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S2.V17-20

– Leur allégorie est à l’image de Celui qui allume un feu et quand il a éclairé à l’entour… Dieu emporte leur lumière et Il les laisse dans l’obscurité ; ils ne discernent rien. [17] Sourds, muets, aveugles, ils ne peuvent retourner. [18] 

Ou bien, il en est comme d’une nuée d’orage au ciel, emplie de ténèbres, de tonnerre et d’éclairs. Avec les doigts ils se bouchent les oreilles contre le fracas de la foudre pensant échapper ainsi à la mort ! Mais Dieu cerne les dénégateurs ! [19] Peu s’en faut que la foudre ne ravisse leurs regards ; qu’elle les éclaire, ils avancent, et quand l’obscurité sur eux se fait, ils s’arrêtent. Si Dieu le voulait, Il leur ôterait l’ouïe et la vue ; Dieu sur toute chose a pouvoir. [20]

• Chapitre II, ces versets en composent le § 2 :  Des deux allégories.

vs17-18. Le terme mathal/allégorie est en arabe polysémique,[1] notre traduction : « leur allégorie est à l’image de » tient compte de la lettre et de l’expression du concept de “parabole” au temps de la Révélation.[2] Comme nous l’avons montré en S2.V11-16, la symétrie avec les vs6-7 indique que l’allégorie donnée par les vs17-18 est relative au déni de Foi/kufr : Dieu est « Celui qui a allumé » le « feu », ce feu représentant la Foi ontologique à chaque être.[3] Dieu est ici le sujet du verbe allumer lequel, s’agissant de la Foi ontologique est logiquement au passé. L’Exégèse suppose là l’image d’un hypocrite allumant un feu ce qui impliquerait de manière problématique que Dieu put arbitrairement lui retirer la lumière de ce feu : « Dieu emporte leur lumière ».

Pour les dénégateurs/kâfirûn, le déni de Foi/kufr revient alors à dénier la lumière que ce feu a répandue initialement en leur cœur : « et quand il a éclairé à l’entour », et c’est ce déni qui entraîne le fait que « Dieu emporte leur lumière ». Il n’est pas dit que Dieu emporte le « feu » ni la « lumière du feu » mais « leur lumière », c’est-à-dire la lumière de chacun, ce passage du singulier au pluriel, d’une cause unique à des conséquences plurielles, ne s’expliquait guère selon la lecture classique, mais il devient évident dès lors que l’on assimile le « feu » à  Foi ontologique et les lumières aux diverses expressions de la foi, en ce cas les manifestations de cette Foi unique en la multitude des hommes et des temps. Le parallélisme de l’allégorie est complet, et le segment « sourds, muets, aveugles » correspond à ce qu’il advient aux dénégateurs au v7 : « Dieu a apposé Son sceau sur leurs cœurs et leurs oreilles ; sur leurs regards est un voile ». Nous l’y avons montré, l’acte de Dieu n’était pas la cause du “scellement” des cœurs hypocrites, mais la conséquence de leurs positionnements et attitudes et il en est de même du fait que « Dieu emporte leur lumière ». Enfin, tout comme il était dit au v7 : « les attend un tourment immense », nous retrouvons ici une conclusion concordante : « ils ne peuvent retourner ».

vs19-20. Ces versets sont quant à eux introduits par le complexe prépositionnel aw ka/ou bien il en est comme dont la nature disjonctive confirme qu’il nous est proposé une deuxième allégorie conformément à la symétrie de construction ci-avant rappelée. Nous pouvons en déduire le sous-entendu textuel suivant : « ou bien, il en est comme [d’une autre allégorie à l’image du] ciel » Par symétrie, cette nouvelle parabole concerne donc l’hypocrisie, elle nous fait pénétrer dans l’univers intérieur de l’hypocrite : un « ciel » assombri par « une nuée d’orage » elle-même « emplie de ténèbres ». Ce sombre chaos est un monde de paroxystiques contradictions, tout appel y est « tonnerre » et toute lumière n’y est qu’« éclairs ».[4] L’état paradoxal de l’hypocrisie engendre de fortes tensions et l’hypocrite ne sait comment échapper à son propre conflit : « avec les doigts ils se bouchent les oreilles contre le fracas de la foudre pensant échapper ainsi à la mort ».[5] Comme nous l’avions souligné aux vs8-9, le fondement de l’hypocrisie est le déni de Foi : « Dieu cerne les dénégateurs ». Cependant, les hypocrites, eux, miment la “lumière de la foi” et cette parodie fait que la véritable Lumière n’est pour eux qu’une fulguration aveuglante : « peu s’en faut que la foudre ne ravisse leurs regards ». Malgré tout, ils tentent de progresser à la lumière violente de cet éclat de foudre : « qu’elle les éclaire, ils avancent », mais, en réalité, passé cette vaine tentative, ils s’enfoncent en la nuit de leur hypocrisie : « et quand l’obscurité sur eux se fait, ils s’arrêtent ». Pour le mésusage qu’ils en font et, parce que « Dieu sur toute chose a pouvoir », Il pourrait pour cela les rendre sourds et aveugles, Il : « leur ôterait l’ouïe et la vue », ce qui aurait pour conséquence qu’à jamais ils ne puissent se guider vers la Vérité. Néanmoins, la précision : « Si Dieu le voulait » exprime un conditionnel, l’action divine est non réalisée et pourrait ne pas l’être, ce qui laisse aux hypocrites la possibilité de guérir de leur « maladie de cœur », puisque telle avait été qualifiée l’hypocrisie au v10.

