nom de la Foi ontologique universelle. Dieu est le locuteur de ce premier appel[1] : « Ô Hommes !  » et par ces mots : « Lui qui vous a créés ainsi que ceux qui vous ont devancés » IL rappelle sous l’angle de la foi qu’Il est le créateur de tous les hommes, argument qui ne puise sa pertinence réelle qu’en l’existence de la Foi ontologique intrinsèquement fondée par le « Pacte primordial », cf. S7.V172. C’est la reconnaissance de cette Foi innée et son acceptation qui génèrent la foi personnelle/al–îmân, foi en laquelle réside le cheminement vers la piété : « puissiez-vous pieusement craindre ».[2]

v22. En tant qu’argument de l’Appel universel « Ô Hommes ! », l’allégorie proposée : « de la terre un tapis et du ciel un baldaquin […] une eau […] des fruits » semble signifier un seul Dieu, une seule humanité, un seul ciel, une seule eau, une seule terre, une seule subsistance. Toutefois, l’impératif précédent : « adorez votre Seigneur » est ici justifié, non par le rappel de Ses bienfaits principaux, mais par la mention de la pré-connaissance de l’existence seigneuriale de Dieu issue du Pacte primordial comme l’indique le segment conclusif de ce verset : « alors que vous savez », c’est dire que la Foi innée est ontologiquement inscrite en vous tous « Hommes ».[3] Aussi, l’observation des “Signes” de Dieu en Sa création, ici : « Lui qui pour vous fit de la terre un tapis et du ciel un baldaquin, qui fit pleuvoir du ciel une eau de laquelle Il produit des fruits pour votre subsistance » [4]  ne permet-elle pas en soi de parvenir à l’idée de Dieu ou à admettre son existence. L’universalité de la Foi ne réside donc pas en l’universalité des Signes de Dieu et, en réalité, c’est du fait que l’homme recèle en lui-même la Foi innée : « alors que vous savez » qu’il est à même de reconnaître dans la création les Signes/âyât[5] de ce qu’il sait être vrai : l’existence du Créateur. Malgré les apparences et la théologie développée par l’Islam, il n’y a donc pas de « Théologie naturelle » selon le Coran.

Certes, les incessantes invitations coraniques à l’observation des Signes/âyât de Dieu témoignent du fait que la raison peut renforcer la foi, cf. par ex. S2.V164. Mais, si ces Signes sont des « indicateurs » pouvant affermir la foi du croyant, cela ne signifie pas que l’on puisse acquérir une connaissance de Dieu par la raison, en particulier à partir de l’observation des “Signes” de la nature. En effet, le postulat coranique de Foi ontologique à l’homme suppose que le rapport de seigneurialité procède initialement de la reconnaissance de cette Foi. Ces « Signes » ne sont donc pas en eux-mêmes des moyens permettant à la raison de découvrir le grand Architecte ou Horloger de l’univers. Ils peuvent toutefois servir de catalyseur au dénégateur/kâfir, mais seulement s’il avait commencé à dévoiler ce que son déni/kufr avait recouvert/kafara de la Foi innée. C’est en réalité ce dévoilement progressif de la Foi innée qui le pousse à scruter les « Signes » de Dieu et, au moment précis où il perçoit enfin à nouveau pleinement en lui la Foi ontologique, ces « Signes » lui semblent manifester l’existence de Dieu, ce qui est déjà une illusion engendrée par l’asservissement de la raison à sa foi. Cela signifie donc : « alors que vous savez » de par le Pacte primordial que Dieu est votre unique Seigneur « ne donnez donc point à Dieu de rivaux ».[6]  Il n’y a donc pas selon le coran de « théologie naturelle », mais, en quelque sorte, une “théologie intrinsèque”  à l’Homme. Ainsi, quelles que soient les voies qu’il empruntera, l’ensemble des éléments qu’il validera intellectuellement pour reconnaître l’existence de son Seigneur, tels les « Signes » constituants de la Création, il ne s’agira jamais là que de la démarche d’un croyant natif se servant de ses capacités d’observation et de réflexion pour construire sa foi à partir de la prise de conscience et de l’acceptation de la Foi ontologique en lui. En d’autres termes, ce type de cheminement est intellectuel, mais l’origine de ce qui le motive est spirituel ; la raison ne mène pas à la foi, mais la foi ici recourt à la raison.

L’appel du v21 est universel, il ne s’agit pas là de fustiger les seuls polythéistes arabes, mais de rappeler que les « hommes » ont tendance à dériver du pur monothéisme révélé vers le paganisme. Or, puisque l’homme connaît ontologiquement l’unicité seigneuriale de Dieu, il sait aussi que les « rivaux » qu’il Lui donne n’ont pas de réalité. Le polythéisme n’est donc qu’une manifestation parmi d’autres de la volonté des hommes à refuser à Dieu son absolue suprématie en s’associant, en quelque sorte, à Son pouvoir par la maîtrise de divinités qu’ils s’inventent. C’est en ce sens que ces “idoles” n’expriment que l’adoration de soi : « N’as-tu point vu celui qui prend comme divinité sa passion… »., c’est en ce sens que se justifie aux yeux du Coran la gravité du polythéisme ou shirk, quelles qu’en soient les formes. [7]

Dr al Ajamî

 

[1] Le locuteur aurait pu être Muhammad, mais au v23 qui fait suite au propos nous notons : « si vous étiez en quelque doute quant à ce que Nous avons révélé à notre serviteur », ceci indique explicitement que Dieu est le Locuteur de ce passage.

[2] Signalons la première apparition de la particule la‘alla qui connaît un usage coranique spécifique. D’ordinaire, elle vaut pour : peut-être que, mais elle peut aussi signifier afin que, pour que, de sorte que, etc., mais un appel de Dieu à la foi ne peut s’accompagner d’un doute quant au bénéfice spirituel attendu, d’où notre :  « puissiez-vous/la‘alla-kum pieusement craindre ».

[3] Sur ce point, voir Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam.

[4] Notons, que les métaphores « la terre [est comme] un tapis » et le « ciel [est comme] un baldaquin » ont une connotation culturelle, car même si le propos est universel – et il n’existe pas de système de représentation qui soit universel – la langue utilisée est celle des Arabes du VIIe siècle et elle recourt à des images qui leur étaient familières. Ceci sera encore plus net s’agissant d’illustrer les réalités eschatologiques inaccessibles à l’entendement tels le Paradis et l’Enfer. De manière moins évidente, le mot « fruit » est aussi ici employé métaphoriquement. En effet, la compréhension au sens propre est exclue du fait que, d’une part, la pluie « [Il fait] pleuvoir du ciel une eau » permet la pousse de toutes sortes de végétaux comestibles et, d’autre part, les hommes ne se nourrissent pas que de fruits.

[5] Le terme âya, au pluriel âyât, signifie principalement signe, mais aussi dans le Coran : verset.

[6] Le pluriel andâd a été diversement traduit : égaux, semblables, pairs, pareils, associés. Toutefois, la racine nadda évoque la dispersion, l’inimitié, la rivalité, ce qui dans le présent contexte permet de traduire andâd par « rivaux », car comment admettre que la Toute-puissance créatrice de Dieu se puisse partager. Nous emploierons parfois le terme parèdres, savant mais précis.

[7] S45.V23 : « …أَفَرَأَيْتَ مَنِ اتَّخَذَ إِلَهَهُ هَوَاهُ « . Voir de même S25.V43 et S53.23.