– L’Exégèse, comme nous l’avons vu aux vs6-7 et v15 ne tint pas compte du caractère paradigmatique de ces deux paragraphes, aspect que pour autant l’Analyse littérale de ces deux allégories renforce clairement. Elle proposa donc une lecture artificiellement circonstanciée et réductrice. Ainsi rapporte-t-on des propos attribués à Ibn ‘Abbâs : «  il s’agit ici de l’exemple des hypocrites qui se réclamaient de l’islam afin de pouvoir contracter mariage avec les musulmans, hériter d’eux et recevoir leur part de profit. Puis, lorsqu’ils meurent, Dieu les dépouille de cette gloire comme Il retire à celui qui a allumé ce feu la clarté et le laisse dans l’obscurité, c’est-à-dire le châtiment. » Tout aussi bien, pour Ibn Mas‘ûd il aurait été question « de personnes s’étant converties entre les mains du Prophète et qui seraient ensuite devenues des hypocrites. Ils sont donc comme un homme qui était dans l’obscurité et qui ayant allumé un feu s’en trouve éclairés […] tel est le cas de l’hypocrite, il était dans l’obscurité du paganisme puis est devenu musulman, il savait alors discerner le licite de l’illicite, le bien du mal. Puis, quand il redevient un dénégateur, il finit par ne plus distinguer le licite de l’illicite ou le bien du mal. La lumière c’est la foi en ce que Muhammad a apporté et l’obscurité c’est leur hypocrisie. » Il y a bien d’autres propos de teneur plus ou moins semblable, aucun n’a de valeur hadistique.[6] Selon une approche tout aussi historiciste, il fut imaginé des « circonstances de révélation »,[7] l’on supposa alors qu’il s’agissait là d’hypocrites qui, ayant quitté Médine de nuit, furent surpris par un violent orage. Terrorisés par le fracas du tonnerre, ils se bouchaient les oreilles, quand un éclair illuminait les environs ils marchaient, et lorsqu’ils se retrouvaient dans l’obscurité ils ne pouvaient avancer. Paniqués, ils disaient : « Si seulement nous parvenions jusqu’à l’aube nous renouvellerions notre islam auprès de Muhammad. » Le détournement et l’appauvrissement du sens coranique par l’historicisation exégétique sont ici majeurs.

Dr al Ajamî

[1] Le terme mathal a été diversement traduit : semblance, ressemblance, comparaison, parabole, allégorie, symbole, mais il signifie aussi image, similitude, représentation, maxime, proverbe, sentence, exemple, preuve, argument, conte.

[2] Les Arabes du temps de la révélation coranique n’avaient pas de culture littéraire et ne connaissaient probablement pas les termes techniques tels que parabole, allégorie, métaphore. Par contre, à l’instar de tous les locuteurs sémites, ils recouraient abondamment à la comparaison imagée. Aussi, la locution coranique « mathalu-hum ka-mathali–l–ladhî » dût-elle en ce contexte être comprise littéralement, à savoir : « leur image est comme l’image de celui qui ».

[3] Pour le concept central de Foi ontologique, voir : Foi et non-foi, îmân et kufr selon le Coran et en Islam. Nous signalerons que la correspondance mise à jour structurellement, cf. S2.V11-16, entre feu et Foi ontologique résout une ambiguïté potentielle du complexe fa-lammâ qui peut se comprendre théoriquement comme signifiant : « et avant qu’il n’ait éclairé [fa+lam+] » ou bien « et lorsqu’il a éclairé [fa+lammâ] » deux possibilités indistinctes si l’on part du principe que l’Homme serait celui qui aurait allumé ce feu. Notre perspective impose de retenir la construction [fa+lammâ] la Foi ontologique éclairant initialement tout être.

[4] Ces perceptions violentes traduisent les conflits internes suscités par l’hypocrisie conformément à ce qui avait été décrit en la dialogique du passage symétrique v8-15 sous forme de couples antinomiques : Nous croyons en Dieu et au Jour dernier/mais ils ne croient pas, v8 ; Ne semez point la corruption sur terre/Nous ne sommes que vertueux, v11 ;  Croyez comme croient les gens/Croirons-nous comme croient les insensés, v13 ; les voilà qui disent : Nous croyons/Nous ne faisions que nous moquer, v14.

[5] Littéralement la locution ḥadhara–l–mawti signifie par crainte de la mort, mais, dans le contexte de notre verset, elle fait plutôt sens au figuré et l’image évoque le désespoir et l’inutile d’un tel geste, ce que notre « pensant ainsi échapper à la mort » essaie de restituer.

[6] L’ensemble de ces propos est non authentifié. Les deux Abdullah, Ibn ‘Abbâs et Ibn Mas‘ûd, font souvent office de prête-noms au service d’une exégèse qui leur est largement postérieure. Présentement, l’interprétation par trop juridique des dires qu’on leur confère trahit sans peine l’anachronisme de ces propos.

[7] Voir notre approche critique des asbâb an–nuzûl en : Circonstances de révélation ou révélations de circonstance ?